Un renard à mains nues
Les Paillettes
Ce n’est bon ni pour les pages, ni pour la peau, ni pour la reliure, ni pour les veines, ni pour l’environnement, mais je ne résiste pas, je lis allongée et molle le soir tard dans mon bain. Des bains et des livres interminables avec plein de mousse, de vapeur, de pétillements, d’angoisse et de noirceur. Des bains très chauds et des livres très froids, des bains éclairés doucement, bordés de bougies qui sentent bon, des livres sombres et nauséeux. Des histoires tristes, troubles, écrites avec violence et précision. Des eaux moelleuses et parfumées, chaudes, confortables.
Je devrais vraiment avoir mauvaise conscience, parce que, la plupart du temps, ce ne sont même pas des livres à moi, mais des livres empruntés à la bibliothèque de ma ville. Pour ne pas me sentir en faute, je me suis longtemps menti en me disant ils peuvent bien se gondoler et prendre chaud et s’étioler, au moins ils sont lus.
Ces livres-là, je les croyais un peu abandonnés, au vu de l’étonnement silencieux des bibliothécaires lorsque je m’approchais de la banque de prêt. Quand je les rendais un peu humides, aromatisés, je pensais qu’il n’y aurait pas beaucoup de lecteurs pour se plaindre. Ce sont des livres dits difficiles, exigeants, dont l’épaisseur et la densité narrative découragent. Ils ont des phrases sauvages, que je crois pouvoir apprivoiser avec des bulles, de l’eau chaude et quelques gouttes d’huiles essentielles éparpillées par la vapeur. J’inspire cette vapeur, les phrases rentrent dans mes yeux, et tout ça est mélangé dans mon cerveau sans que j’y prenne même garde. J’ouvre ma tête et mes jambes, l’eau remue autour des mots, ma peau est amollie, les mots me pénètrent. Parfois un chouïa d’encre se colle à mes doigts, je décroche des moitiés de mots, des virgules, ça me fait un peu mal à la pulpe, je suçote distraitement l’endroit douloureux. Et puis j’écoute. Le corps dans l’eau les mots lus deviennent sonores. Je les entends mieux, et même, même parfois je les touche. Une fois domptés, assimilés, ces livres restent à l’intérieur de mon corps. Je sors de la baignoire, je me sèche et je suis une femme neuve. Je pose le livre près de ma serviette et je suis une femme riche. Les livres reposés au sol carrelé me tiennent debout comme des tuteurs, puis germent et fermentent à partir de cette armature, se cramponnent, se distillent, il y a dans ma tête et mon squelette des tiges, des écrous, ils me rendent plus forte, ils me solidi ent.
J’ai des copines c’est l’inverse, elles lisent debout, tendues et serrées, dans la saleté et le bruit du métro, des livres tièdes et faciles, si légers qu’on voit le canevas de l’histoire en feuilletant les pages, des livres chatoyants, pleins de symboles bariolés et de mots fragrants, des livres dans lesquels il est impossible de se perdre, qui ne s’insinuent jamais tout à fait en elles et qui les laissent fatiguées, avachies, des livres qu’elles oublient en prenant leur douche. Toujours debout.
Des livres mous et rutilants, avec des couvertures criardes, argentées, dorées. Des masques.
Elles ne se sont pas lavées encore, elles rentrent du travail, un livre ouvert dans une main, l’autre occupée à tenir une barre où s’agripper. Elles pensent trouver dans les pages rose bonbon de quoi enlever par l’oubli la saleté de leur vie, mais ça ne marche pas. Les livres pour qu’ils nous changent, pour qu’ils nous lavent, il faut qu’ils pénètrent loin, et ces livres-là, ces livres rosés, je le leur ai dit mille fois, ils restent à la surface, ils ne touchent que les couches super cielles de la peau, des pensées, de la mémoire. Ils déposent sur leurs soucis un baume illusoire, comme ces crèmes antirides dont elles se badigeonnent le visage et qui ne provoquent qu’un gon ement de la peau en l’agressant, une irritation, un mensonge qu’elles prennent pour un soulagement. Ces crèmes ne comblent les rides qu’en provoquant une in ammation passagère. Boursou ées sont mes copines.
Moi j’en ai plein des rides, autour des yeux et de la bouche, à force de lire et de rire, et je les regarde comme les traces de ma vie, des rigoles. Je suis vivante, je lis de vrais livres. Surtout pas des livres morts qui se laissent lire.
Je suis vivante, je lis, mais je ne suis pas seule à lire ces livres comme, avec orgueil, je le croyais.
La vapeur de mon bain m’a aidée un soir à décoller les pages d’un livre qu’un accident domestique quelconque avait scellées. J’étais très curieuse de cet accident. Il n’y avait donc pas qu’une languissante mouillée pour lire ce genre de livres, il y avait aussi des goulamasses déposant dans leurs pages des taches de tout et n’importe quoi. J’étais étonnée, quand même, parce que ce livre-là, je pensais être vraiment la seule à le lire, unique lectrice, lectrice rare, exceptionnelle, etc. Comme je ne parvenais pas à complètement libérer les pages entrouvertes par la buée, je me suis redressée pour attraper une lime à ongle sur la tablette au-dessus du lavabo. L’eau a fait du bruit et s’est enfuie de mon corps, je l’ai laissée tomber de mes seins et de mes cuisses en essayant de me concentrer sur cette ouverture forcée qui résistait encore. Je me suis rassise dans le bain avec mon petit outil, et je suis en n parvenue à détacher les deux pages. Une poussière multicolore s’est soulevée des phrases pour se déposer toute ne sur la peau de mousse de mon eau refroidie. Des paillettes. Des paillettes collantes, comme celles qui sortent de tubes ornés de cœurs dans les trousses des petites lles, des paillettes de llette entre les pages les plus violentes, les plus confuses et les plus noires de ce livre impossible. Des paillettes comme celles qui décorent les couvertures des livres de mes copines.
À la bibliothèque, dès le lendemain, je me suis mise à regarder les mains des gens. C’était devenu une obsession. Je regardais sans gêne les mains des gens, posées sur la banque de prêt, écrivant aux tables, tenant les journaux, ouvrant les livres, sortant des poches. Je ne regardais plus les livres mais les mains des gens tenant ces livres, à la recherche des paillettes. À la recherche des lecteurs. Je ne cherchais plus de livres à la bibliothèque, mais les mains des gens, leurs doigts, leur peau. Je cherchais la preuve des autres lecteurs de mes livres.
Je n’ai pas trouvé de paillettes de llette, juste un geste de bébé chez un monsieur très digne, tenant un classique dans une main et suçant le pouce de l’autre. Devant mon air de curieuse, il s’est excusé en me montrant sa blessure. Une blessure au pouce faite par l’ouverture des pages un peu sèches, une petite blessure de lecteur maladroit, et voilà un homme avec une attitude de tout petit enfant.
J’ai trouvé des tas de petits gestes touchants de ce genre, j’ai vu des mains de toutes les tailles, j’ai remarqué combien les peaux des mains avaient des couleurs, des textures variées. Mais aucune preuve de lecture sur elles, sauf ce suçotement d’une blessure minuscule faite par des pages trop lues, ou pas assez.
J’ai cessé d’observer les mains des lecteurs. J’ai compris qu’il me suffisait de lire, lire et lire encore des livres de la bibliothèque pour les trouver, ces preuves, cachées dans les pages, en lisant autrement, en lisant en quête d’indices minuscules, comme quand on cherche Charlie.
Dans le caddie où je charge tous mes livres empruntés, je savais que désormais j’emportais aussi des traces de vie. Des traces des lectures des autres et, avec elles, des restes de leur vie, leur vie au moment de cette lecture, leur vie juste avant.
Je ne lis plus seulement la vie des personnages des livres, je lis aussi la vie des lecteurs de leurs drames. Je transporte en emportant le livre avec moi des petites choses de leurs faits et gestes, tous ces faits et gestes qui remplissent nos propres histoires et se mélangent à celles des livres, jusqu’à parfois tacher les pages, des choses du dedans et des choses du dehors. Une tique écrasée, une plume d’oiseau comme marque-page, des miettes de pain de mie encore tendres, du pain rassis effrité.
Je n’ai jamais retrouvé de paillettes. Mais j’ai trouvé des lecteurs. J’ai trouvé d’autres preuves de lecture. Je ne suis plus seule à lire ces livres exigeants, je ne suis plus seule dans mon bain de vapeur, dans ma bulle.
J’ai trouvé dans les livres des pages collées par toutes sortes de liants insolites, des pages tachées par des dizaines de substances variées, des scotchs de chocolat, des colorations au café, des collures vernissées, des ombres brunâtres de sang séché, des odeurs de savon, des reliefs nacrés de vernis à ongles, et mes trouvailles ne sont pas nies.
Trouvant du jaune, je reni e pour reconnaître peut-être du feutre, plus rarement du safran. Le bleu de l’encre ou du pastel, parfois des souvenirs de cerises ou de vin. Les rouges du maquillage, oubliée la garance. Et toutes ces couleurs, ces matières, ces odeurs, sont pliées dans les cassures des reliures aux endroits préférés. Je souris à ces ouvertures forcées, appuyées, comme aux pages cornées, aux annotations discrètes d’un crayon bavard.
Mais ces très intimes indices ne sont pas signés.
Dans la correspondance de Mme de Sévigné à sa lle, j’ai déniché un gant de ménage jetable, orphelin et déchiré. Or la marquise avait reçu en cadeau un panier de noix, et dans une des coques, elle avait eu la surprise de trouver, à la place du fruit, une paire de gants taillés dans une peau de chevreau mort-né, des gants d’une nesse extrême, plus ns encore que ces gants de vaisselle. Je ne pourrai jamais le dire à ce lecteur, il ne pourra jamais me l’apprendre non plus, nous ne pourrons pas échanger sur cette découverte, parce que ce lecteur, comme celui des paillettes, restera plus anonyme encore que le mégissier embauché pour travailler la peau délicate du chevreau.
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