Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 32 sur 38

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Un renard à mains nues

Chez le Guérisseur

 

Si, si bien sûr, je suis guérie, c’est justement pour ça que je viens vous voir, vous revoir, oui. Voilà, je vais être directe, je voudrais retrouver ma jambe d’avant. Déguérissez-moi. Je ne suis pas folle, non, mais comprenez-moi. Ce n’était pas une jambe brûlée, un genou boiteux, c’était un souvenir. C’était ma vie depuis ce souvenir, ma vie autour de lui. Je sais, oui. Vous étiez mon seul espoir de marcher normalement, marcher en n comme les autres, et surtout, surtout de ne plus avoir mal. Ne plus avoir mal c’est une sensation qui dépasse tout, oui, au début je n’en revenais pas, j’avais tellement de plaisir après vos mains, l’arrêt soudain de la douleur, c’est inouï, insurpassable. Je ne peux même pas décrire ce bien-être, c’est indicible, l’après-douleur. Et puis, je l’avais tellement attendu, ce moment, ce bien-là. Je n’y croyais plus vous savez, j’ai passé mon enfance, mon adolescence, et même une grande partie de ma vie d’adulte à vous chercher, à chercher un remède, à essayer de retrouver ma jambe perdue, ma jambe de toute petite lle. Je n’avais pas fait le deuil de ma jambe normale, jamais, mais maintenant, maintenant c’est l’autre jambe qui me manque, ma jambe brûlée et déformée. Je m’étais habituée à elle, sauf que je ne le savais pas. J’ai été soignée, opérée, redressée. Dans la douleur toujours. Aucun orthopédiste, aucun dermato n’a pu m’aider. Quand on m’a parlé de vous, j’ai pensé que vous étiez un charlatan, je n’y croyais plus, je ne voyais plus aucun docteur depuis plus de dix ans. J’ai quarante ans, et trente-cinq ans avec ma jambe déformée, avec mon souvenir. Mon accident. Je veux retrouver mon souvenir, je veux redevenir de travers. Je ne supporte plus ma vie droite. Être droite, marcher sans compenser. Je tombe, vous comprenez, je tombe, je ne m’y habitue pas, je ne m’y habituerai jamais. Remettez-moi de travers, je vous en prie. Toute ma vie, j’ai vécu de travers, dès la grande école j’ai supporté les moqueries, j’ai grandi de travers, j’ai grandi penchée, est-ce que vous imaginez ? J’ai poussé tordue. J’ai mal poussé, j’ai poussé dans le mal, en ayant mal, toute ma vie. En me souvenant. Ma vie s’est construite tout autour de l’accident. J’ai survécu.

Vos mains vous ne saviez pas quoi en faire, je suppose. Au début. Vous avez été dépassé par votre don. Il vous a fallu du temps, non ? Pour accepter votre différence. Votre pouvoir. Maintenant, vous supporteriez, de ne plus sentir le bien, le pouvoir sur vos mains ? Maintenant que vous vous y êtes fait, au trouble, au surnaturel. Pour moi c’est pareil. Je ne me fais pas à ma nouvelle normalité. Je ne me fais pas à l’absence de la douleur.

Dans la salle d’attente je me sentais déplacée, j’avais honte tout à l’heure, si vous saviez. Je voyais les eczémas, devinais les zonas, les brûlures, je voyais les cicatrices, et je me disais, ils ne voudront jamais revenir en arrière, ils souffrent, je me sentais immonde de vouloir vous reprendre ma souffrance, de venir vous la réclamer. Je pensais qu’elle ne devait pas être si grande pour vouloir la retrouver, que c’était un luxe. Un luxe qu’eux ne pouvaient pas se permettre. Je voyais tous ces gens venus se faire charmer. Je voyais ce petit garçon, là, mangé par cette maladie de peau, et le seul fait de prendre un peu de votre temps j’en avais honte. Oui, il passe après moi. J’avais son âge à mon accident. Je ne savais pas, je ne comprenais pas. Si j’avais été soignée alors, oui, peut-être, mais il est trop tard maintenant. Je sais aujourd’hui seulement que toute ma vie vient de là et que me redresser, avoir la peau lisse, ne plus boiter, ne plus souffrir, c’est oublier, oublier mon enfance, oublier tout ce qui m’a fait grandir. Oublier mes gestes, mes habitudes, le rythme de la souffrance tout le long de la journée, le long des saisons aussi, ma souffrance perméable à l’humidité, aux variations de pression. Mes gestes, mes habitudes, mes postures, c’est avec eux, par eux, que je vivais. Vous me les avez enlevés. Le matin quand le réveil se fait sous les tiraillements de la peau, c’est comme si quelqu’un me disait bonjour, et ce bonjour c’est aussi moi qui le dis, j’ai mal au réveil, je crois que ça s’entend, et alors mon ami se réveille, il se réveille en caressant ma peau pour soulager mon mal au début du jour. Il le fait encore, par ré exe, mais pour combien de temps ? En ayant si mal, et parfois moins un peu moins, je lui disais bonjour, je lui rendais ces caresses au mieux de la douleur, quand les siennes la soulageaient un tout petit peu. Est-ce que nous devrons inventer d’autres gestes pour notre amour ? Rendez-moi ma jambe, je voudrais à nouveau sentir cette peau du matin lui dire bonjour, lui dire je suis là. Sans ma jambe douloureuse c’est comme si je continuais à dormir. C’est comme si je n’étais plus là.

Depuis que mon papa est mort, je penche d’un côté. Il est mort dans l’accident. Je ne sais plus si je vous l’ai dit. L’accident dans lequel ma jambe a été broyée. J’avais besoin de mes deux parents, comme tout le monde, je penche sans la main de mon papa, depuis trente-cinq ans je penche. C’est lui qui conduisait. Nous n’étions que tous les deux, nous revenions des courses, c’est tellement banal. Maman ne s’est pas effondrée, elle a passé sa vie de tristesse à essayer de soigner ma jambe. S’occuper c’est le meilleur remède quand on a mal. Vous ne savez pas ces choses, vous, vous soignez immédiatement, par apposition des mains, en direct. Vous ne connaissez pas ce qu’est guérir, vous ne savez pas ce qu’est attendre, vous ne savez pas ce qu’est le temps. Le deuil, ce n’est que ça, vivre avec le temps dans le corps. Moi je l’avais pris tout entier dans ma jambe, il s’y logeait, il débordait, il boursou ait ma chair. Maman tenait le temps dans ses mains. Dans ses mains, dans ses paumes essayant de soulager ma jambe. Ses mains baumes ma maman, elle tenait le temps dedans. Dans les soins qu’elle m’apportait en vain, pas tout à fait en vain, parce que c’était notre vie. Ce n’est pas un médicament à proprement parler, le temps, c’est plutôt un soin. Un gommage. Je ne sentais presque plus ma jambe, par moments, avec le temps. Le temps gomme, il exfolie toutes ces choses sur lesquelles il passe. Les choses, les corps, et même les émotions. Vous ne connaissez pas ça, vous, avec vos mains thérapeutiques, ce vivre longtemps qui fait perdre leur relief aux douleurs, juste du relief, pour qu’elles ne dépassent plus, qu’elles ne vous emportent plus. Avec le temps elles n’ont plus leurs aspérités, elles sont là, lissées, presque tendres. Rendez-moi ma jambe. Refaites-moi un peu mal. Juste assez pour vivre. C’était ma seule vraie mémoire de mon papa, les photos c’est beaucoup trop loin. Les photos vous savez, ce ne sont que des images, des empreintes à l’aveugle, et les images sont comme les souvenirs, on les a en nous, on les a là, oui, mais on ne sait pas s’ils sont la preuve qu’on a perdu quelque chose, ou la preuve qu’on l’a gardé. Ce sont des disparitions progressives, on a les empreintes, les images, on a les souvenirs, et puis le sentiment d’avoir oublié, après. On a oublié, on le sait, on le sent : on devine qu’il y avait quelque chose, mais quoi. Je ne m’en contente pas, je veux une vraie mémoire. Une mémoire qui ne me quitte pas. Je veux la sentir, la savoir vraiment en moi. Avoir mal. Rendez-moi ma jambe, mon enfance, mon papa. Ma souffrance. S’il vous plaît.

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