Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 6 sur 38

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Un renard à mains nues

Majeure en Été

 

Je me souviens parfaitement de ce jour de juillet 1974. On était tout près du soir, et le père dehors, devant la maison, à jouer aux boules, comme tous les soirs d’été. Ce jour-là, mon corps s’est tordu tellement j’étais libre. Je n’arrivais pas à y croire. Encore aujourd’hui, trente-sept ans plus tard, je sens les écureuils s’arc-boutant sous mes côtes. J’avais de la peine à respirer et pourtant en quelques secondes j’étais libre, non, délivrée. Et cette délivrance me coupait le souffle.

Normalement, je n’avais pas le droit d’écouter la radio.

Par le président de la République : Valéry GISCARD D’ESTAING.

Je n’avais le droit de rien d’ailleurs. Mais le père était dehors et la mère aux courses. L’air dans cette maison était celui d’un panier à linge sale, humide, putride pour le dire clairement. Il sentait le savon noir, la sueur, la poussière et aussi, mais de très loin, l’odeur des vignes où les raisins tétaient doucement le soleil pour arriver à maturité. Encore deux mois avant les vendanges. J’étais dans une solitude jalouse, régulièrement souillée par les échos rageurs de la triplette, deux équipes de trois mâles dans la chaleur forcément ça vocifère. J’étais à genoux pour gratter le carrelage, le visage dans le mouillé, dans l’odeur de la serpillière et la morve de mes larmes. J’ai entendu le bruit métallique et triomphant d’un carreau, les cris de stupeur envieuse. Je me suis relevée pour chercher un mouchoir et j’ai vu le poste, l’objet culte du vieux, sa propriété, son bien, contre lequel il restait collé des heures, l’oreille siamoise. Comme je pouvais le détester.

Le Premier ministre, Jacques CHIRAC.

Je le détestais si fort, le père, que je crois parfois le détester encore, même mort. Même mort il fait autant de bruit que vivant. Un bruit dans ma tête. Un bruit fort qui me sort tout petit par le nez, comme ltré par ma propre respiration. Comme un gémissement. Le père ne parlait jamais, mais moi j’entendais tout ce qu’il ne disait pas, tout ce qu’il ne criait pas. T’es moche ma lle. Je vais t’apprendre la vie. Tu te crois maligne avec ton bac. Mais tu crois quoi ma pauvre lle ? Tu crois que les études ça va t’apprendre la vie ? Ah mademoiselle a lu, mademoiselle a des lettres, mais mademoiselle n’est même pas foutue de repasser correctement les chemises. Une feignasse. Il pensait très fort ces mots qui me mettaient par terre, parfois la mère me ramassait pour me les redire, à voix haute, elle, des mots à côté de moi, beuglés tout près de mon visage, mais pas dans ma tête. La mère, elle, elle parlait pour de vrai, souvent, et aussi elle criait, mais à moi ça ne me faisait rien, parce que ça ne me rentrait pas à l’intérieur aussi précisément que le silence collant du père, plein de ces non-dits plus lourds que des mots, et tellement plus efficaces. Son regard sur moi était une insulte déjà.

La vieille, elle, elle était moins violente, mais elle avait peur de lui. Cette peur était tout entière contenue dans une brutalité sournoise. Elle était prescriptive. La mère usait d’une violence préventive. La mère me donnait des ordres pour éviter les remarques du père. Je faisais le ménage, la bouffe, je cirais les chaussures du vieux. Depuis que j’avais le bac, ça faisait un an,

ni le lycée, et la fac, rêve, tu crois pas qu’on va te payer des études. Pour ce

que tu vas en faire. Il y avait eu Mai 68 dans la radio du vieux, alors la fac pas question, le bac ça suffisait largement, bien beau d’ailleurs, dire qu’ils m’avaient permis d’aller jusque-là. Pour ce que j’allais en faire. Si c’est pour

nir comme ces hippies drogués, ces bourrus trotskistes dont on parle à la

radio, anarchistes, c’est pareil, des voyous d’intellos.

Le ministre d’État, ministre de l’Intérieur, Michel PONIATOWSKI.

Ils ne m’ont jamais battue. Leur cruauté était rangée dans les mots, pliée et repliée dans leurs phrases. Dans les phrases de la mère et dans le mutisme du père. Si je désobéissais, il prenait une bouffée de silence plus grosse, et expirait tout son mépris dans une haleine avariée, trop longtemps retenue. Sinon, il agressait verbalement la vieille. Parce qu’à la vieille, il ne pouvait pas lui parler sans rien dire, elle n’aurait jamais compris. Mon père exerçait seul sa saloperie de puissance paternelle périmée. Il répétait souvent à la mère des trucs du genre mais ta gueule, la mère, l’autorité parentale mon cul, connerie de gauchos, dans une famille y’a qu’un chef. Il lui braillait ses convictions de facho, mais la mère, elle ne risquait pas de nir féministe, parce qu’elle encapitait rien à rien à la politique. Occupe-toi de tes mamelles, la mère, t’es même pas chue de te faire obéir par celle-là. J’étais souvent celle-là, l’autre. Mais regarde-la.

Parfois je répondais à la place de la mère, j’osais dire mais arrête, c’est pas de sa faute, la pauvre. Pour mon insolence, je nissais recluse dans ma chambre.

Il ne supportait aucune contradiction, aucun commentaire, aucune parole, aucun argumentaire, sauf ceux de sa radio d’État.

Le garde des Sceaux, ministre de la Justice, Jean LECANUET.

La soirée pétanque d’été c’était comme la radio, sacré, ridiculement inamovible, sauf miracle de la pluie. J’avais le corps sur le qui-vive, parce que le père rentrait toujours énervé d’avoir perdu. Tous les soirs, il grimaçait en me voyant, une grimace silencieuse, et ça voulait dire que le ménage était mal fait, ou la lessive pas sèche, le repas bâclé, ça voulait dire que la mère trouverait à redire, à sa place, et parfois avant même qu’il ne rentre, qu’il ne grimace en silence. Parce que la vieille, elle savait comme moi qu’on était presque le soir, alors elle préférait vociférer à l’avance. Je les connaissais par cœur, les engueulades prophylactiques des soirs d’été.

Les ns d’après-midi, j’étais donc invariablement à genoux, en sueur, et la mère debout à côté, à reprendre mes gestes, t’en as laissé à droite, et là, fais attention un peu, qu’est-ce que t’es pas soigneuse ma pauvre lle, je t’ai bien appris, pourtant, t’écoutes jamais rien.

Mais cette n de journée-là, en juillet 1974, elle n’était pas comme les autres.

Le père avait tendu à la mère la liste des courses de la veille. Elle était froissée et sale parce que, pris d’un doute mesquin et soudain, il avait été fouiller la poubelle pour reprendre cette liste et véri er. Des fois qu’il puisse lui reprocher quelque chose. Des mots étaient soulignés, elle avait oublié au moins deux trucs. Alors ssa et confuse elle était repartie au supermarché. J’étais seule dans le bruit moite du ménage au sol et l’écho terreux des dé agrations des boules de pétanque, qui entrait, atténué, presque inoffensif, par la fenêtre ouverte.

Cette fenêtre, je penserai à la refermer, avant d’allumer la radio.

Le ministre de la Défense, Jacques SOUFFLET.

Avant mes fugues, j’avais toujours bien consciencieusement fermé la porte et toutes les fenêtres. Les trois fois. Les gendarmes avaient sonné. Les trois fois. Le vieux leur avait ouvert et m’avait tirée à l’intérieur dans une aphasie épaisse et honteuse. Les trois fois je m’étais fait prendre. Je n’avais plus essayé. J’attendais mes vingt et un ans avec patience et rage. Encore un peu moins de deux ans. Une ténacité, une détermination, qui me faisaient briquer le carrelage en pleurant, en silence. Si on peut appeler ça du silence. Ne rien dire. Se résigner. Les larmes ça se mélangeait bien au savon noir, mais la morve non, quand la rage débordait ma patience, alors je me souviens, ce jour de juillet il y a plus de trente-sept ans, je me suis redressée pour aller chercher un mouchoir. Je suis passée devant la radio, et j’ai eu cette envie, cette envie folle d’écouter ce que le père se mettait dans l’oreille (bien ajustée l’oreille, pour être le seul à entendre les infos).

Le secrétaire d’État aux Départements et Territoires d’outre-mer, Olivier STIRN.

Les boules se sont cognées à nouveau quand je me suis mouchée, encore un carreau parfait. Le choc m’a décidée. Je pouvais respirer toute la poussière soulevée par la boule. Mon père devait perdre, ça puait la rancœur à travers la fenêtre ouverte, une odeur rance, un mélange de sueur et d’aigreur, si familière. Je sentais aussi l’odeur des autres, ceux qui transportaient même propres un relent de gasoil partout où ils allaient, ceux qui n’avaient pas plaint l’eau de Cologne, ceux qui sentaient la vigne en train de mûrir.

Je me demandais comment refermer la fenêtre sans me faire voir. Je me suis avancée à quatre pattes, puis je me suis hissée jusqu’au bord tout doucement. J’ai aperçu le geste du père, crépusculaire et emphatique, levant la boule vers son visage pour viser. Au moment où son regard a disparu derrière la boule, j’ai vite refermé les battants. Je me suis accroupie dans le même mouvement, et j’ai tendu le bras vers la radio.

L’Assemblée nationale et le Sénat ont adopté la loi no74-631 du 5 juillet 1974 xant à dix-huit ans l’âge de la majorité.

Je suis restée quelques secondes accroupie, avec cette torsion du corps comme un mal de ventre jusqu’aux yeux, aux genoux, de partout. Les écureuils prisonniers de ma poitrine cognaient pour sortir. Ce remue-ménage était un mal qui ne faisait pas mal, juste il me tordait, essorait mes muscles, et quand j’ai réalisé, quand j’ai réalisé ce que j’entendais, je me suis détendue d’un coup. Je me suis relevée. Le père m’a vue. Je l’ai vu me voir et sans reposer les boules, qu’il tenait lourdes dans chaque main, je l’ai vu se diriger vers la maison. J’ai couru chercher mes papiers, un peu d’argent. C’était facile, c’était tout au même endroit, dans le grand tiroir du buffet, même pas fermé, avec les enveloppes, les timbres, tous les papiers d’identité de toute la famille, et des élastiques, des trombones, des conneries de paperasses.

J’ai monté le volume de la radio et je suis sortie à sa rencontre.

J’ai entendu autour de moi les commentaires ahuris des voisins, la radio en fond, le mutisme en miettes du vieux quand je l’ai dépassé. Il m’a parlé je crois bien. Il a dû me traiter de folle, de pauvre lle, je ne sais plus, ses mots comme ceux de la mère étaient à côté de moi, pas dedans, il pouvait bien l’ouvrir pour la première et dernière fois, sa grande gueule miasmatique de chef de famille. J’étais majeure, c’est ce qu’ils venaient de dire à la radio.

Je suis partie en marchant dans la partie de pétanque, en dérangeant l’ordre des boules. L’année précédente un chanteur avait crié le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir. Mon père n’avait plus aucun pouvoir sur moi, il pouvait la mettre sur le buffet, sa vétuste puissance paternelle, ma mère y ferait bien la poussière à ma place. J’étais toute sale d’avoir astiqué le carrelage. Je n’avais pas de valise. J’étais dans une n d’après-midi de sueur et d’écureuils agités, je sentais le savon noir. Mais j’avais un mouchoir, quelques billets, mes papiers, le monde ouvert qui me prenait tout entière dans son odeur de raisins ensoleillés.

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