Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 26 sur 38

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Un renard à mains nues

Le Mini-Pelé

 

J’ai freiné brusquement à cause d’un auto-stoppeur. Je ne l’avais pas vu, il a surgi dans mon rétro comme une apparition, comme s’il se tenait dans un angle mort. Une sorte de fantôme, une dame blanche, une chimère, je ne sais pas, en tout cas il était là soudain et j’ai pilé. J’aurais pu, j’aurais dû avoir peur, mais au moment où j’aurais dû paniquer, il s’est passé autre chose qui a entièrement détourné mon attention. Une chose qui a complètement fait chavirer mon jugement, ma peur, tout. Lorsque j’ai freiné, de la neige a glissé du toit de ma voiture. De la neige. En plein été, de la neige, et je ne revenais même pas d’un pays de montagne. Un gros paquet de neige qui avait durci sur le capot et que je trimballais depuis je ne sais combien de temps. J’ai fait le tour de ma voiture, et cet homme, l’auto-stoppeur fantôme, a fait de même dans l’autre sens, nous nous sommes cognés et puis, bon, j’y étais, là, arrêté, sonné, alors autant le prendre, je n’étais pas à une question près dans ma vie. D’habitude, je ne prends jamais d’auto-stoppeurs, mais ce jour-là, il avait neigé, en plein été, sur ma voiture. Non, je n’étais pas à une question près. Quand la neige est tombée, ou plutôt juste avant qu’elle tombe, du toit de ma voiture, juste avant que je freine à cause de l’auto-stoppeur, je pensais à ma femme, au frère de ma femme, à sa mère. C’était une telle histoire qu’y penser était déjà compliqué, on ne pouvait pas y penser comme ça, à vide, il fallait s’occuper les mains ou les jambes, embrigader son corps dans n’importe quelle activité répétitive, pour guider le déroulement des relations familiales, essayer d’y voir clair dans cette cave pleine à ras bord qu’était la famille de ma femme, ranger un peu tout ce fatras, respirer. En conduisant c’était mieux qu’en ne faisant rien, pour ré échir à cette histoire, mais ce n’était pas suffisant. J’aurais eu besoin de marcher, jardiner, faire du ménage, du repassage, de la gym, des pompes.

S’il neige en plein été, je pensais à part moi, c’est comme un miracle. Je ne croyais pas au surnaturel, je ne croyais pas à Dieu, tout le tintouin, je ne croyais surtout pas aux hommes, je ne croyais plus en eux, non. À part moi je me disais ces choses mais à haute voix je m’interrogeais sur cette neige comme pour en éprouver l’absurdité. J’ai saoulé le pauvre type monté avec moi pendant tout le trajet avec cette neige miraculeuse alors que je ne cessais de penser à l’état de ma femme, comment la sauver de là, la sortir de cette cave, ce caveau familial dans lequel elle venait d’enterrer sa mère et dans lequel elle avait ni par retrouver, déterrer son grand frère, un attardé mental dont sa mère lui avait caché l’existence. Ou plutôt non, ce n’était pas tout à fait ça, parce que c’était vraiment, vraiment compliqué et noué et indémêlable cette histoire, ma femme connaissait cet homme, mais elle ignorait que c’était son frère. Par honte ou par je ne sais quelle perversion d’amour lial, total, ou à l’inverse inachevé, insatisfait, sa mère avait toujours fait passer son ls pour son domestique, son homme à tout faire. Toute son enfance, ma femme avait vécu avec cet homme, il était déjà adulte quand elle est née, ma femme est une enfant tardive, elle avait vécu à ses côtés sans savoir que c’était son frère. Je le connaissais bien, parce que nous le voyions souvent, il s’était occupé de notre ls comme il s’était occupé de ma femme petite lle. Notre ls est adulte maintenant, et cet homme, mon beau-frère, un vieillard, un vieillard aux facultés mentales d’un gamin. J’étais dans mes questions, dans ces questions-là, dans cette inquiétude pour ma femme, et voilà la neige. La neige, et je m’interrogeais à haute voix sur elle, cette neige dont je ne cessais de parler à l’auto-stoppeur, dont je l’ennuyais manifestement. Il n’avait pas l’air si surpris que moi par cette neige sur mon capot, sans doute pensait-il que j’étais un peu dérangé, que je revenais bel et bien de je ne sais quel endroit improbable où la neige tombe en été, je ne sais quel plateau isolé, simplement je ne voulais pas le dire, ou je l’avais oublié, ou je ne sais quoi. Parce que de tels lieux existent dans notre pays, je le sais ils sont comme d’autres pays à l’intérieur du nôtre, des endroits de neige en été, oui, et nous étions déjà allés dans un pays à part comme ceux-là, ma femme, mon ls et moi. Nous y avions loué un gîte et, oui, nous avions touché des

ocons de juillet. C’était un endroit où il circulait de drôles d’histoires, plutôt

sordides, des légendes de renards suicidés, d’une toute petite lle sacri ée servant d’engrais aux potimarrons, des histoires pas très crédibles, racontées par un vieux fou dont la bouche s’ouvrait quand on passait la porte de son abri et qu’on appelait le guide automatique. Mais je n’avais pas ramené de neige cet été-là, il n’avait pas neigé assez pour recouvrir la voiture, pas même assez pour marcher dedans. Marcher dans la neige ça ne m’était pas arrivé depuis mes douze ans. Mon auto-stoppeur voulait raconter une de ses histoires à lui, c’est qu’il en connaissait des débiles, lui aussi, plutôt des débiles de la route, mais je ne le laissais pas en placer une, je ne voulais que parler de neige, mâcher de la neige à tous mes mots. Je l’embêtais c’était évident, avec mes élucubrations de ocons insensés, en le recouvrant de mes phrases, de cette neige dont il ne restait plus rien maintenant avec cette chaleur, à cette vitesse, il n’en restait plus rien sauf dans ma bouche. En réalité je pensais à autre chose, je ne pensais même plus au frère de ma femme, à force d’avoir de la neige dans la bouche, mais à mon enfance à moi, à ma famille à moi. À cette dernière fois de neige dans ma vie, mes derniers pas dans la neige.

La dernière fois que j’avais vu de la neige, de près, assez pour mes pas dedans, la dernière fois que j’avais marché dans la neige, et d’ailleurs peut-être la seule fois, la dernière fois je crois que c’était aussi la première fois, était-ce la dernière fois, vraiment, ou seulement la première, peut-être la seule fois de ma vie, oui, je ne sais plus, mais c’est mon plus grand souvenir de neige.

Il avait neigé à Notre-Dame-de-la-Garde, il y a des dizaines d’années, deux ou trois semaines avant Noël. Il avait neigé sur toute la ville, mais la neige n’avait tenu au matin qu’à la Bonne Mère, à partir du char de Jeanne d’Arc, c’est-à-dire au départ du mini-pelé. Maman était très pratiquante et nous faisions les mini-pelés en famille. Elle faisait aussi tout un tas de choses de Dieu toute seule, des parcours bibliques, le chemin d’initiation à la prière des Psaumes. D’abord, disait-elle, parce que les Psaumes font partie de la célébration de l’Eucharistie, qui n’est pas réservée aux prêtres, aux moines, aux religieux et religieuses, mais qui est pour tous. Pour nous tous. Elle écartait les bras pour nous contenir tous, au moins nous trois, elle, papa et moi. Ensuite, et alors elle faisait le geste exagéré d’attraper une poignée et d’entrer quelque part, c’est une bonne porte d’entrée dans l’Ancien Testament. Les Psaumes sont la répercussion, dans la prière, de l’histoire vécue par les croyants d’Israël et par l’ensemble du peuple de Dieu. Elle joignait les mains, les yeux brillants, parfois elle attrapait ses épaules avec ses mains dans un auto-câlin pathétique. C’est là que cette histoire dévoile tout son sens. Elle écrasait ses mains l’une contre l’autre, les doigts comme des serres, ses phalanges blanchissaient. C’est là que notre propre histoire de croyants en Jésus-Christ trouve encore aujourd’hui les mots de la prière. J’étais fasciné par le lyrisme de sa connerie, par ses gestes emphatiques, tellement fasciné et découragé que je connais encore ses phrases et ses gestes par cœur, ces phrases folles de l’amour de Dieu, ces gestes ridicules, elle me parlait de cris de détresse, de protestations contre le mal, de louange et de merci pour les actions de salut de notre Dieu, d’espérance pour tous au-delà de nous-mêmes, de joie de voir poindre un monde nouveau de justice et de paix, d’hymne au Dieu de la création et de l’histoire… Elle allait souvent discutailler de tout ça en groupe et le soir elle me lisait le psaume en question. C’était beau quand même je dois l’avouer, c’étaient comme des poèmes. Mais notre vie n’était pas meilleure pour autant, elle n’était pas meilleure que celle des autres, le sens de notre vie restait invisible, il n’était toujours pas en vue lorsque je me suis retrouvé, au seuil de l’adolescence, au départ de ce qui devait être mon dernier mini-pelé, à dix heures du matin, un samedi de neige à Marseille. J’avais douze ans.

Les mini-pelés, j’en avais marre, surtout l’hiver en plein mistral. Départ au char de la Jeanne, donc, et ce jour-là, la neige. Pas une grande quantité non, mais une neige glissante, sournoise, sous laquelle la glace en pente menaçait d’ajouter à mon ennui des gamelles mémorables, mais je n’avais pas trop envie de rire. Et, bien sûr, il y avait les mamies. Il fallait prendre soin des mamies pour faire plaisir à maman. C’étaient les nouveaux pelés, intergénérationnels, pour que vieux et jeunes se retrouvent dans la marche et le recueillement, échangent, mais la réalité c’était que les jeunes se transformaient en cannes à conversation pour les vieux. Appuyez-vous, madame, je vais vous aider, je suis là pour vous aider, vous savez, oui, pour vous écouter, aussi. Je languissais les moments des prières pour éviter les in nies plaintes et répapillements des bigotes marseillaises luxées de partout mais pas de la langue. Je n’aimais pas le contact avec les vieux, ni avec personne, je détestais ce moment de la messe où nous devions nous tenir la main, nous embrasser les uns les autres. Je détestais la chaleur humaine.

Dix heures quinze échange informel au char de la Jeanne, chaque participant recevait une feuille pour méditer les textes et chanter, mais avec ma vieille du jour, pas moyen de méditer, chanter ça oui, aussi faux que possible et sans les dents, dix heures trente montée priante, je devais la soutenir, la neige s’échappait de ses pas et ses souliers, presque des pantou es, se heurtaient à la glace, une glace à peine dégrossie par le gros sel, tout son corps sembler encaisser les vibrations de son déséquilibre, et moi, moi je n’avais que douze ans, quarante kilos, à peu près autant qu’elle, et maman, maman, je le sentais dans mon dos, maman me regardait, ère et cherchant le pardon. Elle était si pratiquante, maman, que je ne pouvais pas m’empêcher de penser qu’elle avait quelque chose à se faire pardonner. Nous arrivions en n à la crypte, où nous allions célébrer la remise de la lumière juste avant le repas de midi. Plus nous montions, plus le sel était gros, inutile, et la neige empesée sur sa couche de glace elle-même comme collée au béton, mais j’ai tenu bon, j’ai retenu ma vieille pèlerine du jour. J’ai retenu en moi tous mes dégoûts, mes envies de lâcher tout, mes petites et précoces révoltes contre le monde entier, et surtout contre le monde de maman, le monde catholique marseillais sous la neige.

Je me suis assis près de ma mamie du jour, toute froide et maigre, exténuée par ce tout petit mini-pelé, et je l’ai regardée regarder l’animateur, le prêtre, la bouche ouverte comme si elle n’avait jamais entendu personne parler, la bouche ouverte et l’haleine usée, on aurait dit qu’elle avait manqué d’air et d’eau toute sa vie. La regarder me rendait malade, je comprenais brutalement qui était cette vieille femme. Cette ombre asséchée, oubliée, qu’était devenue cette femme, c’était maman, c’était ce que maman allait devenir. Alors j’ai su que c’était la dernière fois. Je respirais la respiration de cette vieille en pleine crypte et soudain je m’étais levé. Je ne pourrais plus jamais suivre maman dans les mini-pelés ni dans aucune de ses manies, dans aucune de ses pratiques douteuses. Je suis devenu un de ces innombrables petits cons d’ados refusant tout en bloc et maman n’a rien pu faire. C’était facile d’avoir douze ans pour pouvoir dire non et ne pas voir maman vieillir.

Je me suis arrêté sur les indications de mon passager avant. Il m’a fait remarquer que toute la neige était partie, mais que la pluie, à l’ouest, s’annonçait. Je n’avais aucune histoire de pluie à penser. Il est descendu et m’a dit merci, bon courage pour la suite. Quelle suite ?

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