Uranus
Chapitre XXII
Encadré par les deux agents et poursuivi par la voix du sous-préfet, Watrin passa sur le quai de la gare, longea la voie ferrée sur une cinquantaine de mètres et, franchissant une double rangée de maisons épargnées par le bombardement, descendit parmi les ruines. Ses gardes du corps l’avaient abandonné. Il allait au hasard, la tête encore chaude, entre les pans de mur, les alignements de moellons et les éboulis. La marche détendit ses nerfs et apaisa son émotion. Il se prit à considérer le comportement prudent de son fils, mais sans colère ni indignation. Eu égard à l’amitié qui le liait à Fernand Gallien, Charles n’avait pas fait montre de beaucoup de vaillance, ni d’une grande fierté. On imaginerait facilement qu’un garçon de vingt-huit ans, voyant maltraiter et humilier son camarade de captivité, va voler à son secours ou au moins manifester hautement sa réprobation. En fait, Charles s’était désolidarisé
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de Gallien et l’aurait laissé crever sans même une parole de sympathie si son père ne lui avait forcé la main. Pourtant, Watrin n’en concevait aucun mépris à l’égard de son fils, imaginant quelle avait pu être la stupeur d’un homme revenu au pays après cinq ans d’absence pour assister à une agression perpétrée avec le consentement de la foule et des autorités. Devant le mystère des conventions nouvelles qui réglaient l’ordre moral, le jeune homme ne pouvait rien faire qu’il eût été assuré de n’être pas un crime et en fait, il avait montré un grand courage en aidant son père à transporter le blessé. Ce n’était rien de moins qu’un défi à la morale. Le professeur regrettait presque maintenant d’avoir été aussi dur pour le docteur Moreux qui n’avait pas voulu répondre à son appel. Tout comme le maire, le sous-préfet, les curés et le commissaire de police, le docteur Moreux s’était rangé du côté de la morale. C’était d’ailleurs le même souci qui avait inspiré ces bonnes gens, l’année passée au mois d’août, alors qu’ils prenaient tacitement à leur compte le supplice du milicien.
Passant auprès de l’hôtel d’Houy, Watrin
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pénétra dans le jardin par l’une des brèches du mur de clôture. Une bombe ayant éclaté dans la cave, il ne restait pas pierre sur pierre de l’hôtel, mais le jardin, situé en contrebas de la maison, avait moins souffert. Les pelouses étaient jonchées de débris projetés par l’explosion ; l’herbe envahissait les allées, des bouquets d’orties poussaient un peu partout et, dans un angle du mur de clôture, une bombe avait creusé un large cratère. En revanche, les beaux arbres étaient pour la plupart intacts comme aussi les bosquets et les massifs de buis et le lieu gardait l’ancienne harmonie des lignes, malgré les pierres, les gravats, les éboulis et les herbes folles qui lui donnaient un charme d’abandon romantique. Oubliant son aventure, Watrin songeait à la vieille marquise d’Houy, qui avait eu vingt ans vers 1880, et l’imaginait jeune, mince, flexible, ombrelle et robe à tournure, déambulant sous les frondaisons entre le chanoine de Blémont et le colonel des hussards. En arrivant au fond du jardin, il découvrit, creusée dans une butte de terre, une grotte artificielle d’où jaillissait une petite source dont
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l’eau s’écoulait sur un lit de rocailles. L’endroit était frais, cerné par des bosquets qui poussaient à l’ombre de deux gros hêtres. Comme il approchait de la grotte pour entendre chanter la source, le professeur sursauta, surpris par la présence d’une jeune fille brusquement surgie d’une niche de verdure où elle était assise sur un banc de pierre. Croyant contrarier un rendez-vous, il s’abstint de manifester son étonnement en reconnaissant la fille des Archambaud. Elle avait pleuré, son visage était rouge, elle tenait un mouchoir roulé en boule. Il se disposait à lui abandonner le terrain après une parole banale sur la fraîcheur des ombrages, mais elle éclata en sanglots, le visage enfoui dans ses mains. Watrin ne crut pas devoir la laisser seule et, en attendant qu’elle s’apaisât un peu, il regarda au fond de la grotte miroiter l’eau de la source. Marie-Anne cessa de sangloter. Laissant tomber ses deux mains, elle leva sur lui ses yeux en pleurs et, soudain, dit avec un accent de colère, comme si elle le chargeait d’un reproche qu’elle ne pouvait contenir plus longtemps :
« Je viens de rentrer à la maison et j’ai trouvé
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maman qui embrassait le collaborateur sur la bouche ! »
Watrin ne fit que hocher la tête. Quelques secondes passèrent et Marie-Anne, avec le même accent de colère interrogea :
« Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?
– Presque rien.
– Une femme de son âge ! Qui a une fille de dix-huit ans ! »
Watrin plaida autant qu’il put la cause de Mme Archambaud. L’âge ne faisait rien à la chose, ni l’expérience qui est plutôt une incitation. À ses yeux, la faute de M me Archambaud était de n’avoir pas pensé à fermer la porte à clé. Pour le reste, il n’y voyait qu’un accident. Nous sommes si riches, disait-il, si secrets à nous-mêmes, tant de sources bouillonnent en nous, et il y a tant de routes, de chemins, d’allées et de sentiers qui s’ouvrent à chaque instant devant nos pas, que le fait de s’égarer dans l’un ou dans l’autre n’a rien qui doive surprendre beaucoup. Il affirma aussi que la vie était un grand fleuve magnifique dont
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le courant nous emportait entre des rives peuplées de chênes, d’hibiscus, de roseaux, de sapins, de cocotiers, de flamants roses, de roses trémières, de lapins blancs, de cerisiers en fleur, de cannes à pêche et d’éléphants, qu’il fallait conduire sa barque de façon à ne pas gêner celles des autres, sans oublier jamais de s’enchanter aux mille et mille merveilles chatoyant à perte de vue, sans non plus se demander toujours si les eaux du grand fleuve ne rouleraient pas par hasard des rats crevés, des ordures ou des vieilles rentières étranglées. Marie-Anne trouvait que ce n’était pas bien là la question. Elle aurait souhaité que le professeur situât l’aventure de sa mère dans un cadre moins vaste.
« Monsieur Watrin, je suis très malheureuse. Je ne pourrai plus me trouver en face de maman.
– Allons, allons, dirait-on pas que le monde a changé de visage tout d’un coup.
– Justement, il a changé de visage.
– Eh bien, il faudra ne rien laisser paraître de votre désarroi. Pensez dans quelle anxiété doit être Mme Archambaud en ce moment et quels
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seraient sa douleur et son affolement si elle ne vous voyait pas rentrer à midi. Pensez aussi que la pauvre femme vous observera en tremblant et qu’il dépendra de vous qu’elle surmonte son humiliation et son désespoir. Il faudra toutes les ressources de votre tendresse, toute l’ingéniosité de votre cœur généreux pour guérir une plaie aussi profonde, aussi brûlante. »
Vu sous cet aspect pitoyable, l’égarement de Mme Archambaud attendrit Marie-Anne. Son dégoût et sa rancœur fondaient dans un élan de charité. Watrin était très content de lui. Comme il se disposait à quitter les lieux, elle eut une nouvelle crise de larmes et le retint par la manche de son veston.
« Monsieur Watrin, j’ai un amant aussi. »
Le professeur sembla plus touché par cette révélation-là que par la première. Marie-Anne ajouta d’une voix brisée :
« Il veut acheter un magasin de chaussures et m’épouser.
– Alors, c’est très bien.
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– Il a l’air d’un gros curé en civil et il n’a en tête que de faire remonter le niveau moral.
– Vraiment ? dit le professeur. C’est épatant. On se sent tout heureux de penser qu’il existe des êtres aussi charmants. Cher gros curé en civil, on l’aime déjà, et son niveau moral et son magasin de chaussures. Ah ! les hommes, Marie-Anne, les hommes ! Quelles créatures adorables ! Ils vont, ils viennent, ils sont cafetiers, professeurs, cordonniers, présidents, communistes, facteurs, ajusteurs, ingénieurs, cantonniers, ils ont chacun sa tête à soi avec quelque chose dedans bien à soi aussi, ils sont rusés, malins, gentils, et ils se démènent, ils s’aiment, ils se jouent des tours, ils se tuent. Des vrais petits diables. Voyez, Marie-Anne, j’aime bien les éléphants et les autres bêtes aussi et les arbres et les oiseaux. Naturellement, les oiseaux. Mais j’aime mille fois mieux les hommes, parce qu’ils sont mille fois plus beaux. N’est-ce pas ?
– Si vous voulez, répondit Marie-Anne, mais lui, je le trouve bête. Il ne veut pas que je fasse du théâtre. Il décide que nous vendrons des souliers.
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Mais pourquoi serait-ce lui qui déciderait ? Parce qu’il a de l’argent ? Je me fiche de son argent. Et ce complet noir, ce feutre noir, ce faux col de marié. Tenez, je vois à qui il ressemble. C’est à Lablatte, vous savez, le gros sacristain visqueux de Saint-Euloge. Monsieur Watrin, qu’est-ce que vous pensez de la virginité des filles ? »
Watrin n’y avait jamais réfléchi. La fanfare blémontoise, qui avait donné plusieurs fois depuis le discours du sous-préfet, se fit entendre encore un coup, mais plus lointaine.
« C’est le vin d’honneur à la mairie. Il est temps que je me dirige de ce côté-là pour prendre mon fils. »
Ensemble, ils quittèrent l’hôtel d’Houy et sortirent des ruines près du grand carrefour où ils se séparèrent. Sur le chemin de la maison, Marie-Anne s’arrêta un instant pour attendre Gaigneux qui venait du centre de la ville. Sa présence au vin d’honneur n’ayant pas été jugée indispensable, il avait lâché le cortège en route.
L’attente de Marie-Anne et le sourire dont elle l’accueillit lui firent un sensible plaisir. Ils
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échangèrent quelques paroles sur le retour des prisonniers. La jeune fille se tournait parfois vers lui avec un regard un peu triste dans lequel il croyait deviner une obscure confidence. En bas de l’escalier, elle mit sa main dans la sienne et l’y laissa pendant la montée des deux étages. À la porte de l’appartement, elle lui serra la main avec force, et il fut bouleversé par la tristesse de son sourire.
Marie-Anne était allée directement à la salle à manger, sans s’arrêter à la cuisine où Mme Archambaud et la femme de Gaigneux s’activaient en silence, chacune pour son compte. Elle pensait avec anxiété à l’instant où elle se trouverait en face de sa mère. Heureusement, Loin se tenait caché dans la chambre des jeunes gens. M me Archambaud, en entrant dans la salle à manger, ne chercha pas à éviter le regard de sa fille. Contrairement aux supputations de Watrin, elle ne semblait nullement torturée par la honte et l’angoisse. Plutôt que de la gêne, elle éprouvait de l’agacement et presque de l’irritation à se trouver dans une situation qui faussait un rapport d’autorité. En face de Marie-Anne rouge et
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balbutiante, elle se tenait droite, le menton haut, l’œil inquisiteur, et parlait du ton sévère qu’elle eût pris pour la réprimander.
« Tu n’es plus une enfant. Tu es en âge de comprendre qu’aucune femme n’est à l’abri de certaines tentations. Ton père a cru bon d’introduire ici un homme avec lequel il nous condamnait à une intimité de chaque instant. Bien entendu, il ne s’est pas soucié du danger qu’il faisait courir à sa femme et à sa fille. Heureusement, j’y ai pensé pour lui et c’est en m’efforçant de te préserver que je me suis trouvée prise. Je préfère d’ailleurs que ce soit moi qui aie succombé. Quand je pense à ce qui aurait pu t’arriver. Enfin, n’en parlons plus. Tiens, tu vas mettre le couvert et venir m’aider à la cuisine. Tu sais que nous sommes sept à déjeuner. »
Mme Archambaud avait tenu à célébrer convenablement le retour du prisonnier. Voilà ce qu’il y avait à manger : œufs durs et tomates en salade, filets de harengs, soufflé au fromage, rôti de bœuf, asperges à la sauce blanche, salade, tarte, fraises. Et il y eut de trois vins. En dépit de
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quoi, le déjeuner resta morne d’un bout à l’autre, les convives ayant tous une raison d’être sombres ou inquiets. Pierre, à l’issue de la cérémonie, avait rencontré le professeur Jourdan qui lui avait fait part de certains scrupules patriotiques et lui conseillait maintenant de livrer le traître fasciste. Ils devaient avoir à ce sujet un entretien dans la journée de lundi et Pierre, qui s’était montré rétif tout à l’heure, ne doutait guère de se laisser convaincre par son maître, ce dont il ressentait déjà moins d’effroi que de satisfaction. Pour Maxime Loin, il ruminait sa honte et son dégoût de lui-même, enfermé dans un mutisme douloureux, n’osant seulement lever les yeux et se désespérant à la pensée que Marie-Anne l’avait surpris dans les bras d’une femme de quatre-vingt-cinq kilos, qui, supplétivement, était Mme Archambaud.
Aimable et réservé, le fils de Watrin promenait autour de la table des regards prudents et, redoutant les pièges de la conversation, se montrait avare de paroles. Aux questions qui lui étaient faites, il répondait sans hâte, après avoir cherché dans les yeux de ses interlocuteurs les
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mots qu’ils attendaient de lui. En présence de ces gens qui savaient jouer le jeu, qui en connaissaient les conventions et les limites, il se sentait en état d’infériorité et, sans avoir précisément peur, il cherchait dans leurs attitudes et dans leurs propos les enseignements qui lui permettraient de se diriger dans un monde où l’art de déguiser semblait être la plus haute vertu. Comme la maîtresse de maison le prenait à témoin de l’insolence de Maria Gaigneux et des communistes en général, il s’abstint de répondre et se tira d’affaire par un sourire insignifiant et il sut s’en tenir à ce même sourire au moment où il fut question de son frère aîné qui avait déserté en 39 et s’était enfui au Mexique. On ne le vit quitter cette réserve que lorsque Archambaud l’interrogea sur l’état d’esprit politique qui avait régné dans les stalags. Charles expliqua que, dès après l’armistice de 40, il avait flairé le complot qui se tramait contre la nation sous les auspices du Maréchal. Malheureusement, beaucoup de ses compagnons s’étaient laissé prendre aux mensonges de Vichy, trop nombreux même étant ceux qui avaient persévéré dans une erreur
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criminelle. Mais lui n’avait jamais été dupe et n’avait du reste pas caché ses opinions.
« J’avais tout de suite compris que la clique maréchaliste se réjouissait de la défaite de la France et chercherait à l’enfoncer de plus en plus. J’ai dit tout de suite : de Gaulle.
– Naturellement, dit Archambaud. C’est comme moi. »
Et l’ingénieur eut un sourire apitoyé qui laissa le jeune Watrin tout pensif.
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