Uranus
Chapitre XVIII
Marie-Anne entra dans la cuisine déposer son filet de haricots verts et de concombres. Son visage rayonnait une joie si tendre que Mme Archambaud se sentit une paire de gifles dans les mains. La présence de Maria Gaigneux l’empêcha de faire aucune question, mais elle se promit bien d’enquêter sur une joie aussi suspecte. Cette résolution, elle allait d’ailleurs l’oublier.
Au retour de l’usine, Archambaud salua les femmes sans même s’arrêter au seuil de la cuisine, pressé qu’il était de retirer ses chaussures. Pendant qu’il se déchaussait dans la salle à manger, il entendit un bruit de voix, venant de la chambre de Watrin. Comme chaque soir, avant dîner, Maxime Loin devait être en conversation avec le professeur. Les premiers temps, Archambaud avait éprouvé quelque
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humeur de cette intrusion dans ses plus chères habitudes, mais la présence de Loin n’était ni ennuyeuse ni indiscrète et animait les entretiens sans en modifier le caractère intime. Ayant chaussé ses espadrilles, l’ingénieur alla frapper à la porte de son voisin et, comme à l’ordinaire, ouvrit avant d’y avoir été invité. Au spectacle qui s’offrit à ses yeux, l’effroi le cloua au seuil de la chambre. Watrin, le visage calme, toujours éclairé par la lumière de son demi-sourire, se tenait debout, les épaules appuyées à l’armoire de bois blanc. Tournant le dos à la porte, Loin, le collaborateur, le fasciste, le contumax, était assis sur l’unique chaise de la pièce et, en face de lui, sur le lit, l’un des plus bouillants communistes de Blémont, le jeune professeur Jourdan. Pour Archambaud, c’était une vision de cauchemar.
« À fusiller sans jugement, disait Jourdan. Au poteau.
– En effet, répondait Loin, pourquoi se priverait-on de tuer quand on aime le sang ? »
Le ton de l’entretien était effrayant et Jourdan dardait sur le fasciste un regard meurtrier. Dans
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cette situation apparemment désespérée, Watrin affichait une sérénité qui devait exprimer plutôt la résignation que la confiance. Archambaud entra dans la chambre et ferma la porte derrière lui. Sa présence passa inaperçue de Loin et de Jourdan qui échangeaient des répliques de plus en plus venimeuses. Pourtant, l’entretien n’avait pas mal débuté. En entrant chez Watrin, devant l’inconnu qu’était pour lui Maxime Loin, le jeune professeur s’était montré aimable. Après avoir fait connaissance, le communiste et le fasciste s’étaient un peu reconnus l’un dans l’autre. Tous deux appartenaient à cette espèce d’hommes ayant peu de goût pour le saucisson, le gros rouge, la potée, le gras-double, l’automne, les bêtes, les propos obscènes, les amitiés débordantes, l’odeur de femme, les femmes pas gênées de leur corps, les fêtes foraines, la terre mouillée, et chez lesquels une idée ou une doctrine tient plus de place que la vie. De cette parenté, leur était venu d’abord l’un pour l’autre un sentiment de sympathie, puis l’agacement de se trouver en face d’une image déformée et peu flatteuse de soi-même, chacun se jugeant
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supérieur à son vis-à-vis. En vérité, Jourdan avait sur Maxime Loin plus d’un avantage : il était le mieux habillé ; une enfance et une adolescence choyées lui avaient donné une solide considération pour sa propre personne et une grande assurance en face des gens bien élevés ; enfin, le système sur lequel il avait étayé son univers était d’un usage robuste, commode, presque à toutes fins, et procurait l’impression extrêmement agréable d’être très intelligent, renforçant ainsi l’estime que le jeune professeur avait pour lui-même. Maxime Loin avait beau se préférer à Jourdan, il ressentait ces supériorités et, tout en leur attribuant un caractère purement superficiel, ne pouvait s’empêcher de les lui envier. Aussi, lorsque la conversation s’était fixée sur la politique, avait-il cru saisir l’occasion d’une revanche en affirmant ses convictions avec une franchise qu’il forçait exprès, au moins dans l’expression. Irrité de découvrir un hitlérien dans un homme qui lui ressemblait peut-être, Jourdan ripostait avec âcreté.
Au moment où Archambaud était entré, la discussion proprement dite était terminée et il ne
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s’agissait plus que de trouver des paroles blessantes.
« Votre éducation ne vous permet pas d’assassiner vous-même ? » demanda Loin.
C’était par de telles allusions à ses origines bourgeoises que les camarades ouvriers communistes témoignaient parfois à Jourdan leur hostilité ironique et c’était le même ton exagérément déférent. Mortifié, il répondit par une parole grossière, avec le sentiment vague qu’il atténuait ainsi la tare originelle.
« Oh ! fit Loin. Si madame votre mère vous entendait, elle serait certainement peinée. »
Cette simple observation déchaîna la fureur de Jourdan qui se leva brusquement et vint droit à l’insolent. Il n’avait d’autre intention que de lui jeter à la figure des paroles violentes, mais son attitude était si agressive que Loin, se croyant menacé, se leva de sa chaise et le repoussa des deux mains. Tout en mâchant des injures et des protestations, les deux hommes échangèrent des bourrades, puis des coups. L’un et l’autre se battaient pour la première fois de leur vie, avec
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une touchante maladresse qui eût fait sourire Archambaud en d’autres circonstances. Tous deux avaient le format jeune homme, un peu frêle et, en dépit de la haine qui les animait, l’air contraint et inquiet de séminaristes égarés dans un mauvais lieu. Ils frappaient des deux poings, au hasard, du geste court et inoffensif dont on enfonce un clou dans un mur à petits coups de marteau. Comme ils s’empoignaient, Archambaud les sépara sans effort et les tint une minute éloignés l’un de l’autre en les serrant chacun par un bras.
« Allons, tenez-vous tranquilles. Ce n’est pas un endroit pour se battre. »
Watrin s’était approché et considérait avec une amicale curiosité les deux adversaires qui se décochaient encore de furieux regards.
« Vous étiez superbes, dit-il. On voyait bien que vous aviez raison. Vous étiez transfigurés et il y avait de quoi. Avoir raison, c’est penser toujours à soi à travers les autres et c’est être avec soi et rien qu’avec soi. Probablement que c’est le secret du bonheur. Le fait est que les gens qui ont
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raison sont très contents d’eux. Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de souhaiter qu’ils soient un peu moins contents d’eux, rien qu’un peu, de quoi leur permettre de préférer à leurs raisons les fleurs, les enfants, les oiseaux. »
Watrin parlait dans le vide, car personne ne l’écoutait. Jourdan se souvenait maintenant d’avoir entendu dire que dans une bagarre, un coup de genou dans le bas-ventre est toujours très avantageux et il avait des regrets. Loin, au contraire, était pleinement satisfait. Au cours de sa réclusion, il avait souvent rêvé à une revanche. Or, il venait de traiter un communiste de salaud et de lui envoyer en pleine figure un coup de poing qui le comblait d’aise, bien qu’à vrai dire, le coup n’aurait pas pu endommager sérieusement un insecte. Tout en parlant d’abondance, Watrin s’évertuait à lui faire des signes et des clins d’œil qu’il ne voyait même pas. Profitant d’un temps de silence, Archambaud demanda à Jourdan :
« Alors ? Qu’est-ce que vous comptez faire ? »
Jourdan ne comprit ni même n’entendit la question. Watrin saisit Maxime Loin par le bras
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et lui dit en le poussant vers la porte :
« Mon cher ami, ne vous mettez pas en retard. Vous savez que la voiture vous attend à sept heures.
– C’est vrai. Je n’y pensais plus. Pardonnez-moi, je me suis très mal conduit.
– Mais non, vous avez été parfait. Surtout, ne manquez pas de venir me voir quand vous repasserez par Blémont. Votre chapeau est dans la salle à manger. »
Archambaud commençait à comprendre. Pointant, il n’était qu’à moitié rassuré.
« Qu’est-ce que c’est que cet olibrius ? demanda Jourdan lorsque Loin fut sorti. Ma parole, c’est un illuminé du nazisme !
– C’est un garçon très tranquille, mais vous avez une façon agressive d’entreprendre les gens, qui les force à se dresser contre vous.
– Vous avez entendu ce qu’il a dit ? « Je regrette que les Allemands n’aient pas été vainqueurs. » Ce sont ses propres paroles.
– Que voulez-vous, puisque c’était son
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sentiment, on ne peut que le louer de l’avoir exprimé honnêtement. Ce n’est pas si courant. »
Comme Jourdan flétrissait les paroles du fasciste, Watrin demanda avec une feinte naïveté :
« Vous croyez qu’il n’était pas sincère ? »
Pour le coup, Jourdan haussa les épaules et, conscient d’avoir affaire à un imbécile, laissa tomber le propos. Archambaud, pour changer l’atmosphère, essaya de mettre la conversation sur le baccalauréat et les chances de son fils, mais sans y parvenir. Le professeur communiste ne voulait pas être distrait de sa colère. Après avoir pris congé assez sèchement, il alla frapper chez Gaigneux.
« Je viens d’avoir une belle peur, dit Archambaud à Watrin. Quand je suis entré, j’ai bien cru que tout était fichu.
– Je l’ai cru aussi tout à l’heure, quand j’ai vu Jourdan faire irruption dans ma chambre. Sur le moment, je n’ai pas pensé non plus que Loin était pour lui un inconnu. J’étais si troublé qu’en
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faisant les présentations, j’ai bafouillé. C’est ce qui nous a sauvés.
– Votre collègue est entré chez vous sans frapper ? demanda Archambaud qui voulait s’informer des causes permanentes du danger.
– Il a frappé, et j’ai répondu « Entrez », croyant que c’était vous. Il avait même certainement frappé à la porte de la salle à manger et comme il n’y avait personne pour lui répondre, il est venu jusqu’à la porte de ma chambre.
– Vous voyez comme c’est dangereux. On est à chaque instant à la merci d’un hasard. »
Comme Watrin gardait le silence, Archambaud continua :
« Voilà quinze jours qu’il est ici et je m’aperçois tout d’un coup que non seulement nous n’avons rien fait de sérieux pour assurer son départ, mais encore que nous nous sommes habitués à sa présence comme si elle était définitive.
– J’avoue qu’elle me manquerait », dit le
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professeur.
Archambaud s’assit sur le lit et réfléchit un instant sur le point de savoir si la présence de Loin lui manquerait aussi au cas d’un départ soudain. Il penchait pour l’affirmative et s’en étonnait. Quoiqu’il n’y pensât plus guère, il continuait à réprouver l’attitude qu’avait eue le journaliste pendant l’occupation et jugeait sévèrement ses opinions politiques. En outre, il ne se sentait aucune affinité avec cet être nerveux, timide et violent que sa maladresse, son inaptitude à vivre condamnaient sans remède à une solitude susceptible. L’homme était si dépourvu de séduction que ses qualités mêmes devenaient irritantes. Par exemple, on sentait en lui une espèce de tendresse blessée et purulente qui inspirait de la répugnance et qu’on souhaitait ne jamais voir s’épancher. Tout compte fait, Archambaud s’apercevait qu’il s’était attaché au fugitif sans éprouver à son égard des sentiments qui auraient pu justifier le fait.
« Cet animal-là s’est conduit d’une façon ridicule, dit-il à haute voix. Je trouve même que
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dans sa situation, c’était manquer de tact. Il n’avait pas le droit de se jeter ainsi dans une dispute qui aurait pu avoir les plus graves conséquences. Il a été d’une légèreté impardonnable.
– Soyez juste, protesta Watrin. C’est Jourdan qui a commencé et ses propos ont été vraiment provocants.
– Je veux bien le croire, mais Loin ne s’est pas gêné pour mettre de l’huile sur le feu. Au fait, j’y pense. Vous l’avez entendu comme moi. Pendant la bagarre, il s’est mis à crier : « Je suis Loin, salaud ! Je suis Loin, bourrique ! » La chose m’était sortie de la tête. Pourvu que le communiste ne vienne pas à se rappeler ses paroles ! C’est qu’il ne serait pas long à comprendre.
– Tranquillisez-vous. Il aura entendu Loin comme un adverbe. »
Jourdan n’avait retenu des imprécations du fasciste que les mots bourrique et salaud. Le reste s’était perdu et, dans le récit qu’il fit à Gaigneux de sa mésaventure, rien ne pouvait donner l’éveil.
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Depuis leur fâcherie, c’était la première fois que le jeune professeur remettait les pieds chez son ancien ami. Leur inimitié s’était atténuée, mais non pas effacée et les rapports demeuraient froids et étudiés. Malgré sa rancune, Jourdan souffrait de cette situation. Son savoir, l’ardeur de sa foi et sa facilité de parole lui valaient une considération certaine chez les communistes de Blémont, mais ceux auxquels il avait affaire le plus souvent, presque tous ouvriers, le tenaient instinctivement pour un étranger, un homme d’une autre condition que la leur. Ses manières, son langage et son physique même les heurtaient au point de leur paraître inconvenants et ils ne manquaient pas de le lui faire sentir avec une ironie lourde et gênante, parfois avec hostilité. L’impression de solitude au milieu des hommes de son parti lui était parfois si pénible qu’il avouait, dans les lettres qu’il écrivait à sa mère, y être moins à l’aise que parmi les bourgeois les plus bêtement réactionnaires. Gaigneux, en face de Jourdan, avait lui aussi et plus encore que ses camarades, le sentiment de ce qui le séparait du jeune homme, mais son désir d’être juste, le souci de
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ses devoirs de militant l’avaient empêché d’en laisser paraître rien. Répondant à ses avances amicales, il s’était efforcé de vaincre les préventions qui subsistaient à son égard et son appui avait été très précieux. Jourdan le comprenait mieux maintenant qu’il lui manquait. En outre, les causeries avec Gaigneux le privaient beaucoup, car depuis huit mois qu’il était à Blémont, il ne s’y était pas fait d’amis. Son intransigeance de partisan, aggravée par un tranchant pédagogique, éloignait les sympathies. En général, les autres professeurs avaient peur de lui et, en sa présence, surveillaient leurs paroles afin de ne rien laisser échapper qui pût faire l’objet d’un rapport. Watrin était seul à lui témoigner quelque amitié, mais Jourdan le tenait pour un vieux radoteur indifférent au sort du prolétariat. Ce soir, il n’était venu lui faire une visite que dans l’espoir de rencontrer Gaigneux et de renouer les habitudes d’autrefois. La rencontre escomptée n’avait pas eu lieu, mais son indignation et les grands coups qu’il avait donnés pour la cause l’autorisaient à frapper chez son ancien ami comme sans y penser.
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L’employé de mairie venait de partir et Gaigneux, seul dans la chambre bleue, réparait un fer à repasser électrique en attendant de se mettre à table. Satisfait de le voir faire les premiers pas, il accueillit le visiteur avec une réserve polie, en évitant de marquer sa surprise. Bien qu’il parût suivre le récit avec intérêt, il restait distant, mais lorsque Jourdan en vint à la bataille, il ne put s’empêcher de sourire et laissa percer sa bonne humeur.
« Il était costaud ?
– Assez, oui. Un grand type, sec, musclé. Au moment où Archambaud nous a séparés, j’allais lui flanquer un coup de genou dans le bas-ventre. »
Gaigneux fit entendre un sifflement d’estime. Son visage était sérieux.
« Dommage, dit-il. C’était très bon, le coup de genou. Quand même, tu l’as dominé ?
– Je crois, oui. Je me suis tiré indemne de l’accrochage et j’ai tapé dur. Je lui ai flanqué un coup dans la poitrine dont il se souviendra
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sûrement. »
Et Jourdan, appuyant ses paroles d’une démonstration, eut un geste vif et gracieux comme celui d’une marquise donnant un coup d’éventail sur les doigts d’un impertinent. Gaigneux paraissait émerveillé.
« Épatant. Quand je vais raconter ça aux copains, ils ne vont pas en revenir. Je suis content que tu lui aies montré de quel bois on se chauffe chez nous, à ce cochon de fasciste. Compliments, tu es formidable.
– Tu trouves ? fit Jourdan avec un petit air modeste.
– Et comment ! On peut les compter sur les doigts, les hommes qui auraient fait preuve d’autant de cran. Tu n’as pas l’air de te rendre bien compte.
– N’exagérons rien. Je ne me laisse pas emmerder, voilà tout.
– C’est comme ça qu’il faut être, affirma Gaigneux. Et laisse-moi te dire que tu ne pouvais pas mieux choisir le moment de faire tes
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preuves. »
Il fit une pause, considéra son camarade avec un bon sourire exprimant une admiration confiante et interrogea :
« Tu sais ce que Rochard vient de nous faire ? »
Le professeur en avait entendu parler. Il baissa la tête, l’air gêné.
« Cet animal-là, poursuivit Gaigneux, vient de plaquer les chemins de fer pour s’installer chez Léopold. Depuis ce matin, c’est lui qui sert les consommations, qui encaisse les pourboires et le reste. Tu vois dans quel pétrin il nous met. En somme, on a fait arrêter Léopold pour mettre un des nôtres à sa place et en faire le maquereau d’Andréa. C’est ce que tous les gens de Blémont pensent déjà. Eh bien, ça ne peut pas durer. Naturellement, Rochard va être expulsé du parti. Je pense que cette fois, tu seras de mon avis ? »
Jourdan acquiesça d’un signe de tête. La trahison de Rochard, dont il était le principal responsable, lui causait un très vif dépit.
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« Donc, Rochard va être exclu du parti. Bien entendu, il faut aussi qu’il soit exclu de chez Léopold et pour ça, il n’y a pas deux moyens. Tu vois ce que je veux dire. Pour une besogne comme celle-là, il ne faut guère compter sur les camarades. Ils connaissent Rochard depuis trop longtemps. Il vaut mieux que ce soit un communiste un peu étranger à la ville qui s’en charge. Du reste, Ledieu me le disait encore tout à l’heure, cette affaire-là te concerne personnellement. C’est toi qui as soutenu Rochard, qui l’as maintenu au parti. En se conduisant comme il le fait, il te gifle publiquement. Je sais maintenant que tu n’es pas homme à te laisser marcher sur le pied et je compte sur toi pour donner à Rochard la correction qu’il mérite. »
Jourdan eut un haut-le-corps. Dans les propos de Gaigneux, il avait senti venir quelque chose d’inquiétant, mais cette mise en demeure le laissait désemparé. Bien souvent, au cours de ses rêveries, tandis qu’il imaginait les convulsions d’une aurore révolutionnaire sur le pavé de Paris ou de Blémont, il s’était vu crispé jusqu’à son
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dernier souffle sur l’affût d’une mitrailleuse ou expirant dans les plis du drapeau rouge, voire dans la grandeur de l’anonymat, mais jamais l’idée ne lui était venue qu’il dût un jour se battre avec un cheminot.
« Étant donné que je suis professeur, je ne sais pas si je peux. Ça risque de faire des histoires à n’en plus finir.
– Mais non. Tu vas le trouver au café entre quatre et cinq heures, quand il est seul, et tu lui flanques sa correction. Il n’ira pas s’en vanter. Ou bien, tu peux l’attendre dehors, quand il sort du café, vers dix heures du soir. En tout cas, que ce soit le plus tôt possible. D’accord ?
– D’accord, murmura Jourdan.
– Et ne le ménage pas. Il faut qu’il reste sur le carreau.
– Bon. »
Lorsque Jourdan s’en alla, Gaigneux eut un remords et faillit le rappeler pour lui dire de ne pas prendre l’affaire au sérieux, mais tout compte fait, il trouva bon de le laisser mijoter dans les
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transes. Ainsi averti par l’expérience, le jeune homme apprendrait à raisonner avec plus de prudence et de modestie, sans compter que l’erreur où il s’était entêté à propos de Rochard méritait une sanction.
À la table des Archambaud, les convives étaient nerveux. L’ingénieur s’était abstenu de tout reproche, mais ne cachait pas son inquiétude.
« La preuve est faite que vous n’êtes pas à l’abri d’une surprise. Il va falloir adopter une règle de vie qui ne laisse rien au hasard. »
Loin ne pouvait qu’acquiescer à ces paroles de prudence. Il souffrait d’être pour Archambaud un sujet d’inquiétude, d’autant plus que sur un autre plan, il jugeait avoir beaucoup à se reprocher. Au milieu de l’après-midi, il avait failli user de la bonne volonté de Mme Archambaud. Ils étaient seuls, assis l’un en face de l’autre dans la salle à manger. Elle parlait de vacances en Périgord et tandis qu’elle formait le projet de l’emmener avec la famille, elle lui avait pris la main en l’appelant son cher petit, son cher enfant. Sur le point de succomber, il se cramponnait à des
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scrupules. Mû par le sentiment de ce qu’il devait à Archambaud, il avait trouvé la force de retirer sa main, mais elle s’était levée, impatiente, piaffante et disait en lui pressant la tête contre son sein : « Allons, allons, soyez raisonnable, mon enfant. Vous avez été privé trop longtemps, ça vous fait du mal. » Heureusement, le bruit d’un pas dans le couloir annonçait le retour de Pierre. Loin avait été délivré.
« En somme, prononça l’ingénieur, le mieux serait d’arrêter un emploi du temps et de s’y tenir exactement. »
Entamant l’omelette aux pommes de terre que Marie-Anne venait d’apporter, M me Archambaud se servit et, avant de faire circuler le plat, servit à Loin une portion si importante qu’il devint tout rouge. Pierre, qui devait, selon l’ordre habituel, se servir le dernier, surveillait le plat d’omelette avec un intérêt anxieux. Doué d’un gros appétit, les questions de nourriture et de quantité l’occupaient toujours sérieusement. L’évaluation de l’énorme part qui venait d’échoir à l’intrus remplit son cœur d’amertume et de rancune.
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