Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 4 sur 38

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Un renard à mains nues

Le Puzzle

 

Tout le monde venait le voir, même d’en bas, même de loin on venait le voir. Il était mentionné dans des guides. Il était si beau, ses formes étaient si spéciales, il était la star du plateau, et ça nous dérangeait un peu, ma femme et moi. Surtout elle. Quand nous nous étions installés dans cette ferme, elle avait d’abord tiqué à cause de la route. Je l’avais prise dans mes bras, c’est une vicinale, chérie, personne ne vient par ici, sauf exprès, ce sera pour nous voir. Et pour le camion du lait ce sera bien pratique, pas de demi-tour. Nous n’avions pas fait attention au vieux tilleul. Un de ces vétérans comme on trouve encore, de moins en moins, mais encore, quelques-uns, au bord des routes, devant les cimetières, les places, les églises. Dit de Sully à tort, mais là n’était pas la question. Nous ne pensions pas qu’il était si célèbre, et célébré. Toutes ces années passées ici, elle et moi, puis elle et moi et notre lle, nous avons assisté au spectacle. Nous regardions ses admirateurs regarder l’arbre, nous regardions les photographes le photographier, plus rarement, mais c’est arrivé, les peintres le peindre et les sculpteurs le sculpter, tous ces gens dès l’ouverture des routes au printemps, venus d’en bas, de la vallée, de la ville. Parfois ça nous faisait vendre quelques fromages, mais pas si souvent. Nous nous interrogions sur leurs intentions, et nous nous amusions de leurs commentaires quand la porte était ouverte.

Seulement, ma femme s’agaçait de ne pas être tranquille, au moment où l’on pouvait en n sortir. Elle en avait marre d’être dérangée dans son jardin, dans ses occupations, l’étendage du linge, la préparation du lit de semence. Notre jardin, de l’autre côté de la route, s’étendait à partir de là, à partir du tilleul. Notre petite lle ne se posait pas tant de questions. Elle était née ici, elle n’avait vécu qu’en compagnie de l’arbre. Dans la fenêtre de la cuisine, pour peu qu’elle monte sur une chaise, il y avait toujours eu des visiteurs au printemps. Elle s’installait parfois dans l’évier, car l’évier était juste sous la fenêtre, elle jurait ne pas avoir froid. Elle se faisait sortir de là par sa mère encore souriante qui voulait trier la salade. Je plaisantais en disant que j’allais arrêter les fromages et construire un parking payant.

Notre petite lle, ce qui l’intéressait, elle, c’étaient les images. Elle regardait le regard des gens, elle cherchait à savoir quelle partie de l’arbre les intéressait le plus, elle avait parfois le toupet de leur demander une copie des photos. Elle regardait les variations des regards sur l’arbre, les cadrages, la lumière. Elle nous parlait de tout ça avec ses mots d’enfant, là il est près, là il est loin, là il est embrumé, elle confondait souvent brume et rhume, et l’arbre était enrhumé au moindre brouillard ou quand devenait ou le regard du photographe. Si les spectateurs manquaient, elle imaginait toute seule toutes les images possibles, les peintures, les sculptures, et surtout les photos. Elle faisait elle-même des petits crobards de l’arbre sous toutes les coutures et de toutes les couleurs.

Nous avions sympathisé avec l’un des admirateurs les plus assidus. Il revenait chaque année à la fonte des neiges, nous prenait du fromage et un peu de notre temps devant un café. Un printemps il est revenu avec une boîte emballée dans du papier cadeau pour notre lle. C’était un puzzle artisanal, fabriqué à partir d’une de ses photos. Il y avait des centaines de pièces aux bords irréguliers, découpés à la main. Ma lle a refait ce puzzle je ne sais combien de fois, pendant les hivers surtout, les hivers qui sont si longs à passer. Elle le connaissait par cœur, parfois elle le composait comme une automate, presque les yeux fermés. On ne s’en apercevait vraiment qu’au printemps, et encore, pas toujours, mais pendant tous ces hivers du puzzle, elle grandissait. Elle ne mettait plus que deux ou trois heures, plus qu’une heure, elle ne mettait plus que quelques minutes pour reconstituer l’image du tilleul. Je crois qu’elle s’est arrêtée quand l’arbre est tombé. Il était mort depuis longtemps déjà, sans doute depuis avant que nous emménagions à la ferme, mais il tenait debout. Il avait tenu debout jusque-là, jusqu’à ce que ma

lle soit assez grande pour faire le puzzle en quelques minutes. Au lever,

soudain, il n’était plus dans l’encadrement de la fenêtre. En ouvrant la porte à l’heure de la traite, dans cette n de nuit que sont les matins d’hiver, nous l’avons découvert étendu, ma femme et moi, une masse noire dans la neige encore grise de l’aube, écroulé sans doute pendant la nuit, curieusement sans bruit, sans cette déchirure habituelle à la coupe qui arrache le silence à la forêt plus sûrement que les tronçonneuses. Nous nous demandions comment l’annoncer à notre lle quand nous l’avons vue descendre de l’étage vers la cuisine. Elle s’est précipitée avec une joie qui nous a laissés sans voix. Sa petite main s’est impatientée sur la poignée de la porte, j’ai dû l’aider à la tourner. Pour elle l’arbre au sol n’était pas plus mort qu’avant, il s’était simplement transformé en cabane. Il n’était plus cette image au-dessus de l’évier qui la fascinait tant, dont le puzzle était devenu trop facile à faire, il était maintenant une maison tout entière, son large tronc offert aux nouveaux jeux de notre petite lle.

Dans cette joie surprise, tout est allé très vite. Nous étions ignorants de tout, vraiment, ma femme et moi. Nous ne savions pas que nous en avions pour si peu de temps. Nous avons commencé par nous disputer sur ces nouveaux jeux dans le tronc de l’arbre. Ma femme les considérait comme les indices d’un mal-être. Elle disait elle se cache, elle se cache parce qu’on se dispute. Je répondais au contraire, nous nous disputons parce que tu vois de la tristesse dans de simples jeux. Elle voulait que notre lle voit un psy, et je n’étais pas d’accord. Nous nous sommes ensuite disputés sur la conduite à tenir face aux admirateurs du tilleul endeuillés, puis sur tout et n’importe quoi, le prix du lait, des fromages, le planning de la traite, le jardin, le programme de la télé, la vicinale, elle me l’avait bien dit, elle n’avait jamais été d’accord pour emménager près d’une route.

Elle disait qu’elle avait été obligée de délimiter son jardin, de parquer son potager, en pleine nature, à cause des gens venus sur la route pour l’arbre, elle qui détestait les clôtures et les marges. Je lui répondais que les barrières étaient des commencements.

L’arbre était tombé de toute façon, nous allions être en n tranquilles. Nous nous sommes vite retrouvés seuls, oui. Et, tout aussi vite, nous nous sommes retrouvés tout à fait seuls, pas seuls ensemble, seuls chacun de notre côté.

Nous nous sommes séparés et nous avons mis entre nous de l’altitude et des trajets.

Tout ça est loin maintenant, loin dans le temps, pas dans l’espace, car je suis resté là, au bord de la route, d’abord avec ma petite lle, puis complètement seul quand elle a grandi, parce qu’elle a grandi, encore, très vite, encore plus vite que ne se recompose un puzzle. Elle est à la fac dans une ville éloignée. L’arbre n’a pas bougé, il dormira au moins autant de temps qu’il est resté debout, près de quatre siècles, obstiné comme nous. La vicinale a retrouvé sa solitude, celle de toutes nos routes, ces routes qui ne ressemblent pas du tout aux sombres et massives nationales étalées en bas, mais à des sinuosités inoffensives et blanches séparant nos prés et nos landes, nos routes comme de petites capillarités, circulant à regret et si souvent à vide. Ici sur ce plateau je ne suis pas le seul. Je ne suis pas le seul à être seul. Le plateau recueille tellement de solitudes qu’on pourrait le croire habité. Le plus seul d’entre nous est sans doute ce vieux fou polonais qu’aime beaucoup ma lle, celui du gîte près des éoliennes. Il vient d’ailleurs mais il semble avoir toujours été là. Il débite des histoires farfelues aux touristes venus d’en bas dès que ceux-ci ouvrent la porte de l’abri où il officie. Un type déraciné, perdu dans sa vieillesse. Moi je ne trouve pas ses histoires bien drôles, plus il vieillit et plus elles sont tristes, sordides, malsaines, et je ne veux pas penser à lui, ni à mes voisins, ni à personne d’ici parce qu’alors je me sens encore plus abandonné qu’eux.

Dans ma cuisine il n’y a plus rien, à part une poignée sur une porte, un évier sous la fenêtre, une boîte retrouvée et posée sur la table. Ce qui encombre toute la cuisine, plus sûrement que ces objets et ces meubles, ce sont des amas de silence. Ils se défont un peu quand je me déplace, quand je m’occupe je les balaie, mais dès que je me pose et que je me souviens d’elle, ils prennent à nouveau possession de tout l’espace. Ces amas de silence ont la forme de ces objets et de ces meubles, je crois que c’est comme ça qu’ils résonnent dans la pièce. Je suis allé éteindre la chaudière dans la fromagerie pour tranquilliser un peu le lait. J’ai du temps. Je m’assois à la place où ma

lle revient parfois partager quelques petits déjeuners, de loin en loin,

comme en permission. J’ouvre la boîte, je suis sûr qu’aucune pièce ne manque, moi aussi je le connais par cœur, et pourtant je n’y ai pas touché depuis que l’arbre est tombé. Je passe mes doigts sur les contours, les sillons de l’image découpée avec soin. Ma terre est cannelée aussi, par l’eau, par l’air, être paysan ce n’est peut-être pas autre chose qu’agrandir les rainures, les moulures, creuser, attendre, et tout retourner à nouveau. Je trie les bords de l’image d’abord, toujours commencer par les bords de l’image, et c’est alors que je trouve des cheveux entre les pièces, des cheveux perdus entre les morceaux de branches en carton, des cheveux de la couleur de ses huit ou neuf ans.

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