Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 20 sur 23

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Uranus

Chapitre XX

 

Dans la cour de la prison, il faisait jour encore, mais la clarté déclinante franchissait à peine les barreaux, et la cellule était déjà sombre. Les détenus avaient étendu les paillasses sur les dalles qu’elles recouvraient presque entièrement. En attendant la nuit et le sommeil, ils devisaient, les uns allongés, les autres assis à la turque ou accoudés à la romaine. Le satyre, qui souffrait d’un furoncle à la fesse, se déculottait près de la fenêtre, profitant du reste de jour pour solliciter un avis du docteur. La vue de son derrière arrondi et tendu au plus haut fut accueillie par des plaisanteries et l’huissier, dont la détention avait dégourdi l’humeur paillarde, proposa un remède qu’il portait, dit-il, toujours sur lui. Buffat, le poulet, qui prisait peu ces dépravations de langage, se leva de sa paillasse et, après avoir pissé un peu à l’aveuglette dans le trou des latrines, alla se coller contre la porte de la cellule

 

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pour prêter l’oreille aux rugissements intermittents de Léopold qu’un gardien était venu chercher vers six heures du soir afin de l’emmener au poste d’aiguillage. On appelait ainsi une petite cellule du bout du couloir où l’on enfermait pour quelques heures les prisonniers à transférer au chef-lieu ou dans telle ville où la justice les réclamait. Au début de la semaine, l’assassin y avait passé une partie de la nuit avant de prendre le train pour Paris. Son départ avait d’ailleurs laissé à ses compagnons plus de regrets que celui du cafetier.

Alléguant son ignorance, le gardien s’était dérobé aux questions, mais Léopold ne doutait pas d’être transféré au chef-lieu et d’y être détenu durant plusieurs mois, car il paraissait bien improbable qu’on lui fit faire le voyage pour le lâcher au bout de quelques jours ou même d’une quinzaine. La perspective d’être ainsi arraché à Blémont pour aller moisir, oublié, dans une prison lointaine, l’emplissait d’une rage meurtrière. Depuis que le gardien l’avait bouclé au poste d’aiguillage, il invectivait contre les puissances conjurées pour sa perte, scandant ses

 

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malédictions et ses injures de coups de pied dans la porte et même de coups de tabouret, ne suspendant ses gueulées que pour prendre haleine ou refaire sa salive, tant il était moulu, harassé, toutes les veines du cou, de la face et du crâne gonflées d’un sang noir, la cervelle en ébullition, l’apoplexie à deux doigts.

« Je crache, hurlait-il, à la face aux communos et aux autres vaches de la Résistance ! Thorez, je lui crache dessus, le gouvernement, je l’emmerde ! Vivent les Boches ! Hitler au pouvoir ! Hitler, c’est mon homme, je vous le dis dans le nez ! Pourris, dégueulasses, alcooliques, vous aurez pas la peau de Léopold ! C’est moi qui vous crèverai tous ! Vos de Gaulle et vos Thorez et les autres Monglat, et vos tordus de la foire d’empoigne, je les aurai en descente de lit ! Et moi je vous pisserai dans le dos en buvant le coup de blanc avec le Maréchal ! et avec Laval ! et avec Andromaque ! Parce qu’Andromaque, elle vous emmerde aussi, vous et vos Anglais et vos Amerloques ! Et Hermione, et Pyrrhus, et Oreste, et Pylade, et M. Didier, et Racine, et Corneille, et La Fontaine, et Mme de Sévigné, et

 

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Molière, ils vous dégueulent ! Ils vous méprisent parce qu’ils savent que vous êtes que des cons et des ignorants ! »

Ce fut là sa dernière lancée. Il était d’ailleurs à bout de souffle et non pas d’inspiration. Depuis plus de deux heures qu’il gueulait, sa voix s’éraillait, il avait la gorge serrée, nouée, brûlée, la bouche sèche et la langue d’étoupe. Après un dernier coup de pied dans la porte, il s’avança vers le milieu de la cellule, étonné et comme dépaysé par son silence. L’obscurité y était à peu près complète. Comme toutes les fenêtres des cellules donnant sur la rue, la sienne était masquée par une hotte en bois, interdisant au prisonnier la vue de l’extérieur, sauf, par en haut, une échappée rectangulaire sur le ciel. Léopold resta un moment immobile au centre de la pièce, puis vint à la fenêtre et, levant les yeux vers le rectangle de ciel, il lui parut que la soirée devait être avancée. Sans doute ne tarderait-on pas à l’extraire de sa cellule. Il y avait un train pour le chef-lieu à dix heures et quelque. Une onde de fureur lui monta au cerveau et il poussa son visage entre deux barreaux pour sentir sur ses

 

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tempes brûlantes la fraîcheur du fer. Il était dans cette position depuis quelques secondes lorsque son œil fut impressionné par une sorte de miroitement. Devenu attentif, il reconnut qu’un trou circulaire d’environ un centimètre et demi de diamètre avait été pratiqué dans la hotte. Un nœud du bois avait sauté à la jointure de deux panneaux de chêne, vraisemblablement sous l’effort d’un ancien occupant de la cellule. Tâtonnant du regard, Léopold déplaça son visage pour trouver l’axe de visée le plus propice et aperçut, à quelque cinquante mètres de là, une fenêtre ouverte qui s’inscrivait presque exactement dans le trou rond du bois. Une ampoule électrique allumée brillait entre les deux battants de la fenêtre et un homme en bras de chemise, un homme libre, s’appuyant des deux mains sur le rebord de la croisée, semblait goûter le calme et la fraîcheur du soir qui tombait sur Blémont. Ainsi penché sur la rue, il se redressa pour allumer une cigarette et, tandis que la flamme du briquet éclairait fugitivement son visage, il tenait la tête droite comme s’il regardait devant lui le mur de la prison et ses fenêtres

 

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aveugles. Le prisonnier eut l’impression que leurs regards s’étaient rencontrés, mais l’homme libre quitta la fenêtre et sa silhouette se perdit dans le fond de la pièce. La fenêtre restait éclairée et Léopold, le cœur serré, ne quittait pas son poste d’observation. Enfin la lumière s’éteignit et la nuit étant presque faite, il ne vit plus rien. Pourtant, il demeura immobile, attentif aux bruits de la ville qui montaient dans la paix du soir, bruits d’un pas sur la chaussée, d’une voiture roulant sur la nationale, d’appels lointains, d’aboiements et, dans les intervalles de silence, la voix grave et monotone de la rivière tombant du barrage. À plusieurs reprises, une femme appela le nom de Lucette jusqu’à ce qu’une voix de jeune fille lui répondît, et Léopold se souvint d’une voisine, Julie Gauffrier, lançant ainsi des appels inquiets tandis que sa fille s’accrochait au cou d’un garçon dans un recoin d’ombre. Les moindres bruits de l’extérieur lui restituaient l’odeur et la couleur du soir sur la place Saint-Euloge. Jamais, depuis qu’il était en prison, le décor de sa libre existence passée ne s’était imposé à son esprit avec une présence aussi

 

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bouleversante. La prison, qui le séparait d’un monde si proche où il se sentait appelé, lui sembla une chose absurde, d’une réalité presque contestable à laquelle il avait jusqu’alors trop facilement consenti. La liberté était de l’autre côté des barreaux, derrière cette hotte en bois qu’un coup d’épaule suffirait à enfoncer. Sans se demander comment il sauterait d’un deuxième étage, avec une confiance furieuse et irréfléchie, il s’attaqua aux barreaux. La fenêtre était haute, Léopold monta sur l’escabeau et, dans son ignorance de la plus élémentaire technique des évasions, entreprit de ployer l’un des barreaux avec le seul effort de ses mains. Un peu surpris par la résistance qu’il rencontrait, mais confiant dans sa force, il persévéra. L’obscurité était maintenant complète. Au bout d’un instant, il eut l’impression que le barreau de fer s’infléchissait dans le sens de son effort. Comme il poursuivait sa besogne avec une ardeur accrue, il entendit derrière lui le bruit d’une clef tournant dans la serrure et, sautant à bas du tabouret, s’adossa à la fenêtre. La porte s’ouvrit grande et la lumière du couloir vint l’éclairer en face. À la vue du

 

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prisonnier, le gardien, qui avait fait un pas dans la cellule, s’arrêta court. Léopold était effrayant. Dans son énorme face de gorille, érubescente et hérissée d’un poil de trois jours, les yeux à demi clignés luisaient de colère, et la lèvre retroussée découvrait sa formidable dentition. Conscient de courir un danger, le gardien demeurait à l’entrée de la cellule et mettait sa main sur sa hanche, à proximité de son revolver.

« Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? gronda Léopold.

– Ne fais pas le méchant, gros lard, je viens t’annoncer que tu es libre. »

Comme le prisonnier restait bouche bée et paraissait ne pas comprendre, le gardien ajouta :

« Je te dis que tu es libre, que tu rentres chez toi ce soir. On descend au bureau pour te libérer. Alors, tu t’amènes ? »

Léopold ne bougea, ni ne répondit. Il se méfiait. Ses trois semaines de détention l’avaient instruit des habitudes de la prison.

« Depuis quand est-ce qu’on relâche les

 

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prisonniers à cette heure-là ? demanda-t-il.

– Ce n’est pas l’habitude, convint le gardien, mais pour ce soir, c’est comme ça. »

Léopold quitta sa cellule avec un reste de méfiance et ne crut vraiment à la nouvelle de son élargissement qu’en arrivant au rez-de-chaussée où le paperassier de service lui en donna confirmation. Pendant qu’il était procédé aux formalités de la levée d’écrou, le directeur de la prison entra dans le bureau et s’approcha de Léopold avec un air de gravité, nuancé de bienveillance.

« Lajeunesse, lui dit-il, vous voilà rendu à la liberté et j’en suis heureux pour vous.

– Bien aimable, grommela le cafetier.

– J’espère que vous oublierez très rapidement, reprit le directeur en appuyant sur les mots, votre séjour dans cet établissement. Dites-vous bien, mon ami, que la France est encore en état de guerre. Ayez donc la sagesse de reprendre vos occupations comme s’il ne s’était rien passé et sachez, par votre discrétion, mériter la mesure de

 

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bienveillance dont vous venez d’être l’objet de la part des pouvoirs administratifs. Dans une époque où la trahison est partout à l’affût, les responsables de la sécurité de l’État ont le devoir de suspecter tous les citoyens, mais plus particulièrement ceux qui ont déjà été placés en observation. Évitez à tout prix de vous faire remarquer, je vous le dis dans votre intérêt, par des propos inconsidérés. Évitez aussi, dans la mesure du possible, de répondre aux questions qui ne manqueront pas de vous être posées et si vous y êtes obligé, tenez-vous-en à la stricte vérité : il faut avoir le courage de reconnaître ses propres torts.

– Ça va, j’ai compris la consigne. Vous n’êtes pas près d’entendre parler de moi.

– Je vous le souhaite, Lajeunesse. Allons, bonne chance, mon ami. »

Il était dix heures moins le quart, la nuit était sombre. En passant rue de l’Arbre-Gercé (qui s’était appelée jadis rue de l’Arbre-de-Jessé), Léopold s’arrêta devant le pâté de maisons qui faisait face au mur de la prison et essaya de

 

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reconnaître la fenêtre qui lui était apparue par le trou percé dans la hotte, mais il ne put y parvenir. La plupart des rues étaient obscures. La municipalité, pour le retour du premier contingent de prisonniers, avait fait l’effort de rétablir en partie l’éclairage de la ville, mais les ampoules électriques avaient été volées dès la deuxième nuit de leur mise en service. Soucieux des recommandations du directeur, Léopold évita la rue Paul-Bert éclairée par l’entrée du cinéma, devant laquelle stationnaient une cinquantaine de personnes sorties prendre le frais pendant l’entracte.

Quatre clients jouaient aux cartes et Rochard, debout derrière eux, suivait la partie avec intérêt. Le cordonnier de l’impasse d’Ajoul, solitaire et silencieux, buvait au comptoir son troisième verre de marc. Un camion traversa la place Saint-Euloge et fit trembler les rangées de bouteilles d’apéritif. Derrière le zinc, Andréa lisait le feuilleton de Libération-Éclair, l’hebdomadaire blémontois, lorsqu’elle entendit un bruit de pas dans la cuisine. Léopold, voyant entrer sa femme, mit un doigt sur ses lèvres pour prévenir une

 

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explosion tumultueuse.

« Pas la peine d’informer les clients, dit-il en l’embrassant. Je t’expliquerai tout à l’heure. »

Andréa eut une crise de larmes qu’il laissa passer sans impatience. Lui-même était ému et considérait la compagne de sa vie avec attendrissement. S’étant ressaisie, elle s’excusa et voulut l’interroger sur les circonstances de son retour, mais à la première question, il fit avec le pouce de la main droite un signe impératif. Elle courut lui chercher un litre de blanc. Léopold en fit trois rasades coup sur coup et n’entreprit son récit qu’après avoir fait venir deux autres litres. Tout en évoquant les mauvais jours passés en prison, il ponctuait ses impressions de fréquents coups de blanc. Andréa crut observer que le vin dont il s’était déshabitué, lui montait quelque peu à la tête. Soudain, il interrompit son récit pour demander un crayon et du papier. S’étant assis à la petite table de la cuisine, il écrivit presque sans hésitation :

 

Passez-moi Astyanax, on va filer en douce.

 

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Attendons pas d’avoir les poulets à nos trousses.

ANDROMAQUE

Mon Dieu, c’est-il possible ! Enfin voilà un homme !

 

Il en était là, lorsque maître Mégrin frappa à la porte du couloir. L’avocat venait s’excuser auprès d’Andréa de n’avoir pu, selon sa promesse, aller rendre visite au prisonnier dans l’après-midi. Léopold se réjouit fort de sa surprise et recommença pour lui le récit de sa dernière soirée en prison.

« Mais le plus beau de l’affaire, c’est que tout à l’heure, pendant que je racontais l’histoire à la vieille, j’ai eu comme un coup de chaleur dans la tête et je ne vous mens pas, monsieur Mégrin, mais je me suis senti des vers qui me sortaient de partout. C’est bien simple, je n’avais plus qu’à les écrire. À présent, j’ai mon deuxième vers et, tenez-vous bien, j’en ai un troisième, sans parler des autres qui viennent derrière. Expliquez ça comme vous pourrez, mais c’est un fait. Voyez-

 

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vous, monsieur Mégrin, je vais vous dire une chose : en prison, c’est presque obligé, l’homme médite. Résultat, j’ai la poésie dans la viande. Moi, Léopold, la poésie, je couche avec. C’est ma vraie femme. Monsieur Mégrin, je vais vous dire encore une chose. Une chose que je ne dirais pas à n’importe qui. À la rentrée d’octobre, j’aurai mes sept ou huit cents vers et j’en ferai la surprise à M. Didier pour qu’il les donne à étudier à ses élèves de troisième.

Léopold commençait à être saoul, ce qui ne lui était pas arrivé depuis près de vingt ans. Ayant pris connaissance des trois vers, Mégrin complimenta sincèrement l’auteur et lui demanda l’autorisation de les recopier.

Les quatre joueurs de belote étaient rentrés chez eux, et le cordonnier, après son quatrième alcool, était sorti à son tour. Rochard, comme chaque soir, rangea les chaises sur les tables, retira le bec de cane de la porte d’entrée et, après avoir éteint les lumières, passa dans la cuisine. Depuis quelques instants, il était intrigué par un bruit de conversation et hésitait à reconnaître la

 

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voix du patron.

« Tiens, voilà mon arsouille », dit Léopold.

Lorsque Rochard s’approcha, il lui appliqua un soufflet qui le fit trébucher, mais c’était pour rire. Rochard le comprit bien et répondit par un sourire de gratitude.

« Il a été correct ? » demanda le cafetier.

Andréa n’avait eu qu’à se louer des services de son aide. Constatant qu’il était près de dix heures et demie, Mégrin se retira. Léopold fit avec lui quelques pas dans le couloir et, après les dernières civilités, revint vers la cuisine, mais comme il se sentait la tête lourde il se ravisa et décida de prendre l’air sur la place Saint-Euloge. Il n’était pas encore au bout du couloir qu’il entendit l’avocat crier et appeler au secours. « J’arrive ! » jeta Léopold en prenant le galop. Dans l’obscurité, deux formes s’étreignaient en gesticulant.

« Il vous a fait mal ?

– Un coup de genou dans le bas-ventre, mais ça va. »

 

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Guidé par la voix de l’avocat, Léopold se saisit de l’agresseur et l’emporta sous son bras. L’homme se débattait en silence.

« Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Je venais de dépasser la boutique de Canosse quand l’animal m’est tombé dessus. Il faisait noir, je ne l’ai même pas vu venir. Il m’a porté un coup dans le bas-ventre et il m’a frappé au visage, mais heureusement pour moi, il était plutôt maladroit et j’ai pu me cramponner à lui jusqu’à votre arrivée. Ce doit être quelque vagabond, un crève-la-faim qui en voulait à mon portefeuille et qui n’a même pas eu la force de faire son coup.

– On va voir ça de près. »

Lorsque Léopold déposa son fardeau sur une chaise de la cuisine, il y eut d’abord un silence de stupeur et Mégrin s’écria, indigné :

« Comment ? c’est vous qui vous livrez à des agressions nocturnes sur les passants ? Vous, un professeur du collège de Blémont ? C’est inouï ! Allons, parlez ! Je veux savoir pourquoi vous

 

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m’avez attaqué. »

Affalé sur sa chaise, les cheveux répandus dans la figure, le sang coulant de sa lèvre inférieure, Jourdan était livide et avait peine à retrouver son souffle. Léopold, en s’emparant de sa personne, ne s’était pas privé de le rudoyer un peu et, durant le transport, il lui avait plus ou moins cogné la tête et les membres contre les murs. Sous le regard ironique de Rochard, le professeur articula péniblement.

« Excusez-moi. Je me suis trompé. Je vous avais pris pour un autre.

– Qui me le prouve ? Et m’auriez-vous pris pour un autre, l’agression n’en serait pas moins impardonnable. »

Jourdan eut un geste de lassitude comme pour éluder le débat. Il avait tiré son mouchoir et l’appliquait en tampon sur sa lèvre blessée.

« Je lui arrache la tête ? proposa Léopold.

– Allons, restez tranquille, répondit l’avocat.

– Restez tranquille ! C’est bien joli, restez tranquille ! Et eux, est-ce qu’ils nous laissent

 

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tranquilles ? Ils m’ont envoyé en prison, maintenant voilà qu’ils vous attaquent parce que vous êtes mon avocat. Si ça se trouve, demain, ils foutront le feu à ma cambuse ou ils me descendront à mon comptoir ! Mais pardon, j’existe. Je vais leur montrer les bonnes manières, à tous ces gens-là ! Y a pas de communiste qui tienne ! J’ai jamais eu peur de quiconque ! Et d’abord, je m’en vais leur dire un peu ce que je pense à ces fumiers-là ! »

Léopold s’exaltait en parlant et, sous l’empire du vin blanc, retrouvait la colère qui l’avait secoué derrière les verrous du poste d’aiguillage. Fonçant dans la chambre à coucher, il en sortit avec un clairon dans la main droite et dans la gauche un porte-voix, souvenir de son ancienne profession de lutteur de foire. Ses intentions étaient trop claires pour ne pas alarmer sa femme et ses amis. Andréa se pendit à son bras en lui rappelant les conseils du directeur de la prison. Mégrin et Rochard lui-même l’adjuraient de se montrer prudent, mais rien ne put le retenir. Écartant sa femme, il quitta la cuisine.

 

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Campé sur le trottoir devant la porte du Progrès, Léopold emboucha son clairon et sonna le Rassemblement qui éclata comme une aurore dans le parfait silence de la nuit, et porta aux quatre coins de Blémont. Sur la place Saint-Euloge, des fenêtres s’éclairaient. Léopold se mit à beugler dans son porte-voix :

« Citoyens et citoyennes de Blémont, on vous cause ! Ici, Léopold Lajeunesse, dit Léopold de Cambrai, champion d’Europe et des Balkans ! Un homme sans peur et sans reproche qui a été emprisonné injustement par les communistes pendant trois semaines. Des voyous et des abrutis payés par Moscou ont voulu écraser dans l’œuf l’intelligence et la poésie ! Mais l’intelligence se relève pour miner au fondement de ces adversaires sans scrupules ! Et la poésie se relève aussi pour crier avec les personnes loyales : À bas Thorez ! À bas de Gaulle ! À bas la patrie ! »

Léopold interrompit sa harangue pour donner un coup de clairon. Appuyée par Mégrin et Rochard, Andréa le suppliait de s’en tenir là, mais ces premiers beuglements n’étaient pour lui

 

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qu’un hors-d’œuvre, à peine un prélude, et il lui restait à dire le plus copieux, le plus lourd.

Jourdan avait profité du tumulte pour s’esquiver et en vérité, personne n’avait eu la moindre envie de le retenir. Ayant regagné sa chambre, il soigna sa lèvre fendue et se mit à écrire :

 

Chère petite maman bien-aimée,

Je t’écris au retour de mon expédition qui s’est terminée d’une manière inattendue. Trompé par la nuit, j’ai attaqué, au lieu de Rochard, un avocat qui sortait du couloir du Progrès. C’est assez dire que l’aventure n’a pas tourné à mon avantage. N’importe, je suis content de moi. Je me suis porté contre l’adversaire avecrésolution et j’ai réussi (non sans peine, il est vrai, puisque j’ai cru défaillir au moment où l’ennemi sortait du couloir) à surmonter mes appréhensions. La preuve est ainsi faite que je suis capable de mordre durement sur les réalités les plus ingrates et il ne saurait être question maintenant des doutes ridicules dont je t’ai fait part tout à

 

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l’heure. Quant aux péripéties et aux suites de la rencontre...

 

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