Un renard à mains nues
Par-Dessus le Pont-Canal
Près du port neuf nous connaissons tous le pont-canal. Les chemins de halage aménagés de chaque côté de l’eau font nos dimanches ennuyés depuis longtemps, sans doute depuis que le pont existe. Patrick et moi, on les a suivis des années avec nos parents, en long en large et pas en travers à cause de l’eau, sinon c’était la crise assurée. Après avoir lâché les mains de nos mères, on allait encore au pont-canal, mais c’était désormais pour se cacher dedans, au niveau intermédiaire, celui du chemin de fer sous les arcades. On écoutait les eaux. Les eaux du dessus, celles du canal, régulièrement poussées vers le fond, vers nous, par les péniches et les bateaux de plaisance, des eaux pleines des bruits de navigation et des conversations déformées des promeneurs, et les eaux du dessous, celles de la rivière, souvent en crue, plus lourdes, plus agitées aussi, mais sans autres sons que ceux d’elles-mêmes, de leurs courants, de leurs masses cognant la rive. Nous nous plaquions contre les piliers au passage des trains de marchandises, il n’y en avait pas beaucoup, et nous connaissions bien les horaires. Tous ces bruits bizarres et contradictoires nous captivaient, nous nous amusions à deviner les embarcations du haut, du bas, nous mations par en dessous des bouts de promeneurs sur le chemin de halage, ces promeneurs qu’en n, avec orgueil, nous n’étions plus. Les vélos, les petits enfants, les pépés mémés, et les lles bien sûr, par deux ou trois le plus souvent. Nous étions deux, nous. Pat et moi. On était les meilleurs amis du monde, comme on dit, et même de tous les mondes je crois bien. Orgueilleux d’être plus grands, d’être cachés, orgueilleux d’être deux. Et si pressés, pressés de grandir, grandir encore, pressés de voir bouger les choses. Chez nous, au-dessus et en dessous, chez nous ça bougeait si peu, si lentement, le monde était immobilisé le long du canal, et si quelque chose avançait malgré tout, c’était à la vitesse des péniches, à 10 km/h. Même les trains de marchandises se traînaient. Nous deux nous rêvions de grande vitesse, d’échappée.
Depuis notre cachette, en se tenant bien, en se faisant bien tenir par l’autre, on pouvait regarder jusqu’en dessous des jupes des promeneuses. Nous étions plus fascinés qu’excités. Nous ne pouvions jamais associer telles cuisses et telle lle, mais nous aimions nous perdre en supputations. Imaginer nous suffisait. Pour savoir avec certitude il aurait fallu que l’un d’entre nous monte sur le pont, âne sur le chemin en regardant sa montre, et que l’autre en dessous se tienne seul en véri ant l’heure exacte pour savoir qui portait une culotte bleue par exemple, juxtaposer des minutes, des secondes et des regards cachés. Car nous connaissions toutes les lles du coin, même les estivantes. Nous avons pensé au système des montres beaucoup trop tard. Nous n’avons pu accoler qu’un seul nom à une paire de fesses. Et après, avec ce qui s’est passé, on n’avait plus envie d’y jouer.
Cet entrejambe nous intriguait plus que les autres. Nous ne voulions plus supputer maintenant, mais savoir. Pourquoi, j’aurais du mal à le dire. Cet en dessous de lle n’était pas plus beau qu’un autre, les sous-vêtements banals, vieux jeu même, mais elle nous attirait, ça oui. D’abord, elle ne marchait pas comme les autres, elle avait un très léger boitillement, comme une hésitation, un balbutiement de marche, une marche de tout jeune enfant. Parfois, elle tressautait. Et puis, elle avait des conversations étranges avec une femme, une vieille, sans doute sa mère, ou sa grand-mère. Intrigués depuis plusieurs jours, on s’est laissé surprendre un matin, en évitant de peu de l’eau sale jetée du pont-canal dans la rivière. Très sale même, puante, de la pisse et je crois le reste avec. On a vite compris, ou plutôt on a vite cru, que la vieille nous avait surpris et qu’on avait droit au contenu d’un pot de chambre pour notre goujaterie. Mais c’étaient les années quatre-vingt, ça faisait un bout de temps que personne n’utilisait plus des pots comme ça. Ni des mots comme ça, goujats. Pourtant elle nous le servirait, ce mot, la mère, mais pas encore. On n’en est pas encore là dans mes souvenirs. Pour les pots, ma grand-mère me l’avait raconté, comment on allait aux toilettes dans le temps, mais le temps n’y était plus. Pas besoin de véri er l’heure, on savait soudain qui elles étaient. Des demeurées pareilles il n’y en avait que deux au village. On s’est renseignés et oui, aussi décalé et immonde que ça puisse paraître, elles utilisaient bien des vases de nuit et les vidaient du pont-canal. Comme dans le temps.
Nous, ça nous a coupé notre jeu tout net. Et, tout de suite, on en a cherché un autre. Toujours cachés dans le pont, sous les arcades. Maintenant, d’en parler, ça me remet la honte et je crois que c’est ça plus que la vie, plus que le temps, qui nous a séparés, Pat et moi. On était pourtant les meilleurs amis du monde, vraiment, et notre certitude d’être complètement deux nous portait très loin entre ces deux trajets d’eaux. Trop loin peut-être.
La plus jeune, la lle, elle n’était pas si jeune, elle avait une bonne vingtaine au-dessus de ses jambes de jeunette, bien dix ou quinze ans de plus que nous, et on la savait vierge, aussi pucelle que crétine. Sa mère, elle, s’approchait de la soixantaine, elle tenait sa lle à l’ancienne, une enfant tardive et attardée. Elle la ramenait encore en arrière, comme si ce n’était pas déjà assez, son in rmité, son isolement, son retard. Elles s’habillaient, ou plutôt la mère les habillait, comme ma grand-mère, comme les vieux du village, et ça donnait un drôle de corps à la lle. Un corps qui ne vous donnait pas envie, et pourtant. Pourtant on ne les lâchait plus, on ramenait toutes nos conversations aux demeurées, et toutes ces conversations se retrouvaient au même endroit, toujours, dans le palier intermédiaire du pont-canal, on en revenait toujours au problème de la virginité. Dire que ça nous tracassait c’est peu dire. On était moqueurs, mais aussi curieusement peinés, attendris. On ne se le disait pas bien sûr, on ne s’avouait l’un l’autre que les moqueries, les niaiseries de nos âges, les ricanements. On voulait faire quelque chose. On s’est pris la tête des semaines sur les origines et l’avenir des folles, le passé de la mère, qui pouvait bien être le père, et le futur de la lle, son futur, son mec, son mari. Est-ce que c’était possible qu’il y en ait seulement un, un jour. Même un seul jour. Un seul homme. Nous, nous n’étions pas des hommes. Nous n’étions même pas assez dégourdis pour la déniaiser, pas assez enhardis pour la baiser, pas assez méchants pour la forcer, pas assez attirés pour la séduire.
Il nous fallait trouver quelqu’un d’autre. Ce que nous possédions tous les deux, Pat et moi, tous les deux plus que tous les autres, c’était une imagination de dingues, qui semblait se multiplier quand nous étions ensemble, dans notre cachette entre deux eaux.
Nous ne regardions plus par en dessous, mais par en dessus. Nous regardions la rivière en contrebas. Parfois nous entendions et sentions et voyions les eaux du pot de chambre, et on s’esclaffait en douce. Un jour à cause du vent, le contenu s’est déporté sur la rive. Près de la rive il y avait l’arrêt de car, celui de la grande ville. On s’est pris un fou rire en pensant que le contenu du vase aurait pu se retrouver sur le pare-brise. Le train de marchandises est passé, couvrant notre rire, et alors nous avons eu notre idée. Dans notre petite ville, il n’y a plus de train de voyageurs, les trajets vers ailleurs c’est toujours en car qu’il faut les faire. C’est à l’arrêt du car, en bas, en dessous du pont-canal, que nous allions marier notre protégée.
Aujourd’hui je vais devoir monter dans ce car à nouveau, pour la première fois depuis je ne sais combien de temps. Ma femme a besoin de la voiture et je ne pouvais pas lui dire pourquoi je ne voulais pas prendre le car.
Nous sommes montés avant de descendre, nous sommes montés leur dire. Un vendredi humide et froid, elles étaient les seules sur le pont-canal, à se promener bras dessus bras dessous, à l’ancienne. On a pris nos formules les plus polies pour les aborder. D’abord mé ante, la mère a ni par nous écouter. On ne s’adressait qu’à elle, mais on ne parlait que de sa lle. Nous revenions de la grande ville, où nous avions un rendez-vous avec le docteur, le spécialiste, celui du cabinet réputé sur les allées. Il était si sympathique que la conversation s’était naturellement et simplement engagée, et quand il a su que nous venions d’ici, il nous a tout de suite parlé de cette jeune lle aperçue sur le pont-canal. Nous expliquions à la mère comment nous n’avions pu nous empêcher de le renseigner sur ladite demoiselle, bien que cela soit un peu cavalier, nous en convenions. Le docteur de la grande ville ! Une toute petite quarantaine, si élégant, elles le connaissaient peut-être, de vue. Non, elles ne le connaissaient pas, non, mais la mère était ferrée. La lle ne semblait pas comprendre et la mère la houspillait pour ça, une toute petite claque discrète. Nous, nous étions trop dans notre jeu pour envisager ce que cette gi e laissait entendre. Plusieurs dimanches ainsi nous avons fait les messagers entre la grande ville et la mère, entre le docteur et la lle, via la mère, sur le pont-canal au-dessus de la rivière. La mère a cessé de jeter le contenu du pot de chambre. Un jour nous étions porteurs d’un message plus important que les autres, nous avons désigné l’arrêt du car en assurant qu’un samedi, jour de fermeture du cabinet, le docteur viendrait pour faire sa demande. Nous choisissions des mots désuets que nous connaissions à peine et c’est avec peine aussi que nous nous retenions de rire, un rire que nous laissions en n s’échapper dès que nous descendions au niveau intermédiaire, juste après.
C’est aussi là que nous nous sommes tenus, derrière une arcade, tous les samedis suivants. Elles arrivaient à la première heure de passage du car, puis à celle de l’après-midi, et en n à celle du soir, endimanchées, tous les samedis. La lle souriait comme de force, dans une grimace tenace qui a ni par nous inquiéter. Au bout de quelques mois, alors que leurs tenues variaient à peine selon le climat, nous avons remarqué un nouveau foulard au cou de la lle. La mère était nerveuse et ne cessait de lui répéter de faire un effort pour bien présenter. Ses paroles montaient jusqu’à nous, parfois ampli ées par l’écho du pont, parfois assourdies par le bruit des eaux d’en haut, d’en bas. Exaspérée par l’indifférence de sa lle devant une nouvelle absence du docteur, la mère a tiré sur le foulard. Le cri nous a atteint juste avant le passage du train de marchandises. Le train est passé, le car a redémarré, nous nous sommes regardés, et nous nous sommes parlé. Nous avons décidé d’arrêter la blague, il fallait que ça s’arrête maintenant. Et nous seuls pouvions tout arrêter.
Nous n’étions pas aussi polis pour notre aveu, un samedi après le dernier passage du car de la grande ville, et c’est peut-être à cause de ça que la mère nous a traités de goujats. Nous n’étions pas goujats d’avoir fait cette blague, non, et je ne sais pas comment elle a pu en arriver là, la mère, avec son esprit si tordu, simple et tordu, mais elle ne nous a pas crus cette fois. Nous étions goujats de prétendre à une blague, le docteur avait sans doute tellement de travail, il viendrait quand il pourrait, qui étions-nous pour savoir mieux qu’elle, il viendrait, c’était tout, il n’y avait plus rien à dire. Nous avions inventé cette histoire de blague par jalousie, goujaterie et jalousie, voilà tout. La lle semblait disparaître dans son foulard, qu’elle nouait maintenant tout autour de la tête, elle n’avait aucune expression particulière, et son sautillement de petite lle est revenu, là, sur la rive, à l’arrêt du car, au-dessous du pont-canal, lorsqu’elles ont fait demi-tour.
Près du port neuf, nous connaissons tous le pont-canal. Les chemins de halage aménagés de chaque côté de l’eau sont pleins de badauds d’ici tous les samedis, qui regardent depuis des années le couple de folles se dirigeant vers l’arrêt du car de la grande ville. Les mots sont toujours les mêmes, entre moqueries et attendrissement. Les chauffeurs du car connaissent l’histoire, comme tous les gens du village, et tous ont toujours pour elles un mot gentil maintenant, après avoir tenté, comme beaucoup d’autres, de les raisonner. Ce n’était qu’une blague de gamins. On n’a jamais su qui exactement. La mère tient bon, la lle se laisse faire, elle a vieilli dans son foulard. Je ne sais pas ce qu’est devenu Pat. On dit que la lle a eu un prétendant, un temps, un veuf inconsolable et perdu, mais la mère a veillé à ce que sa lle ne se compromette pas, à ce qu’elle se garde pour le docteur. Je n’ose pas essayer de comprendre comment la mère a pu exercer ce contrôle-là, si longtemps, et encore aujourd’hui.
Le souffle de la fermeture des portes me serre la poitrine mais je suis un peu soulagé de ces mots immuables que le chauffeur a pour elles, samedi prochain peut-être, allez, bonne soirée. Je m’assois dans le car pour la première fois depuis très longtemps. Le foulard n’a plus de couleur, la mère n’a plus d’âge, elle me sourit derrière la vitre, samedi prochain, oui, sans doute, allez.
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