Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 20 sur 38

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Un renard à mains nues

Maman au Parc

 

Les dimanches avec maman, je voulais toujours aller au parc du centre-ville. Elle préférait aller à la rivière, pas tout à fait à la plage, dans des endroits connus d’elle seule ou presque, pour être tranquille. Moi je ne voulais pas être tranquille. Je voulais jouer au ballon avec des copains. Être tranquille pour maman c’était pouvoir lire. Elle ne jouait jamais avec moi, elle me parlait à peine, comme elle ne parlait qu’à peine à tout le monde, elle ne parlait à personne, sauf par nécessité, sauf, à peine, à ses enfants. J’étais le plus jeune des trois, celui qui avait encore besoin de jouer.

Maman n’aimait pas le parc à cause des gens. Pas seulement à cause de leur présence, pas seulement parce qu’elle voulait toujours être seule, mais aussi parce que dans ce parc, les gens étaient pires, pires qu’ailleurs, c’est-à-dire sales, vulgaires, paumés, collants. Toute la misère du centre-ville, toute la misère de ceux qui n’avaient pas de voiture, pas même le permis, se concentrait dans ce parc les dimanches autour d’un très grand et très vieux tilleul encerclé par des bancs graffités. Il y avait beaucoup de fautes d’orthographe sur le bois des bancs, le bois du tilleul semblait inaltérable, et, tournant autour des bancs, dessus et dessous, beaucoup d’enfants. J’étais content et maman voulait me faire plaisir, alors on y allait, et tant pis pour le calme d’eau de la rivière, oubliés les bruits ryhtmés, consolants, du courant, des pages tournées et des échos de mon ballon solitaire. Maman nissait toujours par dire oui. Elle s’asseyait sous l’arbre, avec un livre qu’elle savait presque inutile au parc, orphelin dans ses mains, mais avec sa joie de me voir sourire et jouer avec d’autres.

Ce dimanche-là il y avait des enfants, leurs parents plus ou moins infréquentables, mais aussi des jeunes sans enfants, comateux, nissant leur nuit en plein après-midi sur les bancs dans l’ombre du tilleul, leurs pieds s’assurant de la présence des chiens et des bières. J’ai bien vu sur le visage de maman la crainte et la lassitude, elle s’est installée loin d’eux. L’un d’entre eux, réveillé, plein d’ennui et déjà fatigué de sa vie, a commencé à l’aborder. Elle a répondu poliment qu’elle voulait lire, et d’ailleurs elle s’est mise à lire, après m’avoir encouragé à sortir les ballons (de basket, de foot) et à me présenter aux enfants, eux-mêmes encombrés de plusieurs ballons et à la recherche, comme moi, comme tout le monde, de nouveaux copains. Mais moi je voulais connaître Jérémie, il venait de se présenter, Jérémie, en tendant une main brunie vers maman. Il avait l’âge de mon grand frère, et maman le lui a fait remarquer, j’ai un ls de votre âge, vous savez. Il avait l’air malin, il avait l’air sympa, il avait déjà compris que pour essayer de séduire maman, il fallait jouer avec moi. Il s’est mis à m’expliquer des dribbles et des passes, plein de choses de foot et de basket, et même d’autres choses qui n’étaient ni du foot ni du basket, mais des choses tirées du sport vers la vie, l’altruisme, le respect, l’esprit d’équipe, les lignes de conduite, les règles communes, la vie en société. Tout ça en me racontant la sienne, sa vie, sa vie déjà bien entamée, ses études abandonnées de sport-étude, son soi-disant boulot d’animateur sportif, ses galères. Je voyais bien qu’il parlait surtout à maman, mais il est devenu en quelques minutes mon meilleur copain du parc.

Maman essayait de se concentrer sur son livre, véri ant de temps en temps si tout allait bien, le plus furtivement possible pour que Jérémie ne croise pas son regard. S’il le croisait il y allait de ses compliments un peu trop lourds sur le bleu des yeux de maman, ce bleu qu’elle m’a donné sans en altérer l’excès, un bleu plus bleu que la rivière par temps clair, un bleu de ciel d’hiver sans nuage, éclatant dans son visage passé, cerné par l’âge et les chagrins. J’étais un peu jaloux mais pas complètement, parce que je savais que maman me préférait, je savais qu’il n’avait aucune chance, et je pro tais de sa solitude pour jouer avec lui, maman ne voulait jamais jouer avec moi.

Elle avait épuisé sa patience avec ma sœur et mon frère, je crois qu’elle n’avait plus la tête aux ballons, elle n’avait la tête qu’aux livres ou aux promenades. Elle aimait être avec moi, elle aimait marcher avec moi. Elle m’aimait. Elle n’aimait pas la ville, les gens du centre-ville, la saleté des rues et du parc. Maman venait de la campagne et attendait le moment d’y revenir avec une ténacité qui nous énervait beaucoup, ma grande sœur et moi, nous qui aimions tant être ici, près des magasins, de la zone, des paniers de basket et des cages de foot. Notre frère habitait dans une ville encore plus grande qui nous apparaissait comme un rêve, maman disait comme un orgueil.

Petite, elle n’avait pas eu les mêmes jeux que nous, elle était rêveuse devant les arbres, elle faisait des puzzles sans ennui, elle dessinait, elle lisait déjà beaucoup. Elle vivait seule avec son papa dans un endroit tellement isolé qu’aller voir sa maman prenait des heures. Tellement loin des foules qu’entendre marcher dans la neige c’était dénombrer les habitants, les pas comptés au bruit de ces arrachements nus, brutaux dans le silence. Maman disait que le silence n’existe pas, qu’il y a toujours un fond de sons minimaux, adoucis, à peine perceptibles, et cette à peine perception elle la connaissait bien, elle était toute son enfance. Maman avait des mains rouges et prématurément vieillies comme si elle était femme de ménage, ouvrière ou paysanne, alors que pas du tout. Mais elle prenait si peu soin d’elle, ni de ses mains, ni de son visage, ni de son apparence en général, si peu soin que c’en était suspect, comme si elle voulait qu’on la prenne pour une autre. Je regardais ses mains qui tenaient le livre, je venais de louper une passe de Jérémie. Son jeune chien s’est mis à aboyer, à gigoter comme un fou.

Ma distraction rendait le chiot fou de joie et, comme si mes ratés étaient des impulsions sur un bouton de commande relié à son petit corps, il s’élançait, tout en nerfs montés sur des ressorts bruyants, vers le ballon perdu. J’ai suivi ce jeune paquet de joie en oubliant maman deux minutes, mais quand Jérémie a commencé à me raconter comment son chien avait déniché un renard, la veille, un renard fouillant dans les poubelles, je me suis tout de suite retourné vers maman avec un sourire complice. Maman petite

lle avait tué un renard à mains nues pour abréger ses souffrances. Elle nous

avait souvent raconté ce souvenir, et, plus souvent encore, on en redemandait. Qu’un renard soit airé en ville c’était un prodige pour moi, comme une réconciliation avec maman. Elle m’a regardé et a répondu à mon sourire, mais avec un doigt sur les lèvres pour garder cette histoire en famille. J’étais d’accord. Elle m’a proposé le goûter, maman n’oubliait jamais le goûter, ni l’eau, ni les livres. Ni même les ballons.

J’ai couru m’asseoir à côté d’elle et Jérémie nous a dit au revoir après nous avoir laissé du jus de pomme et tenté une dernière fois d’obtenir le numéro de maman. Il a réveillé ses copains, sifflé ses chiens. Ils sont tous sortis sans refermer la grille et dans leur départ un autre chien est rentré, un chien tout blanc, très vieux, l’arrière-train traînant. Il lui manquait tous les ressorts et les aboiements enjoués de la jeunesse, mais ça ne l’a pas empêché de courir avec moi derrière le ballon quand j’ai ni ma compote et que maman a repris sa lecture.

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