Uranus
Chapitre V
Les gendarmes se tenaient dans le réduit humide qui servait de cuisine et où l’ampoule électrique était allumée du matin au soir.
« Ordre de perquisition, dit le brigadier d’une voix sèche en montrant un papier.
– Allez-y. »
Les gendarmes firent ouvrir un placard mural au fond de la cuisine et un grand buffet, mais sans s’attarder à en inventorier le contenu, au grand soulagement de Léopold qui tenait cachés, au fond d’une soupière, quelques rouleaux d’or. Dans la chambre à coucher, ils se contentèrent également de faire ouvrir l’armoire et de regarder sous le lit. Léopold comprit qu’ils cherchaient un homme.
« Vous avez une cave ? un grenier ?
– Une cave, oui. Le grenier a été réquisitionné
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pour des sinistrés. »
Dans la cave, les gendarmes se dégelèrent et, sur question du cafetier, laissèrent entendre qu’ils cherchaient Maxime Loin. La perquisition se termina dans la cuisine autour d’une bouteille de vin blanc.
« Vous m’en faites des drôles, dit Léopold. Venir chercher un collaborateur chez un résistant comme moi, vous avouerez... »
Les gendarmes s’esclaffèrent :
« Vous, Léopold, résistant ? Première nouvelle !
– Oh ! je ne suis pas l’homme à me vanter, mais si je voulais raconter tout ce que j’ai fait pour le pays, j’en étonnerais sûrement plus d’un. En tout cas, ce que tout le monde sait bien à Blémont, c’est que jusqu’à la Libération, j’ai eu un Juif comme garçon de café. Un homme qui m’a coûté les yeux de la tête. Vous pensez dans mon petit établissement de rien, comme j’avais besoin d’un garçon de café...
– Dites donc, le petit établissement, il ne
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marchait pas si mal. Les Boches connaissaient bien l’endroit.
– Il fallait bien les supporter, mais vous pouvez me croire, ce n’est pas ce qu’ils m’ont fait gagner. Surtout si on veut faire le compte de tous les dégâts qu’ils m’ont faits. C’est comme mon Juif. Ce cochon-là, il n’arrêtait pas de me casser des verres. Bien souvent que je me suis retenu de le vider d’ici à coups de botte. Mais quand l’envie m’en démangeait, je me disais comme ça : ‶Non, Léopold, tu n’as pas le droit. Un Juif par les temps qui courent, c’est sacré.″ »
Léopold pencha la tête et baissa les yeux avec un air de modestie. Le brigadier sourit et eut un clin d’œil à l’adresse de son compagnon.
« C’est beau ce que vous avez fait là. Mais j’y pense, votre Juif, il n’était pas si Juif que ça. C’était quand même votre neveu ? »
Léopold regarda le gendarme d’un œil rusé et se mit à rire bruyamment. Ayant rempli les verres, il dit en trinquant :
« À la gendarmerie, on n’est quand même pas
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gentil avec moi. Même plus le droit d’avoir un neveu juif, à présent.
– Farceur, va.
– Ah ! oui, vous lui en voulez, à ce pauvre Léopold. Suffit que le premier venu me dénonce et vous n’en demandez pas plus long. Pourtant, l’homme qui m’a dénoncé, vous savez ce qu’il vaut. Seulement, vous avez peur de lui. »
Le brigadier cambra le torse et son visage se renfrogna. Il était froissé.
« La preuve, c’est qu’il a pu vider les Jaclin de leur logement et s’installer à leur place. Vous l’avez laissé faire tranquillement.
– Personne n’avait porté plainte. La gendarmerie n’avait pas à intervenir. »
Après le départ des enquêteurs, Léopold alla prendre l’air d’Andromaque, mais la colère qui s’amassait en lui l’empêchait de prendre plaisir à la leçon. Abandonnant la salle de café, il alla mettre son veston et sa casquette.
« Je rentrerai vers onze heures et demie », dit-il à sa femme.
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Chez les chapeliers de Blémont, il n’existait pas de couvre-chef à la mesure de sa tête. Coincée sur son occiput, sa casquette couvrait à peine la moitié de sa calvitie. Dans la rue, les passants regardaient avec sympathie son imposante silhouette qui rappelait à la fois celle du gorille et celle du robot. Dans la ville, Léopold était une figure plutôt populaire. Ce matin-là, il ne voyait personne et ne répondait à aucun des saluts qui lui étaient adressés. Toute son attention se concentrait sur l’étrange conduite de Rochard dont la perfidie venait de lui être confirmée par les gendarmes. Peut-être le dénonciateur s’était-il laissé aller à un mouvement de rage, qu’il savait devoir être sans conséquences. Peut-être aussi avait-il escompté que les gendarmes, en allant chez lui appréhender Maxime Loin, mettraient le nez dans quelque pot aux roses du marché noir et, à vrai dire, le calcul se fût trouvé juste si la perquisition avait eu lieu, par exemple, la veille ou deux jours plus tard. Ce Rochard était bien capable d’avoir flairé quelque chose.
Tout en marchant, Léopold se laissa distraire de sa colère par le souvenir d’Andromaque. Ces
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gens qui tournaient autour de la veuve d’Hector, ce n’était pas du monde bien intéressant non plus. Des rancuniers qui ne pensaient qu’à leurs histoires de coucheries. Comme disait la veuve : « Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de faiblesse ? » Quand on a affaire à une femme si bien, songeait-il, on ne va pas penser à la bagatelle. Lui, Léopold, il aurait eu honte surtout que les femmes, quand on a un peu d’argent de côté, ce n’est pas ce qui manque. Il se plut à imaginer une évasion dont il était le héros désintéressé. Arrivant un soir au palais de Pyrrhus, il achetait la complicité du portier et, la nuit venue, s’introduisait dans la chambre d’Andromaque. La veuve était justement dans les larmes, à cause de Pyrrhus qui lui avait encore cassé les pieds pour le mariage. Léopold l’assurait de son dévouement respectueux, promettant qu’elle serait bientôt libre sans qu’il lui en coûte seulement un sou et finissant par lui dire : « Passez-moi Astyanax, on va filer en douce. » Ces paroles, il les répéta plusieurs fois et y prit un plaisir étrange, un peu troublant. « Passez-moi Astyanax, on va filer en douce. » Il
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lui semblait voir poindre comme une lueur à l’horizon de sa pensée. Soudain, il s’arrêta au milieu de la rue, son cœur se mit à battre avec violence, et il récita lentement :
Passez-moi Astyanax, on va filer en douce.
Incontestablement, c’était un vers, un vrai vers de douze pieds. Et quelle cadence. Quel majestueux balancement « Passez-moi Astyanax... » Léopold, ébloui, ne se lassait pas de répéter son alexandrin et s’enivrait de sa musique. Cependant, la rue n’avait pas changé d’aspect. Le soleil continuait à briller, les ménagères vaquaient à leur marché et la vie suivait son cours habituel comme s’il ne s’était rien passé. Léopold prenait conscience de la solitude de l’esprit en face de l’agitation mondaine, mais au lieu de s’en attrister, il se sentait fier et joyeux.
En arrivant à proximité de la gare, il reprit pied dans la réalité et ne pensa plus qu’à son
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expédition. La gare, qui se trouvait à cheval sur la ligne de partage entre les ruines et la ville debout, n’avait pas été touchée par les bombes. Pour les pétainistes, c’était le sujet de réflexions ironiques, car les bombardiers n’avaient touché aucun de leurs objectifs, lesquels ne pouvaient être que la gare, le pont et l’usine. Si la nationalité de ces bombardiers restait à établir, personne à Blémont ne doutait qu’ils fussent anglais ou américains, mais tout le monde affectait de croire qu’ils étaient allemands. Dans les tout premiers mois qui avaient suivi la catastrophe, on pouvait même reconnaître les tendances d’un individu à sa façon de l’évoquer. Les Résistants et les ralliés évitaient autant que possible toute allusion précise sur ce point d’histoire. Au contraire, les mauvais patriotes parlaient trop volontiers de la sauvagerie des Boches ou de leur maladresse, avec un humour pesant et une manière de prononcer le mot Boche comme entre guillemets. Ils n’avaient d’ailleurs pas tardé à se rendre compte qu’à jouer ainsi sur les mots, ils trahissaient leurs vrais sentiments et ils s’étaient résignés à n’ironiser plus que dans une étroite intimité. Les discours
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officiels, entre autres celui du préfet venu inaugurer le premier baraquement en bois, imputaient les ruines de Blémont à la barbarie nazie. Toutefois, depuis une quinzaine de jours, on entendait certains communistes dire ouvertement que le désastre était l’œuvre des Américains et comme si la chose eût été reconnue de tout temps.
Léopold savait exactement où travaillait Rochard. L’important était d’arriver jusqu’à la gare et de traverser les voies sans qu’il en fût averti. Place de la gare, il eut une inspiration et entra au café des Voyageurs. Rochard y était justement attablé avec deux autres employés du chemin de fer.
« Viens avec moi, lui dit Léopold, j’ai une commission à te faire. »
En même temps, il passait son bras sous le sien, puis l’entraînait au-dehors.
« Qu’est-ce que tu me veux ? demanda Rochard d’une voix rogue, mais qui ne parvenait pas à cacher son angoisse.
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– Viens par-là, on sera plus tranquille. »
Toujours bras-dessus, bras-dessous, ils gagnèrent une sorte de jardin d’agrément situé derrière le café des Voyageurs. Léopold poussa son homme dans une tonnelle et y entra derrière lui. L’endroit était frais, sombre et suffisamment retiré pour qu’on pût y parler sans attirer l’attention de personne. Sur la table de fer peinte en vert, qui en occupait le centre, une boîte à outils voisinait avec un vieux siphon dont la monture était rongée par la rouille. Léopold fit asseoir Rochard sur une chaise de jardin et s’assit en face de lui.
« Je t’écoute », dit-il.
Rochard, tout en paraissant réfléchir à ce qu’il allait lui dire, essayait de porter la main à la poche arrière de son pantalon sans attirer l’attention.
« Pose tes mains sur tes genoux. »
Rochard obéit, mais resta silencieux. Dans la boîte à outils qui se trouvait sur la table, Léopold prit ostensiblement un marteau et un grand clou
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de charpentier, de la longueur d’une main. Passant alors derrière Rochard, il lui posa le clou sur la tête et appuya légèrement de façon à ce qu’il en sentît la pointe à travers l’étoffe de sa casquette.
« Si tu ne te décides pas tout de suite, je te l’enfonce dans la tête d’un seul coup de marteau, aussi vrai que je m’appelle Léopold.
– C’est moi qui ai dit aux gendarmes que le journaliste était chez toi.
– Raconte.
– Je croyais que c’était vrai.
– Non, tu ne le croyais pas. Raconte ce que tu as dit aux gendarmes.
– J’ai dit qu’hier soir, vers dix heures, j’avais cru voir le journaliste rôder place Saint-Euloge au moment où il passait dans la lumière de ton café et qu’il avait disparu tout d’un coup. C’était vrai. J’avais bien cru...
– Tu mens. Si tu l’avais vu, tu n’aurais pas attendu ce matin pour prévenir les gendarmes. Continue.
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– J’ai dit aussi que tout à l’heure, quand j’étais chez toi en train de boire un marc, j’ai aperçu un homme dans ta cuisine, le même que j’avais vu la veille rôder sur la place.
– Dis-le que tu leur as menti d’un bout à l’autre.
– Bien sûr que je me suis trompé.
– Dis-le mieux que ça. Dis : je n’ai pas vu le journaliste hier soir sur la place, ni personne qui lui ressemble et ce matin, je n’ai vu personne dans ta cuisine. »
Rochard se montrait rétif. Léopold appuya sur le clou et leva son marteau. Le dénonciateur convint qu’il avait tout inventé.
« Qu’est-ce que tu espérais en me dénonçant ?
– Rien. J’ai fait ça dans un coup de colère. »
Léopold replaça le clou et le marteau dans la boîte à outils et, bras-dessus bras-dessous, les deux hommes regagnèrent le café des Voyageurs. Les employés de chemin de fer étaient encore là et des camionneurs buvaient à une autre table. Léopold entraîna son prisonnier au comptoir.
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« Un vin blanc, commanda-t-il à la servante.
– Tout de suite. Et pour M. Rochard ?
– Rien », répondit Léopold.
Il but son verre de blanc, paya et, sans lâcher Rochard, se tourna aux employés de chemin de fer.
« J’aime autant vous prévenir que vous avez un drôle de collègue, leur dit-il. Ce matin, à mon zinc, il commence par menacer un homme de lui faire la peau et il insulte un professeur de collège. Moi, bien entendu, je ne peux pas tolérer qu’un individu vienne faire la loi chez moi. Je le secoue un bon coup, mais sans l’abîmer. Alors, lui, pour se venger, il file à la gendarmerie et il me dénonce comme quoi je cachais chez moi le nommé Maxime Loin, vous savez, le collaborateur. Soi-disant qu’hier soir, il l’avait vu rôder devant chez moi et que ce matin, il l’avait vu dans ma cuisine. Ce qu’il avait en tête, le collègue Rochard, c’est que les flics, en venant chez moi chercher le journaliste, tombent sur un gros lot de marché noir. Seulement, là aussi, il a été refait, parce que Léopold et le marché noir,
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j’aime mieux vous le dire, ça ne va pas ensemble. Enfin, il a tout avoué, tout. Et maintenant, on va finir de s’expliquer à la gendarmerie. Qu’est-ce que vous en dites ? »
Il se mit à rire et, voyant que les chemins de fer et les camionneurs, gênés, n’avaient pas réagi en présence de Rochard, il entraîna celui-ci au-dehors. Mais au heu de s’éloigner, il resta sur la terrasse avec son prisonnier, à côté de la porte ouverte et, après une minute d’attente, tous deux purent entendre de grands rires s’élever dans la salle.
« Ça fait plaisir d’entendre un peu de gaieté, dit Léopold. On n’a plus souvent l’occasion. »
Rochard se révolta et se mit à invectiver, mais inutilement.
« Gueule, mon garçon, plus fort si tu veux. Ça te fait du bien et moi ça ne me gêne pas. »
Il dut emboîter le pas au cafetier. Un moment, il fut sur le point de pleurer. Encore ne soupçonnait-il pas le sens de la conduite de Léopold. Celui-ci ne visait à rien moins qu’à le
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faire exclure du parti communiste. Rochard, croyait-il, commençait à y être mal vu à cause de sa violence brouillonne et de ses initiatives indiscrètes. C’était lui qui avait crevé les yeux du milicien Laignel. Sur le moment, l’idée avait paru plutôt jolie. Par la suite, le souvenir en était devenu pesant et, sans lui en faire grief, on considérait le tortionnaire avec méfiance et mépris. Gaigneux, par exemple, ne lui serrait pas la main. Depuis ce premier incident, Rochard s’était constamment signalé par des attitudes de forcené, des violences de langage, des menaces de mort, des voies de fait, tout cela n’engageant apparemment que lui-même et s’accomplissant en fait sous le couvert d’une appartenance politique qui lui donnait l’audace d’agir et l’assurance d’une quasi-impunité. Son dernier exploit avait sérieusement indisposé le parti. Assisté de deux de ses amis dont l’un était également communiste, il avait expulsé la famille Jaclin de son logement et en avait pris possession après avoir jeté les meubles sur le trottoir. Les Jaclin, petits employés de commerce et, comme tels, imbus de l’esprit petit-bourgeois, n’étaient
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pas des gens très intéressants, mais leur expulsion avait fait du bruit dans la ville et l’on n’avait pas manqué de dire tout bas que les communistes, au mépris de tout droit, venaient de mettre sur le pavé une famille de malheureux.
Par quelques conversations surprises à son zinc, Léopold était assez bien informé des dispositions qui régnaient dans la section communiste à l’endroit de Rochard. Il était en droit d’escompter que l’histoire de la perquisition, par ses soins répandue, ferait déborder le vase. Il y aurait l’abord la ridicule aventure du communiste Rochard, promené de force à travers la ville et désigné aux passants comme l’auteur d’une dénonciation volontairement calomnieuse. Mais le plus grave pour lui et qui serait en tout cas un prétexte à sanction, c’était le caractère politique de la dénonciation. Un militant n’avait pas le droit de monter de toutes pièces, sans en référer au parti, une machine accusant quelqu’un du crime de collaboration. Pas d’erreur possible, pas d’excuse non plus. Dans une petite ville comme Blémont, et s’agissant d’un homme connu, presque
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populaire, il avait engagé la responsabilité du parti. Léopold voyait l’affaire dans le sac. Il agissait non seulement par vengeance, mais dans un souci de sécurité personnelle, sachant qu’une fois exclu et réduit à lui-même, Rochard ne serait plus qu’un modeste braillard et sans doute un peu moins.
Sur le chemin de la gendarmerie, le cafetier s’arrêta une dizaine de fois pour montrer son dénonciateur à des connaissances et raconter son histoire. À deux reprises, il réussit même à provoquer un rassemblement. À la gendarmerie, où il arriva vers la fin de la matinée, il fut accueilli par le brigadier qui avait perquisitionné chez lui. Voyant Rochard solidement amarré à son bras, le gendarme comprit à peu près la situation et adopta tout de suite une attitude réservée, presque revêche.
« Voilà l’homme qui m’a dénoncé. Vous voyez, on est devenu des amis. Il ne veut plus me lâcher et il a tenu à venir déclarer ici que tout ce qu’il vous a raconté de Maxime Loin qu’il aurait vu chez moi et devant chez moi, c’était des
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inventions.
– Pardon, dit Rochard qui reprenait du poil, ce n’est pas ça du tout.
– Il a tout avoué ! coupa Léopold.
– Tout ça, dit le brigadier, c’est des histoires entre vous, qui ne regardent pas la gendarmerie. M. Rochard a pu se tromper. Ça n’a jamais été un délit. »
La main de Léopold, glissant sur l’échine de Rochard, atteignit la poche fessière de son pantalon et y prit un revolver qu’il jeta sur la table.
« Et ça, c’est un délit ? Ce cochon-là a voulu s’en servir contre moi. »
Le brigadier, qui ne se souciait pas de confisquer le revolver d’un communiste, repoussait l’arme du dos de la main et, du regard, semblait inviter son propriétaire à en reprendre possession.
« Écoutez, dit-il, votre histoire n’est pas bien claire. Je n’ai pas à entrer dans vos affaires personnelles. »
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Il était un peu embarrassé. Léopold, éloignant Rochard à bout de bras, souffla, à l’oreille du gendarme :
« Il est exclu du parti. »
Le brigadier fit quelques pas dans la pièce, toussa un peu, et revenant à ses deux clients, déclara :
« Comme je vous le disais, je n’ai pas à intervenir dans votre affaire. Mais par exemple, vous, je voudrais bien savoir ce que vous foutez d’un revolver dans la poche. Vous avez un permis ? Non, bien sûr. Pas besoin de se gêner, n’est-ce pas ? La gendarmerie, on s’en moque ! »
Ramassant le revolver, il le rangea dans le tiroir de la table et poursuivit :
« Vous savez, Rochard, vous commencez à nous emmerder. Depuis un bout de temps, on entend un peu trop parler de vous. Il va falloir que ça change. Et d’abord, qu’est-ce que ça signifie de venir déranger les gendarmes pour des inventions de votre invention ? Vous savez que c’est grave, ce que vous avez fait là ? Vous savez
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que vous vous êtes rendu coupable d’injure à agent de l’autorité et que ça pourrait vous mener très loin ? »
Pendant tout le temps du trajet de la gare à la gendarmerie, c’est la rage au cœur et sans cesser de rêver à la vengeance que Rochard avait subi la contrainte de Léopold. Il ne s’agissait alors que d’un mauvais moment à passer. Mais l’attitude du brigadier le bouleversait. Quelque chose était en train de se détraquer dans son univers et il sentait peser sur lui une inconnue redoutable.
« Je n’ai pas cru que c’était si grave, dit-il avec humilité.
– Vous n’avez pas cru ? Et moi, j’ai bien envie de vous fout’ dedans.
– Je suis sûr qu’au fond, il regrette, intervint Léopold avec bonhomie. Il a été plus bête qu’autre chose et il se trouve suffisamment puni.
– C’est bon, Rochard, je passe l’éponge encore une fois, mais n’y revenez pas. »
Léopold ne lâcha son prisonnier qu’après avoir franchi la porte de la gendarmerie, car il
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tenait beaucoup à ce qu’on les vît sortir ensemble. Comme il était tout près de midi, les rues commençaient à s’emplir de monde et l’animation y avait déjà ce caractère d’euphorie, particulier au samedi, quand arrivait l’heure de la semaine anglaise. Ayant retrouvé la liberté de ses mouvements, Rochard ne paraissait pas disposé à en profiter et collait sagement à Léopold.
« Tu peux t’en aller », dit le cafetier.
Rochard, l’air désemparé, le regarda comme s’il eût senti tout d’un coup lui manquer un appui.
« Ah ! bon, dit-il. Alors, je m’en vais. Au revoir.
– Salut. »
Au café du Progrès, les buveurs d’apéritif avaient remplacé les élèves autour des tables et personne n’y parlait de Racine. Une lourde grappe de clients se pressait autour du zinc et la patronne ne savait où donner de la tête. Sans prendre le temps de ceindre son tablier, Léopold para au plus pressé, mais ne se hâta pas de servir Gaigneux qui attendait au zinc en compagnie de
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Jourdan, un jeune professeur de lettres, communiste, nommé au collège de Blémont au début de l’année scolaire. Enfin, lorsque leur tour fut venu, il se campa auprès d’eux et, comme s’il s’adressait aux autres buveurs, commença son récit :
« Dites donc, il m’en arrive une belle. Figurez-vous que Rochard, vous savez, Rochard, le chemin de fer, qui est chef d’équipe à la gare... »
Au nom de Rochard, Gaigneux commençait à dresser l’oreille et avertissait le jeune professeur Jourdan qu’il eût à écouter, lui aussi.
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