Uranus
Chapitre IX
Léopold quitta l’abri de la porte cochère et gagna la rue principale, en bordure des ruines. Passant devant l’immeuble où demeurait Archambaud, il tourna dans l’impasse Ernestine qu’il suivit jusqu’au bout. La maison de Monglat, que Gaigneux voyait de ses fenêtres, était une lourde villa carrée à deux étages, assise au milieu d’un jardin. En franchissant la grille, Léopold aperçut Michel, le fils de Monglat, dans l’ancienne écurie aménagée en garage où il lavait une voiture avec un jet d’eau. Pour l’éviter, il prit l’allée qui contournait la pelouse par le côté opposé et, passant derrière la maison, alla frapper au bureau du père sans se faire annoncer. L’accueil du distillateur fut plutôt maussade, mais l’homme était naturellement maussade, un visage mou, fatigué, des yeux troubles, un regard fuyant, et la chemise pas propre, la peau non plus. Son aspect correspondait plutôt à sa situation
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d’autrefois qu’à celle qu’il s’était faite pendant l’occupation. Succédant à son père en 1918, il avait laissé péricliter une affaire solide et pendant des années, côtoyé la faillite. Devenu l’un des hommes les plus riches de la contrée, la destruction de sa distillerie et de son entrepôt, écrasés par le bombardement n’avait entamé ni sa fortune ni sa puissance.
« Salut, dit Léopold. J’espère que je ne vous dérange pas trop ? »
Monglat, sans se lever, lui tendit une main molle et lui montra un fauteuil de cuir, sale, dont le rembourrage s’échappait par une déchirure. Le bureau, une pièce poussiéreuse, meublé en Barbès jaune clair et où régnait un désordre sordide de dossiers entassés et de paperasse croulante, rappelait la mauvaise époque.
« Qu’est-ce qui vous arrive ?
– Une histoire embêtante. Vous savez ce qui s’est passé avec Rochard ? Je m’étais figuré qu’ils allaient l’exclure du parti. Eh bien, pas du tout, Rochard reste au parti et la conséquence, c’est moi qui vais être arrêté. Vous le saviez ?
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– Moi ? protesta Monglat, comment voulez-vous ? Et vous êtes sûr que...
– C’est Rochard lui-même qui me l’a dit tout à l’heure. Remarquez que c’est logique. Pour eux, c’est une question de prestige. À part ça, vous me voyez partir entre deux gendarmes ? »
Monglat souleva ses deux mains posées à plat sur le bureau et les laissa retomber, comme s’il acceptait la fatalité.
« Ça m’ennuie pour vous, mon vieux, dit-il d’une voix molle.
– Monglat, si vous voulez, vous pouvez me tirer de là. C’est pourquoi je suis venu vous trouver.
– Vous déraillez, dit Monglat, en détournant son regard. Qu’est-ce que vous vous figurez ? que je suis le bon Dieu ? J’ai déjà assez de mal à me tirer d’affaire moi-même et je suis loin d’être sauvé. Si vous saviez tous les tracas qu’ils me font... J’ai beau me défendre et me retourner, je crois qu’ils finiront par m’avoir. »
Léopold se leva et alla fermer la fenêtre du
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bureau, qui donnait sur le jardin. Cette précaution amena un léger sourire sur les lèvres du distillateur.
« Écoutez, Monglat, dit Léopold en se rasseyant, c’est votre intérêt que je ne sois pas arrêté. Ils vont essayer de me faire parler et vous savez ce que c’est que les prisons de maintenant. Si on me brutalise, je parlerai peut-être malgré moi. »
Monglat considéra la caboche de Léopold et ses énormes épaules comme s’il évaluait leur capacité de résistance à des voies de fait.
« Le physique est souvent trompeur, reprit le cafetier. J’ai du coffre, c’est entendu, mais pour la souffrance, plus personne. Une vraie fillette, je suis.
– Dans ce cas-là, n’attendez pas qu’on tape trop fort. Racontez tout ce que vous savez. Ça ne nuira à personne et on pourra vous savoir gré d’être sincère. D’ailleurs, j’estime que dans la vie, la sincérité est toujours un bon calcul. Sans compter les satisfactions morales, naturellement. »
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Léopold goûta un peu amèrement l’humour de cette belle sagesse et comprit que sa tentative d’intimidation tombait à plat. Connaissant la genèse de la fortune de Monglat et plus particulièrement, pour en avoir lui-même profité, les premières étapes de la réussite, il s’était flatté que le distillateur tiendrait à s’assurer de son silence. Il sentait tout à coup combien inactuelle et désuète était l’idée d’un pareil marchandage. Humilié d’avoir laissé paraître une si grande naïveté, il quitta son siège et, penché sur le bureau de Monglat, laissa échapper dans un mouvement de colère :
« Vous avez tort de rigoler, Monglat, c’est moi qui vous le dis. La justice, vous couchez avec. Les journaux, il n’y en a pas un en France qui mettrait noir sur blanc ce que je pourrais dire sur votre compte. D’abord, à quoi ça servirait ? Il y a tant de saloperies dans le monde que tout le monde se fout du scandale à présent. Qu’est-ce que ça peut vous faire que les voisins soient au courant de vos histoires avec le major Eckmann ? Ils n’ont pas besoin de ça pour savoir ce que vous êtes. Le chantage, ça n’existe plus. C’est
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d’accord, Monglat, mais attention. On raconte que vous avez fabriqué un ministre. Moi, ça m’étonnerait. Vous n’êtes quand même qu’un petit bonhomme. Vous avez des copains ministres ou n’importe quoi et vous entretenez l’amitié avec des petits cadeaux et vous vous croyez malin. Vous vous marrez quand on envoie au poteau une fournée de miteux qui se sont mouillé le bout de l’orteil avec les Fritz...
– Léopold, vous commencez à exagérer.
– Fermez ça, et écoutez-moi. Je vais vous dire ce que vous ne savez pas. Vos copains qui vous protègent, ils sont bien loin d’imaginer la vérité. Ils vous prennent pour un trafiquant comme il y en a des centaines de mille. Un petit marchand de vins à Blémont, ils se disent, avec son air bête, qu’est-ce qu’il a bien pu mettre à gauche ? dans les trente ou quarante millions. Les coups de chance que vous avez eus, ils ne s’en doutent pas. Mais le jour où ils apprendront que vous avez gagné dans les six à huit cents millions, ce jour-là, Monglat, je vous en souhaite ! Les copains, ils auront tôt fait de vous piquer le pognon et quand
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il n’en restera plus, ils vous feront coffrer. Ça non plus, c’est une chose que vous ne saviez pas. Aujourd’hui, quand on a des remords, on les fait fourrer en prison. Et vous y passerez, pas d’erreur. Salut, Monglat ! »
Léopold tourna les talons après un regard de mépris et se dirigea vers la porte. Il n’avait fait que décharger son cœur et ses paroles n’exprimaient aucune menace consciente. Monglat s’agita sur son siège et, des deux mains, eut un geste de noyé.
« Léopold ! Voyons, ne partez pas comme ça, mon vieux. »
À l’intonation, Léopold sentit l’homme effrayé et il s’arrêta à la porte.
« Je ne suis pas venu en visite de jour de l’an, dit-il. Si vous n’avez que des politesses à m’offrir, ce n’est pas la peine de perdre du temps.
– Mais moi, je ne demande qu’à vous rendre service, vous le savez bien. Allons, venez vous asseoir. »
Léopold revint sur ses pas et resta debout
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devant le bureau.
« Quand est-ce qu’on doit vous arrêter ? demanda Monglat.
– Je ne sais pas. Peut-être aujourd’hui, peut-être demain, mais j’ai dans l’idée que c’est pour aujourd’hui.
– Alors, écoutez-moi et ne vous fâchez pas. Si ça doit se passer aujourd’hui ou demain, je ne peux pas l’empêcher. Ne vous fâchez pas, je vous dis. Ce que je peux faire, c’est aller à Paris pour essayer d’obtenir que vous soyez libéré dans le courant de la semaine.
– Vous ne me ferez pas croire qu’à Blémont, vous ne pouvez pas intervenir.
– Non, Léopold, je ne peux pas. Vous ne vous figurez tout de même pas que je donne des ordres au lieutenant de gendarmerie, au procureur et aux communistes ?
– Alors, Monglat, c’est que vous n’êtes pas malin. Si j’avais votre argent... »
Monglat eut un gros rire qui sonnait faux, tandis que son regard trouble et inquiet surveillait
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à la dérobée celui du cafetier.
« C’est justement là où vous vous trompez, mon vieux. Bien sûr que j’ai gagné de l’argent, mais qu’est-ce que vous imaginez ? Vous êtes comme tous les gens d’ici, vous coupez dans des histoires de bonne femme. Le vin, j’en vendais autant que j’en avais, c’est d’accord. Et après ? Un commerce de vins n’est quand même qu’un commerce de vins. Ce n’est pas le Pérou. Pour gagner les sommes que vous supposez, il faudrait avoir eu sous ses ordres une armée de travailleurs et pas des feignants. Savez-vous combien, moi j’avais d’employés sous l’occupation ? Jamais plus de cinq. Et ça, vous pouvez le vérifier, c’est facile. »
Cette fois, ce fut Léopold qui se mit à rire et Monglat perdit encore de son assurance.
« À quoi bon venir me raconter des salades, Monglat ? Vos affaires, je les connais comme si j’avais eu le nez dedans. Vos combines avec Eckmann, je les connais par cœur. Vous me dites que le vin s’est bien vendu, et le reste, vous n’en parlez pas. C’est vrai que vous n’avez pas eu
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beaucoup de mal. Autant dire que vous avez fait fortune en croisant les bras. Le major Eckmann achetait tout, il emmagasinait, il expédiait, il vendait. Vous, Monglat, vous n’aviez que la peine de recopier les factures sur votre papier à en-tête pour qu’il les transmette à l’Intendance allemande, et aussi la peine de partager les bénéfices avec lui. Vous étiez comme qui dirait la raison sociale du major. Quand il est parti en Russie, vous avez continué le truc avec son successeur, tranquillement.
– C’est entendu, j’ai vendu du vin par l’intermédiaire du major, mais ça n’a jamais fait des sommes astronomiques.
– Oui, oui, du vin. Et le reste. Tout ce qu’il fallait pour le mur de l’Atlantique, depuis le ciment jusqu’aux saucissons en passant par le fil électrique et les brosses à dents. Tout à l’heure, je parlais de six à huit cents millions parce qu’on n’ose pas dire un milliard...
– Je vous assure, protesta Monglat d’une voix étranglée, vous vous faites des idées. Vous pensez, des centaines de millions, comme c’est
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vraisemblable...
– Non, ça n’est pas vraisemblable et personne ne s’en serait douté si vous n’aviez pas fait du zèle. Mais au lieu de laisser Eckmann se débrouiller tout seul, vous avez voulu mettre la main à la pâte et acheter vous-même des bricoles, histoire de montrer de la bonne volonté. Vous croyez que c’était malin de me demander de vous faire avoir telles marchandises quand Eckmann venait me dire qu’il était sur l’article ? Fallait pas être bien rusé pour deviner où ça allait.
– Je vous ai fait gagner de l’argent, Léopold, soyez juste.
– Si j’ai gagné cinq cents billets, c’est le bout du monde. J’en aurais gagné cent fois plus, si j’avais voulu me mettre en cheville avec le major. Je n’ai pas voulu. Mes apéritifs, mon petit marché noir sans me fouler, ça suffisait à mon bonheur. Vous auriez pu en prendre de la graine, Monglat, mais vous avez tout manqué et d’abord le plaisir de remettre d’aplomb une affaire qui s’en allait vers la faillite. Vous nagiez dans la grosse galette et la vraie maison Monglat, père et fils, ne
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représentait plus rien pour vous. Quand le bombardement l’a foutue en l’air, vous ne vous en êtes pas seulement aperçu. »
Monglat poussa un grand soupir et posant ses bras dans le tas de paperasses qui encombraient son bureau, se laissa aller en avant, le buste mou et la tête pendante entre les épaules. De ses yeux troubles comme les yeux d’un veau nouveau-né, il regardait le vide à travers les papiers bruissant sous ses mains.
« Vous avez raison, Léopold, je suis malheureux à crever, je voudrais crever et je me noie dans tout cet argent sans pouvoir crever. Je n’ai pas les épaules de ça. Rien ne m’intéresse plus. Quand je pense à n’importe quoi, à la guerre, aux femmes, à la mort, je vois tout à travers cette masse de galette, comme dans un brouillard, je ne suis jamais gai, je ne suis pas triste non plus. Je ne suis rien. Ce n’est pas croyable, mais il y a des fois, je me sens devenu comme un point qui ne serait plus que le centre de tous ces millions. La nuit, il m’arrive de rêver que je suis un des huit ou neuf zéros tels qu’on
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les écrirait pour compter ma fortune. Zéro la nuit, rien la journée, un joli total, hein ?
– Vous exagérez, Monglat. Vous n’êtes pas vieux. Vous avez encore des envies, de l’ambition.
– Zéro. Dans mes meilleurs moments, j’ai encore des regrets. Souvent, il m’arrive de penser à Aubert, un de mes employés. Je le revois avec son tablier de cuir en train de rouler un tonneau dans la cour de la distillerie, ou dans l’atelier à réparer un fût, ou à l’alambic ou dans la remise. Il savait tout faire, cet animal-là. Au froid, au chaud, toujours content, ne faisant qu’un avec le travail. Content aussi quand il partait le soir, et content le matin quand il arrivait. Dans le travail, il était partout chez lui, comme jamais je ne me suis senti chez moi, même quand je pouvais croire que j’étais encore quelqu’un... Être cet homme-là, être un homme qui se reconnaisse dans son travail. »
Monglat interrompit son propos. Michel, son fils, venait d’entrer et serrait la main à Léopold. C’était un grand et solide garçon, au visage
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empâté, au menton lourd, au front largement dégarni par un début de calvitie. Ses yeux bruns avaient un regard plein d’assurance, mais sur ses traits lourds et réguliers, empreints d’une cordialité un peu vulgaire, pesait déjà une lassitude qui faisait paraître une ressemblance entre le père et le fils.
« Qu’est-ce que tu veux ? demanda Monglat sans aménité.
– Lonjumier est là. Je l’ai fait entrer au salon. Il a quinze Renoirs, deux Cézannes, sept Utrillos, un Courbet, trois Derains, deux Manets, un Lautrec, trois Picassos et une dizaine d’autres, je ne me rappelle plus quoi.
– Il les a là ?
– Non, à Paris.
– Chers ?
– Je n’ai pas eu le temps de bien me rendre compte. Il faut d’abord voir les dimensions. En tout cas, si on prend tout, il fera des prix. Je crois qu’il n’y a pas à hésiter. Naturellement je ne me suis pas avancé, au contraire. Moins on aura l’air
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d’y tenir... »
Monglat se passa la main sur le front et eut un soupir de fatigue en pensant aux quatre caisses pleines de toiles, qu’il avait déjà au grenier. Tous ces barbouillages le confirmaient dans le sentiment de ce néant éreintant où l’enlisait son énorme fortune. Léopold, pour qui les noms de Renoir, Derain ou Lautrec ne représentaient rien, sentit néanmoins qu ’il s’agissait d’un brassage d’argent et prit congé.
« Alors, tâchez de penser à moi, dit-il à Monglat en lui serrant la main.
– Soyez tranquille. Je pars pour Paris tout à l’heure. »
Sur le chemin du retour, Léopold éprouva lui-même le poids de cette lassitude qui oppressait Monglat. En songeant aux confidences du distillateur, il révisait l’idée qu’il s’était faite de sa puissance. Il revoyait le désordre triste et poussiéreux du bureau, l’homme aux yeux troubles, affalé sur ses paperasses et couvant encore, malgré son désespoir, l’illusion de son importance. Rue Principale, comme il laissait son
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regard errer sur les décombres, la monstrueuse fortune bloquée entre les mains de cet incapable lui apparut confusément comme un aspect nouveau des ruines de Blémont. Il percevait là une symétrie à laquelle sa pensée s’arrêta un instant sans pouvoir lui donner un sens précis.
Andréa avait déjà servi une dizaine d’apéritifs, mais ce n’était pas encore le coup de feu de midi. Elle arrêta sur lui un regard inquiet. Lorsqu’il fut derrière le zinc, elle l’informa à voix basse que Rochard l’attendait dans la cuisine. Le cafetier prit le temps d’avaler un double blanc et alla rejoindre son homme.
« J’ai vu Ledieu, dit Rochard en se levant, et j’ai réussi à le faire causer un peu. »
Son regard se voila de tristesse tandis qu’il ajoutait :
« C’est sûrement pour aujourd’hui.
– À quelle heure ? »
Rochard eut un geste d’ignorance. Léopold le saisit au revers du veston et se mit à le secouer en le traitant de bon à rien, d’abruti et de crapule.
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L’employé des chemins de fer, loin de se révolter, semblait consentir à un juste châtiment. Son regard n’exprimait que la contrition et le regret de n’avoir pas mieux fait. Une bourrade le projeta contre un placard mural dont la clé lui meurtrit douloureusement le dos. Il revint de lui-même auprès de Léopold et lui dit doucement :
« Je vais essayer de savoir. Je reviendrai tout à l’heure.
– C’est bon. J’ai assez vu ta sale gueule aujourd’hui. Mais écoute. Quand je serai là-bas, tu tâcheras de t’informer de tout ce qui pourrait me concerner et ce que tu apprendras, tu viendras le dire à ma femme. Compris ?
– Compris.
– Autre chose. Si dans une quinzaine, disons l’autre samedi, je suis encore en prison, tu quitteras ta place aux chemins de fer et tu viendras servir au café. Tu seras nourri et, si tu donnes satisfaction, tu auras un peu d’argent de poche. Allez, fous le camp.
– Alors, au revoir, dit Rochard. Et sois
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tranquille. Tu peux avoir confiance...
– Ça va. Pas de boniments. »
Léopold regagna le zinc et, tout en servant les clients, donna ses instructions à sa femme. Elle n’apprit pas sans étonnement qu’elle pouvait compter sur le dévouement de Rochard. Léopold, s’il en avait eu le temps, aurait été bien empêché de lui expliquer cet attachement soudain qu’il trouvait du reste normal. Il but presque coup sur coup cinq verres de vin blanc et, à midi moins cinq, lorsque les gendarmes pénétrèrent dans son établissement, il en avala le contenu d’un plein demi de bière. L’heure de l’arrestation était bien choisie. Les fidèles sortaient de la messe et, avant de se disperser, s’attardaient en groupes sur la place Saint-Euloge.
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