Un renard à mains nues
Les Mots des Gorges
Je ne pars plus avec lui. J’emporte des rations de survie à ma sauce, tout ce dont je pense avoir besoin, au cas où. Au cas où me perdre, m’ennuyer, être bloquée, oubliée. De l’eau, une carte au 1/25 000e, des fruits secs, des livres, des jumelles. Je porte des habits isolants et légers.
J’avais beaucoup de plaisir à tout préparer pour nos promenades. Et aussi au retour, une joie groggy, épuisée, au rangement. Faire les sacs et les défaire, puis les reprendre quelques jours après, et les refaire, méticuleusement. Aujourd’hui le ravissement n’est plus là, mais le retour de ces gestes me console. Les livres, je les choisis vieux, confortables et pas salissants, pas dommage, des livres de poche et d’occasion dont je caresse la tranche usée et pelucheuse. J’aime bien me reposer en lissant les poils des livres, quand les pages pèlent et font des ls soyeux. J’évite de prendre des livres de la biblio en rando pour ne pas les abîmer mais ce n’est pas très logique parce que je les lis souvent dans le bain. Ce que j’aime avant de lire un livre, c’est l’ouvrir et le casser, s’il est neuf, ou agrandir la cassure de mon propre doigt appuyé, toute ma paume au besoin, s’il est d’occasion ou de la biblio. Puis je lis le début, puis je lis la n, puis je reprends à la suite du début. J’aime bien en être au milieu quand je prends un livre en promenade. Je touche doucement le livre, ce repos avant de repartir.
Il n’avait pas les mêmes arrêts que moi, ses pauses étaient toujours occupées. Utilitaires. Il s’inventait des parcours sportifs au moindre rocher et je le regardais s’ouvrir. J’attendais la n de ses étirements sans impatience. C’est la vie ça, chacun ses pauses, et la marche c’est comme la vie, il faut faire avec les pauses de chacun. Mais lire en plein milieu d’une randonnée, en plein milieu de la vie, lui paraissait inutile. Déplacé. Pire, ça cassait le rythme. Il ne voulait jamais attendre la n du chapitre.
Je ne pars plus avec lui.
Sans doute se baigne-t-il pas si loin. Pas si loin à vol d’oiseau, juste en dessous de moi peut-être. Il aime nager et moi pas tellement. Il aime le monde, les gens des plages, et moi pas vraiment. Il aime bronzer, ne rien penser, mais jamais ne rien faire. J’aime marcher, lire, comprendre. Contempler. Je l’aime, et pas lui. Pas assez. Il a parié sur cet été pour nous séparer. Il m’a dit je veux ré échir, lui qui déteste ça, je prends deux mois pour ré échir, et je sais que ce n’est pas ré échir à quoi il va consacrer cet été. Il va plutôt se laisser aller, en n sans moi, nager, faire la crêpe au soleil, répondre aux regards des baigneuses par un sourire hâlé et décomplexé. Décomplexé est un de ses mots favoris. Il me trouvait pleine de complexes et compliquée. Selon lui je suis prise de tête, il est décomplexé. Je m’interroge toujours sur tout et n’importe quoi. Il a compris qu’il ne m’aimait plus devant son irritation grandissante à m’attendre. Quand il s’arrêtait, lui, je le regardais se déboutonner. C’était la n de l’hiver, l’hiver de nos marches, la
n de nos marches peut-être, peut-être le savions-nous déjà, et je l’aimais de
si près que je trouvais, cachés dans son manteau, l’ombre des arbres, les bruits de l’eau. Il ne se déboutonnait pas, il me montrait ses trésors. Il s’agaçait en me demandant à quoi je rêvassais encore. Je frémissais malgré la chaleur naissante. Je sentais ma sueur apparaître sur ma peau, à peine, juste ce qu’il faut, c’était une sensation ténue, délicate, seulement possible dans le silence de nos pauses. On approchait du printemps. On hésitait à avoir chaud.
Je marche sur la corniche.
J’entends des mouvements et des mots monter des gorges.
Aujourd’hui en haut de l’eau, couvrant les roches, l’air est complètement transparent. Le ciel prend beaucoup de place, il n’y a pas une poussière, pas de vapeur matinale. Même les pollens semblent absents. Il est tôt et pourtant les heures précoces ne se voient pas. On dirait qu’il est midi depuis que je marche sur la corniche. J’aurais dû partir encore plus tôt, à l’aube, lorsque les contours précèdent les couleurs. J’aurais pris de l’air mouillé avant de monter. Maintenant c’est comme s’il n’y avait pas d’air, pas d’air respirable, aucune brume ne m’apaise. Tout semble à la fois gé et proche, je vois les vaguelettes d’en bas à les toucher, la rivière s’empare d’un canoë, je la vois d’aussi près qu’une main attrapant un crayon pour dessiner le courant, le canoë souligne son mouvement, le mouvement des doigts se glissant dans l’eau, j’ai l’impression de prendre cette main dans la mienne, ces doigts de remous en bas, si profond pourtant. En haut de moi, très haut, je pourrais pareil caresser de près les roches, les surplombs, tout le galbe du ciel, et de retour dedans les corbeaux, visiteurs d’hiver rares, revenus des semaines frileuses où je les avais croisés déjà, quand je ne marchais pas seule et que leurs cris étaient épais, sonnants. Nous n’avions pas fait très attention à leurs aboiements étranglés. Pour moi les corbeaux étaient juste des mouettes noircies, la mer ou ailleurs, c’était loin, rien ne me touchait. Sauf lui. Tout paraît si proche maintenant, maintenant qu’il n’est plus là, tout est si appuyé, qu’il me semble ne plus pouvoir respirer. Je sens l’éther du bout des doigts et me brûler la gorge. Je vois un petit nid d’insectes ouvert par accident, des loges d’eumènes des buissons tranchées, il ne reste que le gâteau inférieur, la précision de leurs alvéoles me blesse. Toutes mes perceptions sont des excès de nerfs. Toutes les choses et leurs couleurs, leurs sons, leurs matières, sont au zénith. J’avale l’air sans plaisir et je me sens à vif. J’étouffe.
Je voudrais le dire autrement. L’air est si clair que tout apparaît plus dé ni qu’en réalité, je suis sortie de sa vie, de notre vie, de la vie tout court peut-être, je suis entrée dans une enluminure du Moyen Âge, tout est si minutieusement là, tout est si attentivement précisé, je n’ai pas l’impression d’exister.
Je cherche de l’ombre, de la nuit, du repos. Il y a toujours un peu de nuit même en plein jour, des morceaux de nuit, mais ils s’enfuient dès qu’on soulève leur abri, une branche d’arbre, un store. Ils lent à la moindre intrusion dans leur refuge, au moindre regard. Le soleil prélève sur les feuilles les ombres où je voudrais trouver cette nuit qui s’échappe. Il ne reste que des lignes toutes nes dans lesquelles je ne tiens pas, desquelles je déborde. Dans ce monde nouveau, je suis beaucoup trop grosse, beaucoup trop encombrée de mon corps.
Je m’arrête un moment pour me pencher, pas trop, des gens en bas, araignées d’eau bavardes dont je pourrais écraser les pattes, les gestes rieurs, entre mes doigts, avant de les laisser retomber au fond des gorges. Je me sens amère et je ne suis pas sûre de détester cette amertume. Les baigneurs en conversation sont rassemblés au milieu de la rivière sur des matelas gon ables. Leurs bruits, leurs paroles sont très présents, comme juste à côté. J’entends tout, tout ce qui se dit et se rigole. Le son accède facilement aux hauteurs. Allongée sur la paroi je réalise que j’entends ce que les personnes restées au bord de l’eau n’entendent pas. Je comprends que les colportages portent sur ces autres vacanciers, ceux de la rive, tout près, mais isolés des médisances par les sons du courant, des vacances, des insectes, des barbotages. Préoccupés seulement du froid des galets à la lisière de la peau, épargnés par l’inattention, le repos, la décontraction.
Moi qui suis seule, moi qui suis en haut, je ne suis isolée de rien. Tout me vient et me prend.
Il fait très sec où je me tiens, les feuillages paraissent très près de brûler, un simple geste du bras, un signe de loin, un ébrouement pour jeter des fourmis, et c’est l’incendie. J’ai mal aux yeux, aux muqueuses. J’ai une peau buvard, une peau photographique, qui s’imprègne de tout, qui n’est plus étanche. Je voudrais m’asseoir. Boire. Me replier dans l’anfractuosité qui borde la corniche. Mais non. Je reste au cru du soleil sur la paroi grattée par les broussailles, je ne bouge pas, je veux savoir ce qu’ils disent sans me faire voir. Ne pas signaler ma présence, ne pas provoquer le feu, me faire oublier.
Je n’arrive pas à voir qui ils sont. De qui ils parlent. Peut-être de lui. Peut-être est-il là, parmi ceux du bord. Je pense si souvent à lui qu’il a le droit inouï de se trouver au centre de chaque conversation, parmi tous les riverains.
Les mots frappent mon oreille comme des claquements. Le son est différent selon qu’on est debout, assis ou couché. Ma joue racle contre la pierre brûlante et je perçois malgré moi les bavardages comme des menaces. J’envie les jambes des baigneurs couvertes de gouttes suspendues, j’envie leurs frôlements dans l’eau. Je me sens embarrassée de soif et de chaleur. J’ai soif et chaud de tout le corps, de toute la peau. L’air porte mes angoisses jusqu’en bas. Je suis une larve adulte. Une larve adulte asphyxiée, plus fragile qu’un têtard pêché par jeu et relâché trop tard. Au bord de l’eau, sur la rive, les silhouettes sont dansantes, à cause des pierres qui blessent les pieds, déséquilibrent les démarches, et les promeneurs du bord, les nageurs encore hésitants semblent tous faire ça, danser. Tous ceux d’en bas bougent, dansent et vivent, et moi je pense encore à lui. Les enfants actifs dans la rivière brouillent mes perceptions, il me semble recevoir leurs éclaboussures, de très haut, comme si je n’étais que derrière eux, tout près. Mais c’est impossible, seuls les sons me parviennent et je ne me suis séchée que de mes larmes et de ma sueur. Tout à l’heure, lors des passages dangereux, j’ai pleuré de peur. J’étais l-de-fériste manquée, je persistais pourtant, je crois que je voulais jouer avec les vides, avec des mains courantes difficiles. Ces mains de métal se refusaient sur la paroi pour la simple raison que je suis petite, je n’avais pas assez d’envergure entre les prises. Toute ma peau maintenant est tendue par le sel de la sueur et de l’angoisse. Je me sens à l’étroit dans cette tension qui est mon enveloppe même.
Je me souviens d’une marche périlleuse avec lui. Nous avions croisé une femme habillée comme en ville qui tenait d’une main trois ballons de baudruche roses. Nous n’avons jamais pu décider d’où elle venait, où elle allait, vers quel anniversaire de petite lle, quel goûter, le sentier était abrupt et elle était là, en tenue de ville, en chaussures à talons, elle semblait à l’aise comme si elle ne savait pas où elle était, comme si elle ne marchait pas à
anc de falaise.
J’aime les interférences de toute façon, les intrus, les curiosités, j’aime quand un monde étranger s’invite dans le nôtre, comme ces talons au bord de la falaise, ou encore des paillettes de petite lle découvertes collées dans les pages d’un livre difficile emprunté à la biblio. Quand je tourne des pages c’est toujours pour découvrir de touchantes ingérences, des interactions, des inattendus. Parfois il n’est pas nécessaire de tourner des pages, il suffit d’être à l’écoute.
Les sons sont si petits sous moi, et si parlants. Si présents dès qu’ils sont remontés. J’entends un tout petit enfant tousser en pleine chaleur, je sais qu’il est tout jeune à sa toux. Les toux des enfants sont si différentes de celles des grands, les toux des tout-petits semblent venir de plus loin, beaucoup plus loin, de plus loin que des poumons, de plus loin que d’en bas. Les toux des adultes sont une gêne, elles déchirent et froissent des papiers gras dans nos mains, elles sont toujours trop près.
Le colportage reprend. Les commérages s’appuient sur la discrétion. Ils y vont fort, puisque personne n’est supposé les entendre, leur obscénité côtoie ma soif et s’y accorde, il faut que j’arrête de les écouter, que je me relève. Il faut que je boive.
Il est toujours midi depuis tout à l’heure.
Lorsque je me redresse, je m’interroge sur le petit, le minuscule. On ne sait pas ce qui se passe dans l’envergure des ailes d’une libellule. On ne sait pas ce qu’il y a de tremblements de terre dans la chute d’un caillou. C’est le genre de choses que je me dis et qui l’agaçait tellement. Après l’hiver, j’avais perdu les corbeaux de vue, je commençais à regarder ces petites choses de rien comme la naissance des feuilles sur les arbres et la sensation de chaleur qui l’accompagne. Je voyais les chemins feuillir et qu’il parte me semblait aller contre le printemps. Le printemps était une chose parfaitement impossible. Rien ne pourrait plus reverdir, rosir, s’empourprer, eurir. Je regardais la maison en dessous de la route, au-dessus de la rivière, cette maison entre route et rivière qui s’appelle la Source Suprême et que nous surplombions à chaque fois que nous allions en rando. Elle nous faisait rêver juste à cause de son nom. Je la regardais désormais comme notre chez-nous perdu d’avance, alors que nous n’étions jamais, jamais descendus jusque-là.
Je suis tout en haut maintenant, nous entrons dans le plein été, il est midi pour de vrai cette fois, je mange mon sandwich, je bois. Je regarde en face de moi l’horizon devenir plus adroit, presque précieux, sur l’autre corniche, où les minuscules saillies des feuilles des arbres imprègnent le ciel auquel elles se polissent. Je n’arrive pas à voir quels sont ces arbres dont les branches permettent aux feuilles de se frotter si consciencieusement au ciel. On dirait qu’ils sont sur la pointe des pieds. Je ne sors pas mes jumelles. Je me suis adossée à la cavité, je vois le ciel se désépaissir un peu. Je reprends mon souffle. L’air me paraît habitable en n. Oui, l’air est en n habitable. Très vite, un vent d’est me rejoint, les nuages transportent l’ombre, d’un côté à l’autre des falaises, bien au-dessus de la rivière, là où les baigneurs ne doivent pas en avoir senti une miette. Je m’interroge sur les vies racontées par ces corps de l’eau, microbes de la rive vus d’en haut, est-ce que j’en sais plus qu’eux, d’avoir entendu ce qui ne me regarde pas, d’en savoir autant sur eux et leurs amis, est-ce que je les connais. Je ne connais personne, et lui pas plus qu’un autre. Je n’ai rien fait pour le retenir. Nous avons passé le printemps enfermés, sans se parler, sans se toucher, sans marcher, et puis l’été est venu dans sa tête comme une limite, un ultimatum. Nous y sommes jusque-là, maintenant, dans l’été. Je sais qu’il fait presque trop chaud pour les randonnées. Je secoue mon sac pour prendre le fruit, mon dessert, et le livre, pour faire durer ma pause. Ne trouvant rien je mets ma main soudain mordue au sang. Un écureuil s’enfuit en emportant ma peur ma surprise mon cri, il avait dû trouver là refuge et nourriture pendant que j’écoutais les commérages des nageurs. Je me demande si j’ai crié assez fort pour être entendue d’en bas.
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