Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 3 sur 23

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Uranus

Chapitre III

 

La nuit était noire, sans lune, et pendant le dîner, le ciel s’était couvert de nuages bas qui cachaient les étoiles. En face de l’immeuble, Archambaud vit des lumières aller et venir parmi les ruines et n’y prêta pas autrement attention. Déjà il avait repris le fil de sa méditation. Il songeait à tous ces hypocrites, au nombre desquels il se comptait lui-même, et que rien n’obligeait à taire leurs convictions ni à feindre d’en avoir d’autres. Franchissant les frontières de Blémont, il considéra la question à l’échelle du département, puis de la nation tout entière. Les hypocrites se chiffraient maintenant par millions. Dans toutes les provinces de France, dans tous les villages, dans les grandes villes et dans les petites, il voyait grouiller ces gens à double visage, reconnaissables à une attitude un peu gênée et composée, au ton doucereux de leurs propos, à l’art d’utiliser les silences dans la

 

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conversation, à leurs sourires conciliants et légèrement serviles comme s’ils étaient des inférieurs. Ces millions de citoyens, songeait-il, et c’était un peu leur excuse, étaient appelés à choisir entre des partis politiques qui condamnaient avec horreur ce qu’ils avaient cru et croyaient encore vrai et raisonnable. Mais l’aspect politique du problème ne l’intéressait que médiocrement. Il était plus attentif aux inconvénients que pouvait comporter pareille situation dans la vie quotidienne et aux déviations morales ou psychologiques qui en résultaient.

Chaussé d’espadrilles, Archambaud cheminait sans bruit. Bien qu’absorbé dans ses réflexions, il avait vaguement conscience qu’il se passait dans la ville quelque chose d’inhabituel à cette heure du soir. En traversant le grand carrefour, il entendit un bruit de pas, des appels et, soudain, se trouva pris dans un faisceau lumineux qui s’éteignit après s’être attardé sur lui un temps appréciable. L’itinéraire de ses promenades du soir était invariable. Il s’engagea dans l’avenue Aristide-Briand qui descendait à la rivière entre deux rangées de décombres. Là aussi, des

 

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lumières circulaient parmi les ruines, tandis que des hommes s’interpellaient dans l’obscurité. Cette agitation était au moins insolite, mais il ne songea pas à s’en étonner. Nombre de familles habitaient les caves de certaines maisons détruites et, après tout, il n’était pas extraordinaire qu’à dix heures du soir la nuit fût encore animée. Archambaud reprit le cours de ses réflexions.

Cette vague d’hypocrisie, qu’il croyait voir déferler sur la France, prenait maintenant à ses yeux des proportions grandioses. Que la presse entière feignît d’ignorer qu’il existait des millions d’individus tenant pour telle opinion ou en réduisît le nombre à quelques dizaines de milliers d’imbéciles et de vendus, il y avait là, songeait-il, un mensonge colossal. Il en arriva ainsi à conclure qu’une partie de la France manœuvrait à donner le change sur ses convictions, l’autre partie affectant de croire que certaines façons de penser n’avaient d’existence ni dans le présent ni dans le passé.

Ayant atteint le pont, but de sa promenade, il s’accouda au parapet pour sentir sur son visage la

 

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fraîcheur de la rivière. Il entendait le bruit d’eau vive du courant qui se brisait sur les piles de pierre, mais la nuit était si noire qu’il ne voyait rien. Un éclair, suivi d’un grondement encore lointain, illumina le ciel et la surface de l’eau. De plus en plus excité, il remuait des pensées et des mots amers : hypocrisie nationale, tartuferie, cancer, mensonge, cafarderie. Soudain, une voix vibrante déchira le silence, tandis qu’il sentait deux canons de fusil appuyer sur ses reins.

« Les mains en l’air, salaud, ou tu es mort. »

Il leva les mains et, pendant quelques secondes il eut l’impression d’être pris en flagrant délit, comme si ses mauvaises pensées avaient pu attirer l’attention de très loin. Puis il voulut parler, mais l’un de ses agresseurs lui coupa la parole.

« Ta gueule... Louis, allume ta lampe. Toi, ne bouge pas. Un mouvement, je te tue... Tu as ta lampe ?

– Elle est détraquée.

– Appelons les autres... Ohé ! Par ici ! On le

 

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tient ! Ohé !... »

Les agresseurs avaient des voix jeunes. Archambaud pensa qu’il avait affaire à deux F.F.I. et, flairant quelque méprise, n’eut pas trop d’alarme. Toutefois, ces jeunes gens manifestaient une extrême nervosité et lui poussaient si fort leurs canons de fusil dans les reins qu’il en était meurtri. « Pourvu que ces idiots-là n’appuient pas sur la détente », pensa-t-il. À leurs appels répondaient d’autres appels, on entendit un bruit de pas, et des lumières brillèrent à l’entrée du pont. Les nouveaux venus braquèrent leurs lampes sur le groupe.

« Il y a erreur, dit une voix. C’est Archambaud, l’ingénieur de l’usine.

– Oui, c’est Archambaud », confirmèrent d’autres voix.

Les deux F.F.I. maintenaient leurs canons sur le dos de l’ingénieur qui avait laissé retomber ses mains.

« Qu’est-ce qu’il vient faire sur le pont à cette heure-ci ? demanda l’un d’eux avec un accent de

 

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hargne soupçonneuse.

– Je me promène comme je fais tous les soirs après dîner. On n’a plus le droit de se promener maintenant ? Qu’est-ce qui se passe ?

– Ce n’est pas vos oignons.

– Alors quoi ? vous m’arrêtez ou vous me laissez aller ? Il faudrait savoir.

– Ne faites pas le malin. Ça pourrait vous coûter cher. »

Un grand éclair embrasa une moitié du ciel. Archambaud put voir l’un des F.F.I., garçon de seize à dix-sept ans, et les cinq hommes venus à la rescousse, parmi lesquels un gendarme. Le bruit du tonnerre couvrit un moment celui des voix. Un vent frais souffla sur le pont. Le gendarme, sortant de l’ombre, entra dans la lumière des lampes et s’adressa aux F.F.I. d’une voix douce et précautionneuse dont les inflexions presque caressantes trahissaient son souci de ne pas froisser leur susceptibilité.

« Si vous voulez mon avis, on n’a pas intérêt à retenir cet homme-là plus longtemps. C’est la

 

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vérité qu’il fait tous les soirs sa promenade par ici. Voyez-vous, mon idée, c’est qu’on a mieux à faire que de s’occuper de lui. Je crois aussi qu’arrêter M. Archambaud qui est connu de toute la ville, ça n’aurait peut-être pas l’air bien sérieux non plus. C’est votre opinion aussi ? »

La question du gendarme demeura sans réponse, mais les F.F.I. abaissèrent leurs armes. Soulagé, M. Archambaud se tourna vers ses deux gardes. Ils restaient silencieux et ne se décidaient pas à lui signifier son éloignement.

« Allez, rentrez chez vous », dit le gendarme.

Les lampes s’éteignirent, Archambaud s’éloigna, laissant derrière lui le bruit d’une conversation soudain animée. Il marchait rapidement, afin de n’être pas surpris par l’orage, mais aussi dans la crainte d’être de nouveau arrêté. À intervalles réguliers, les éclairs illuminaient les ruines et la chaussée. Il s’attendait chaque fois à être interpellé et rejoint par des hommes armés. La pesée des canons de fusil lui laissait dans la région des reins une légère courbature. Il pensait avec colère à

 

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l’attitude des deux F.F.I., qu’il traitait tout bas de voyous. Ces deux gamins, qui semblaient participer à une opération de police contre quelque collaborateur, savaient sûrement à quoi s’en tenir sur sa personne. Pourtant, son identité dûment établie, ni l’un ni l’autre ne pouvaient se résigner à le laisser libre, trop heureux qu’ils étaient, les salauds, de tenir un homme au bout de leurs fusils et appelant de leurs vœux l’incident qui leur donnerait prétexte à lâcher un coup de feu dans une viande vivante. Racaille. Ceux-là n’étaient pas des hypocrites. Ils laissaient paraître leurs instincts. On en avait su quelque chose au moment de la Libération et personne ne s’était élevé contre les exécutions sommaires et les rapines. Tous les Archambauds de la ville, tous les nobles cœurs et les belles consciences avaient assisté, le cœur un peu mou, mais le menton approbateur, à la mort de cet autre petit salaud de Laignel, un dénonciateur, celui-là, que les F.F.I. avaient collé au mur en présence de ses père et mère, après lui avoir crevé les yeux et fait faire à genoux le tour de Blémont. Belle époque.

Archambaud perdait de vue ses deux F.F.I. et

 

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faisait le procès de la Résistance tout entière. Il entamait celui du général de Gaulle lorsque, traversant le grand carrefour, il entendit le pas d’un homme qui s’approcha de lui et l’enveloppa dans la clarté de sa lampe électrique. Après examen et sans souffler mot, l’inconnu éteignit sa lampe. Conscient de n’avoir rien à craindre, l’ingénieur éprouva pourtant l’impression désagréable d’être un gibier. « En somme, se dit-il, on est revenu au temps du couvre-feu. Tant pis, je ne sortirai plus le soir. Après tout, la Résistance a raison. Un homme qui arpente les rues après dîner sous prétexte de prendre le frais, c’est suspect. On en a flanqué en prison pour moins que ça. » En s’engageant dans le couloir obscur de sa maison, il eut honte de s’être délecté à de telles réflexions à propos d’un incident qui prêtait plutôt à sourire. Dans son entourage, il avait la réputation d’un homme exemplairement calme et si la réalité secrète restait en deçà des apparences, il n’était pas non plus l’homme des jugements emportés et des conclusions hâtives.

En arrivant au bout du couloir, il pressa le bouton de la minuterie. Sous le toit de zinc en

 

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saillie, qui abritait une partie de la cour de l’immeuble, les locataires rangeaient les bicyclettes, les lessiveuses, les voitures d’enfants et les caisses vides. Comme il se dirigeait vers l’escalier, Archambaud vit un homme sortir d’entre les lessiveuses et, non sans hésitation, reconnut Maxime Loin, autrefois employé à l’usine et devenu, sous l’occupation, directeur d’un quotidien du chef-lieu. Le visage pâle et creusé, les yeux hagards et ses vêtements fatigués flottant sur son corps amaigri, on lui eût donné quarante-cinq ans et il n’en avait pas trente-cinq. Ses chaussures à la main, il s’avança en boitillant et dit à voix basse :

« Monsieur Archambaud, sauvez-moi. »

Archambaud fut violemment ému par cette figure d’homme traqué et, encore sous le coup des impressions désagréables qu’il venait d’éprouver lui-même, se représenta vivement les transes par lesquelles le fugitif avait dû passer. Aussitôt, il essaya de se ressaisir et se raidit contre la tentation de céder à un mouvement de pitié. Sans être très au fait des activités de

 

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Maxime Loin, il se souvenait d’avoir lu quelques-uns de ses articles, en particulier une apologie du régime hitlérien. Il ne se sentait à aucun degré solidaire de cet homme et lui en voulait d’avoir vu dans la collaboration un moyen de soumettre la France, alors que pour lui, Archambaud, elle était un moyen de défense.

« Sauvez-moi, répéta Loin à voix basse en le regardant avec des yeux ardents.

– Moi, murmura l’ingénieur, je ne peux que vous donner un conseil. C’est d’aller vous constituer prisonnier. »

Animé jusque-là par l’espoir et la prière, le visage de l’homme se figea. Il baissa les yeux avec résignation. L’ingénieur avait la gorge serrée.

« Pendant l’occupation, dit Loin à haute voix et sans le regarder, si vous m’aviez vu me noyer dans la rivière, vous m’auriez tendu la main. »

Archambaud ne répondit pas. Il ne se sentait pas le cœur d’exposer à un condamné à mort les griefs qu’il nourrissait contre lui. Quelques

 

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secondes, ils restèrent silencieux, l’un en face de l’autre. Ils entendirent la porte s’ouvrir au fond du couloir, sans doute par un locataire qui rentrait. Ils l’entendirent se refermer. Loin n’avait pas bougé. Archambaud le prit par le bras et lui dit tout bas : « Montez. » L’un en espadrilles, l’autre marchant sur ses chaussettes, ils gravissaient sans bruit l’escalier. Ils étaient déjà au premier étage lorsque le pas du locataire sonna dans le vestibule et ce fut lui qui ralluma la minuterie qui venait de s’éteindre. Blessé par une chute dans les décombres, Loin montait avec effort, mais rapidement. « Si les Gaigneux nous voient, pensa Archambaud, je suis perdu. » En entrant dans le couloir de l’appartement, il vit la cuisine éclairée. Comme toujours, la porte était grande ouverte et il fallait traverser un rectangle de lumière vive. À cette heure-là, d’ordinaire, il n’y avait plus dans la cuisine que Mme Archambaud, mais la prudence commandait de manœuvrer comme si Maria Gaigneux eût été là. Il fit marcher Loin à sa gauche, de façon à le masquer et, réglant son pas sur le sien, il traversa la zone de lumière sans tourner la tête. Il

 

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paraissait très peu probable que la présence d’un homme à son côté eût été remarquée, mais dans le cas contraire, elle ne pouvait manquer d’être suspecte. Ouvrant la porte de la salle à manger, il poussa le fugitif devant lui et vit sa femme cousant sous la lampe. Marie-Anne se coupait les ongles.

 

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