Un renard à mains nues
Mes Noëls Noyés
Nous longions le lac en voiture. J’étais sur les genoux de ma grand-mère et je venais de crier dans son visage que le sapin de Noël se noyait. Je ne savais pas, dans mes trois ou quatre ans et au milieu du printemps, à quel point c’était vrai. Le lac avait toujours été là, au bord de la route, et la route au bord du lac, je le croyais vieux comme les routes, comme les adultes, au moins aussi vieux que mes parents, peut-être même autant que papi et mamie, vieux comme le père Noël. En vrai il était neuf comme moi. Il avalait les arbres. J’aimais les arbres, beaucoup, et les mots, plus encore, et les histoires qu’on pouvait former avec eux. Mais je ne connaissais pas bien le nom des arbres. Le lac montait chaque mois ses eaux jusqu’à nos routes, jusqu’à la plage de terre rouge où nous allions pique-niquer.
Je regardais l’écume des vaguelettes, que j’appelais la crème, se déposer sur cette roche cramoisie qui s’effritait si facilement. Mamie m’avait expliqué que c’était de la ruffe, qu’elle était pleine de fer oxydé, comme notre sang. La crème bavait sur le sable rouillé, le frangeait d’une teinte cassée, avant de s’y dissoudre avec des pétillements d’aspirine dans un verre d’eau. Le verre d’eau était si large et profond que personne n’entendait les pétillements, mais c’était sûr, il fallait les écouter de près, patiemment. J’étais une petite lle qui savait attendre et écouter, une petite lle qui n’a plus rien à voir avec la femme pressée que je suis devenue. J’aimais beaucoup ces petites choses, toutes ces petites choses qui faisaient le lac. Je voulais en faire le tour.
Toutes mes enfances étaient lacustres et noyées, mais noyées je ne le savais pas encore. Ma tante maternelle avait une maison au bord d’un lac en altitude où nous allions nous rafraîchir, tous les étés, mes cousins et moi. Mes grands-parents paternels m’amenaient pique-niquer ici, hors saison, à l’abri des roseaux. Ici c’était un autre lac, dans le Midi, il était beaucoup plus vaste, entouré de collines bistre, avec en son centre une colline encore, plus grande et presque entièrement verte. Ce n’étaient pas les mêmes couleurs.
Je commençais à manquer de place dans ma tête pour mes mots, j’embêtais ma mère pour qu’elle m’apprenne à lire, j’essayais de décrypter les phrases des grands écrites bien plus grand qu’eux encore dans la terre écarlate avec des cailloux clairs. Des messages amoureux très blancs dans des cœurs de plusieurs mètres carrés, parfois des phrases plus mystérieuses en pierres grises recouvertes de lichen, se détachaient sur la ruffe friable. Les mots semblaient avoir poussé là, sur cette terre où pourtant rien ne pousse sauf la vigne. Je ne pouvais pas plus les déchiffrer que lire notre nom de famille sur la borne kilométrique, notre nom juste au-dessus d’une èche qui n’indiquait aucune direction possible, sauf le fond du lac. Cette borne à côté de la plage m’intriguait et m’attristait comme la mort du sapin de Noël, sans que je sache très bien pourquoi. J’avais tellement de questions dans ma petite tête que ma grand-mère avait cessé d’essayer d’y répondre. « Toi et tes questions » était devenu mon surnom. Je jouais autour de la borne en béton, je montais dessus et je tendais la main vers l’endroit désigné par la èche, vers le milieu du lac. Peut-être vers la grande colline tout après l’eau, de l’autre côté, peut-être même après la colline. Mais après la colline, il y avait de l’eau encore. La colline était une île. Après l’eau la colline, après la colline, l’eau. Je regardais les couleurs se superposer, le rouge de la ruffe, presque cuivre, le bleu de l’eau, presque vert, le vert des arbres sur la colline, presque jaune, le jaune des roseaux, presque vert. Et le blanc des mots sur le sang du sable.
Mon premier mot à l’inverse était rouge sur blanc, maman me l’avait rapporté. J’étais chez le docteur, et sur ses genoux, quand je devais faire ah et ouvrir la bouche, sur sa blouse immaculée j’avais dit coquelicot. Ce qui manquait aux couleurs du lac, c’était l’acide du raisin, le jus, le vermeil du vin, dont on avait gardé des photos et que je n’avais jamais vu en vrai, à part en bouteille, mais les vignes de papi je ne les avais jamais vues, non, alors que des coquelicots oui, de l’autre côté de la route. Pour aller chez le docteur, on longeait des bords de routes pleins de rouge eur. À table les adultes buvaient du vin de papi, et les vignes étaient en photo, comme les Noëls d’avant, ceux que je n’avais pas vécus et qui se passaient chez eux, chez mon papi et ma mamie, pourtant chez eux ça n’existait pas, pas plus que la vigne, juste en photo. Ils devaient bien habiter quelque part, mais la maison dont on me parlait, où il y avait des Noëls en photo, je ne pouvais pas la connaître, elle avait disparu l’année de ma naissance, elle et toutes les maisons du village, la place, la fontaine, le lavoir. Tout cela était encore des questions auxquelles on avait ni par ne plus répondre, mais que je posais quand même, têtue et patiente comme avec le bruit ténu du dépôt de la crème du lac sur le sable en fer.
Je faisais revenir mes questions à chaque pique-nique, à chaque baignade, à chaque promenade, bien posées comme les cailloux blancs ou gris pour écrire sur la page rouge. Bien en évidence. Je ne comprenais pas, je ne savais pas encore que les questions auxquelles on veut bien répondre, ce sont celles qui ne sont pas posées. On ne fait plus attention à ce qui est toujours là, ce qui fait partie de nos habitudes. Il faut oublier, ou se décaler, regarder de travers, pour voir et revoir, pour pouvoir se souvenir. Il faut la surprise des questions pour surprendre les réponses. J’étais naïve comme toutes les petites lles devant des eurs rouges ou des mots blancs.
Nous vivions dans un monde où les eurs, surtout les coquelicots, envahissaient les bords de routes, pourvu que ces routes soient au-dessus de l’eau, et nous ne faisions plus attention à ces eurs. Il m’arrive de m’en souvenir maintenant qu’elles ont disparu. Ce que j’avais remarqué, moi, quand même, à force de mes questions et de leurs solitudes, c’est que toutes les routes n’étaient pas au-dessus de l’eau. C’était assez simple d’ailleurs, il y avait les routes du tour du lac, séparant de leurs lignes grises le bleu de l’eau et le rouge de la terre – de la terre et de ses eurs –, et les routes du fond du lac, qui plongeaient d’un côté, celui de la borne près de la plage, grises dans le gris de l’eau – car l’eau devenait grise quand je la regardais trop, de trop près –, et ressortaient de l’autre côté, tout contre la colline, celle du milieu du lac, cette île qui gardait un village invisible dans son ombre. C’était ce que mes frères et mes sœurs disaient. Ils étaient ers de porter le même nom que cette atlantide. Ces routes allaient vers le village au pied de la colline, dans l’île, et ce village était noyé. Je commençais à comprendre. Je remarquais toutes ces nuances de couleurs, au moment où je commençais à avoir assez de mots pour ces nuances. Je différenciais les couleurs vives aujourd’hui passées, délavées, des photos de famille autour du sapin de Noël, et les couleurs changeantes du sol rouge tout en ondulations de collines, plus ou moins saturé d’oxyde de fer, passant du rose à l’ocre, de l’ocre au rouge brique, au rouge sang près de l’eau redevenue bleue de loin. Mes bottes de pluie étaient vite lestées de boue rouge dès qu’il faisait mauvais, toutes les couleurs devenaient vaseuses, j’aimais bien, aussi. Je comprenais les couleurs, et je comprenais les directions. Je commençais à m’orienter.
Nous ne fêtions plus Noël chez papi mamie, mais quelle importance pour moi, puisque je ne les connaissais pas, ces Noëls-là.
J’étais née en même temps que le lac.
Les Noëls d’avant, dont parlaient souvent mes frères et mes sœurs, et les cousins aussi, n’étaient pour moi que des Noëls de photos. Sur les photos, je ne reconnaissais presque personne, depuis tout le monde avait grandi, sauf ceux qui n’étaient plus là, sauf ceux qui avaient juste vieilli. Je me perdais dans les familles. Je ne saisissais pas pourquoi il y avait des cousins qui ne se connaissaient pas, des cousins à chaque lac. J’étais la petite dernière et j’avais crié dans la voiture que le sapin de Noël se noyait, mamie, regarde, là ! On m’avait gentiment moquée, j’étais une petite sœur gâtée, mais il me manquait quelque chose dont je croyais avoir la preuve sur les photos de famille. Je cherchais partout des indices. Maintenant que je sais, que je crois tout savoir, je pourrais ressortir les photos et trouver tous les signes, mais je ne me souviens plus très bien comment je questionnais les images, comment je les regardais, avide et patiente à la fois, je ne sais plus très bien ce que j’y voyais.
Sur l’une de ces photos les couleurs ne sont pas celles de Noël, on est tôt dans l’automne, on n’est même pas en automne, les couleurs de n d’été sont moins criardes que celles des fêtes, et le temps qui frotte sur toutes les images a laissé ses pastels sans âge. Je sais que cette photo a quarante-deux ans. Mon grand-père porte une pleine hotte de raisins et ma mère a le ventre rond penché vers la terre. Mon père remplit un seau, courbé comme sa femme. Les eaux sont tout près d’ici, chahutant dans un ruisseau si plein d’énergie qu’il était connu de tout le pays pour ses débordements. Les eaux sont prêtes à se perdre, et monter. Monter ou se perdre. Tout le monde est venu donner un coup de main pour les dernières vendanges, même ma mère, malgré ses huit mois lourds à porter. Derrière les personnages d’époque, en arrière-plan, comme un décor pour moi qui ne connais pas ce paysage, on voit la grande colline, les arbres qui la rendent verte, la terre rouge sous le vert, et, sauf les vagues contours du village tout au fond, tout est comme aujourd’hui, tout est comme toujours, la seule vraie différence, c’est l’eau, la seule différence, c’est moi. Je suis dans la photo, l’eau est encore hors cadre, juste au bord de l’image, montant du ruisseau barré par le barrage. Je suis dans la photo, invisible, dans une n d’été quarantenaire, bien au milieu de la vigne, au centre du lac à sec. Je suis cachée dans le ventre du lac. La mise en eau a commencé, la vigne et les quelques arbres seront bientôt tout aussi insoupçonnables que moi dans ce paysage. Pour l’heure, sur la photo, c’est le lac et moi qui sommes silencieux. Mais nous allons très bientôt nous montrer, le lac et moi. À l’intérieur même de nos corps il y a déjà des lacs secrets, des lieux plus ou moins fermés, des citernes, des espaces de con uence. Le lac lacrymal, dans le coin interne de l’œil, du côté du nez, les lacs sanguins au niveau du placenta. Nous sommes faits de lacunes, de vides, de cavités. Je suis toute en creux. Il me manque des choses qui font pourtant partie de moi.
Je n’ai pas de passé avant le lac.
Je suis revenue à la plage de mes pique-niques, et j’ai sorti la photo de mon sac pour comparer les deux images, les deux paysages. Je tiens ma mémoire devant moi. J’ai froid aux mains. Qu’on soit au début de l’hiver maintenant ne change pas grand-chose aux couleurs, la terre est ingrate au bord de l’eau, sur la photo le temps passé estompe toute luminosité, tout est désolé, et la désolation n’a ni couleur ni saison, les souvenirs eux-mêmes sont altérés. La mémoire se fane aussi vite que les images. Aussi lentement. Je tiens la photo devant son propre paysage. J’y vois se placer ma famille pour les vendanges, devant la colline, et tout au bord de l’image, comme tombant du premier plan, le haut de la borne kilométrique portant notre nom, mangée par le cadrage. De ce bord de la photo, la route surgit, qui suit la vigne et va s’oublier dans la colline. C’est la route noyée du village noyé de papi et mamie, la route des Noëls noyés. Mes frères et mes sœurs m’en ont si souvent parlé que j’ai parfois l’impression d’y avoir été, d’en avoir été, mais non. Aucune photo ne con rme cette fausse impression.
Dans le temps de mes grands-parents, on ne prenait pas les mêmes photos qu’aujourd’hui, on ne prenait pas des photos de chez soi, de sa maison, de son village et de ses paysages, seulement ceux d’ailleurs, loin d’ici, des paysages de vacances que papi et mamie ne prenaient jamais de toute façon. Ici n’était photographié qu’à l’occasion d’événements, Noël, les vendanges, les anniversaires à chiffres ronds. Je n’ai pas d’images du village ou de la maison, seulement de sapins de Noël au pied desquels les visages de mes frères et de mes sœurs rajeunis souriaient aussi franchement que les guirlandes à trois couleurs. On cadrait serré sur les réjouissances. Je ne connais pas l’extérieur, le village, pas même l’intérieur de la maison, ses contours. Quand on est trop près on ne voit rien des contours, des bords, du contexte, on ne sait rien des murs, des rues, des places, du lavoir, du soleil sur les façades, on ne sait pas comment se comportaient les courtes ombres de l’hiver entre les maisons. Quarante-deux ans plus tard, je suis encore trop près, plongée dans la photo, noyée dans une nostalgie qui ne m’appartient pas, celle de Noëls que je n’ai même pas connus. Pas une nostalgie non, plutôt une vague impression de perte, quelque chose que je n’arrive ni à retrouver, ni à rattraper, à saisir. Je n’arrive pas à me faire un passé de la famille d’avant les eaux, je n’ai pas accès aux souvenirs du village. Je me sens exclue de cette mémoire familiale à laquelle pourtant, de loin, de loin mais depuis toujours, j’appartiens. Je tiens la photo des vendanges à bout de bras dans l’exact prolongement du paysage qu’elle contient. Je suis à la place du photographe du passé, ma grand-mère sans doute, un de mes grands frères peut-être. Je calque mon regard sur le point de vue d’avant, la borne dépasse de l’image, elle est juste devant moi. Je m’appuie sur elle et la route amorce sa descente en pente douce sous le lac, j’essaie de suivre son cheminement, mais je ne me déplace, encore et toujours, que dans le passé, dans ce passé où je n’ai pas ma place.
Je sursaute à cause d’une main sur mon épaule. Un jeune homme s’excuse, il m’a vue perdue dans mes rêveries, il ne pensait pas me faire peur. Je me retourne et je découvre sa voiture, que je n’ai pas entendue arriver, ni freiner, s’arrêter. C’est un utilitaire des courriers modernes, une entreprise privée aux sigles incompréhensibles. Il pense que je pourrai l’aider, sans doute, si je suis du coin. Il est complètement perdu, son GPS ignore le nom du village noté sur le bon de livraison, d’ailleurs (il s’embrouille un peu), d’ailleurs le village, c’est le même nom que celui du destinataire, elle doit venir de là, l’erreur, en n bref son GPS bute toujours au bord du lac, bon, il en a fait le tour, et maintenant le satellite veut lui faire prendre cette route, regardez. Il me montre, dépité et amusé malgré tout, la route de dessous les eaux. Je me redresse, je me décolle de la borne, et il s’amuse encore, tenez, c’est le nom du village, sur la borne, là, dites-moi que c’est une blague, qu’on peut rejoindre le village autrement. Je lui tends la photo en lui montrant où se situe le village, tout en bas de la colline, en suivant du doigt la route qui longe la vigne. Je lui montre aussi la hauteur de l’eau au niveau de la colline, de l’île, le village n’existe plus depuis plus de quarante ans. Il trouve dingue cette géographie et se désole pour le gamin qui va cesser de croire au père Noël. C’est encore une histoire à se faire engueuler par son patron. Je m’apprête à lui raconter ma naissance de naïade pour le consoler, le distraire, mais il est pressé, et, si ce n’était pas trop abuser, si je pouvais lui rendre service, vous signez, là, et c’est comme si le colis avait été livré, voilà, vous le donnerez à vos enfants.
Je n’ai pas eu le temps de lui dire que des enfants, je n’en ai pas. Je tiens le paquet dans mes bras, l’adresse est celle de mes grands-parents, j’ai posé la photo dessus. Je vois au loin le sapin de Noël surnageant encore au milieu du lac.
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