Un renard à mains nues

Emmanuelle Pagano · Chapitre 27 sur 38

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Un renard à mains nues

Profitez du Feu

 

 

Nos villages sont traversés de grandes routes nationales. Pour éviter de les prendre, à cause des bouchons provoqués dès le début de l’été par l’étranglement soudain des autoroutes en amont, la plupart d’entre nous aborde les bourgs par les petites départementales, mais pas moi, parce que ces petites routes passent inévitablement devant les caves coopératives, ce qui me désespère. Je ne sais pas pourquoi, ces grands bâtiments silencieux me font peur. Ce silence majestueux dans le petit grésillement de l’été est toujours pour moi une mémoire du vacarme. J’entends les bruits qu’ils ont abrités, sollicités. J’entends ceux qu’ils appellent déjà. Ceux qui sont là, presque là, à nouveau. Des mois après la n des vendanges, des semaines avant, j’entends résonner la grosse et bruyante préparation du vin, les croisements des tracteurs, les immenses bennes, le choc de la bascule, les arrogantes machines à vendanger sifflant à des centaines de mètres au loin déjà dans mes oreilles, perchées sur leurs échasses, leurs châssis élevés comme une menace. Alors tant pis, je fais comme si je ne connaissais pas les autres routes, je suis les touristes, je reste sur les nationales. Je patiente devant les feux.

Le pharmacien du dernier village avant la mer s’est adapté aux ralentissements d’une façon curieuse. Il nous oblige à ouvrir les yeux. Son échoppe est située juste avant le grand feu du principal croisement. En n, quand je dis juste avant, disons trois voitures de taille standard avant. Trois quatre. Si vous vous trouvez en troisième ou quatrième position avant le feu, vous êtes parallèle à sa vitrine. Vous imaginez sans doute qu’il en a pro té pour bien l’arranger, avec des produits d’appel, comme on dit, des produits de saison, crèmes solaires et brumisateurs (et, pour donner envie d’acheter, comme souvent, des femmes quasi à poil mais sans poil, bien épilées et bronzées, en carton). Eh bien, oui, mais non. Il n’y a rien dans sa vitrine qui soit de saison, ou de pharmacie, parapharmacie, produits de beauté, parfums ou soins par les plantes, rien de tout ça. En n, si. Mais non. Il y a chaque semaine un drôle de produit de beauté. Ce n’est jamais un produit, encore que, je ne sais pas, je ne suis pas philosophe, est-ce qu’une œuvre d’art est un produit, de beauté ou d’autre chose, de l’esprit, de l’imagination, ou seulement une résistance, quelque chose d’inutile. Une provocation, quand on a soif sur la route, d’ombre et d’eau, de vacances, et qu’on voit ces machins dans la vitrine du pharmacien. Ces machins, des tableaux, des sculptures, des installations, des objets ou même, c’est arrivé, des mots d’art, des sortes de poèmes lumineux, tressés, tous ces machins, tout ce qu’il expose n’est jamais à vendre, ni à vendre ni à distraire, juste à regarder. Regarder, non, s’interroger.

En haut de la vitrine il y a une grande inscription, bien visible, comme une injonction. Il est écrit : « pro tez du feu », et en dessous de cet ordre, ou de ce conseil, je ne sais pas bien, il expose une œuvre d’art. Elle change chaque semaine. Ce ne sont jamais les mêmes, de semaine en semaine, mais ces œuvres sont toujours énigmatiques. Elles ne représentent rien que l’on puisse reconnaître, ni même connaître, même juste un peu, elles restent parfois bien retranchées dans l’abstraction, parfois il y a des gures, mais je dé e quiconque de les comprendre, de les nommer, d’y trouver du sens. Je devine pourquoi ce n’est pas à vendre, si l’on considère le poids des couchers de soleil acryliques vendus sur le port quelques kilomètres plus loin. Les automobilistes qui ne font que passer sur ces routes aiment consommer, pas regarder. Encore moins s’interroger.

Moi je n’y connais pas grand-chose, à l’art, mais j’adore pro ter de ce feu, ça me fait l’effet contraire des caves coopératives. Je n’ai pas peur de la vitrine, elle m’apaise, elle m’éloigne de la route et du bruit. On me klaxonne souvent. Malgré les avertisseurs agacés, tout est silence devant la pharmacie, pas du silence, non, du silence avec juste ce qu’il faut de son, comme si l’art contemporain dans ce village c’était le contraire du vin, et là, en disant ça, je pourrais me faire moquer dans la capitale, si j’y avais des amis, mais ils ne connaissent pas le bruit des vendanges, et moi je ne connais pas la vie des ateliers, ni des galeries, ni des musées, je ne connais que cette vitrine en attendant que le feu passe au vert.

La semaine dernière, les touristes m’ont klaxonnée longtemps, parce que le tableau du feu m’a prise un bon moment. Il faudrait que je vous raconte une autre histoire pour que vous compreniez mais, pour faire vite, parce que vous êtes peut-être dans ce livre comme mes voisins immédiats sur la route, pressés d’en nir, avec la peur de vous ennuyer, alors pour faire vite, et aussi parce qu’à force de dire que je veux faire vite je vais vous ralentir, voilà, j’y viens, pour faire plus vite je vais vous résumer l’histoire. L’an dernier, j’avais pris en stop et en pleine chaleur un drôle de type qui m’avait saoulée avec une légende familiale farfelue, dont il avait eu l’idée à force de lorgner des tableaux du XIXe siècle, et, spécialement, des tableaux de Caillebotte. Il cherchait ses vrais parents, des parents sans identité précise. Je l’avais écouté me décrire la lumière spectrale d’un tableau pendant des kilomètres. Il était si précis à propos de cette lumière qu’on aurait pu penser qu’il agrandissait un détail du tableau, il en faisait des tonnes, au point que cette focalisation sur un point lumineux, un re et je crois, un re et sur un sol, devenait le tableau entier. Un bout de lumière sur un parquet. Et ce tableau, ce morceau agrandi d’une simple clarté contrariée, c’était le tableau de la semaine dernière. Un tableau abstrait, juste quelques lignes traversées d’ombres et de lumières, intitulé « Ombres, d’après Les Raboteurs de parquet de Gustave Caillebotte ». Sur le coup, saisie, j’ai cru à un de ces formidables carrefours de la vie et des routes où le hasard dépasse toutes les constructions romanesques, ce fameux « la réalité dépasse la ction », bon, vous savez. Puis je suis revenue à moi dans l’énervement des automobilistes et j’ai compris que mon type, celui qui n’avait pas de parents xes, était sans doute passé devant la vitrine, il avait pro té du feu devant le même tableau, l’année dernière, ou une année avant encore, et s’était certainement raconté son histoire avant de monter dans ma voiture pour me la con er. Mais quand même.

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