Uranus
Chapitre VIII
D’habitude, le dimanche matin, Léopold flânait par la ville jusqu’à onze heures. Ce dimanche-là il arpentait la salle vide du Progrès, les mains dans les poches, son énorme tête entraînée en avant comme si un fardeau de pensées lui pesait sur la nuque. Son front de robot était barré par un pli profond ayant presque l’importance d’une ornière. Parfois, il venait s’encadrer dans le chambranle de la porte, qui était juste à la dimension de ses épaules et, le nez à la vitre, regardait le mouvement de la place Saint-Euloge, tandis que ses mains s’agitaient dans ses poches. Il était au milieu de la salle, près de la poutre d’étai, lorsqu’il s’arrêta brusquement et, clignant un œil, toute la face contractée, se mit à compter sur ses doigts. Sa femme apparut derrière le zinc avec un panier de pommes de terre qu’elle se préparait à éplucher.
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« Tiens, dit-elle, tu ne sors pas, ce matin ?
– Non ! gueula Léopold.
– Fais donc comme tu veux. Depuis hier, je ne sais pas ce que tu as. On ne peut seulement plus t’adresser la parole. »
Le regard noir, Léopold marcha vers le zinc en grondant :
« Tu veux le savoir ce que j’ai ? Tu tiens à le savoir ? Eh bien, je vais te le dire. Ce que j’ai, c’est que je suis poète ! Parfaitement, poète ! Et s’il y en a que ça dérange, ils n’ont qu’à venir me le dire ! ‶Passez-moi Astyanax, on va filer en douce.″ Bien sûr, tu n’y comprends rien, mais ça, c’est un vers. Et quand j’aurai trouvé le deuxième, j’en aurai deux. Et quand j’en aurai trente, quand j’en aurai cinquante... alors là... »
Son visage s’illumina. Il se pencha sur le zinc, attrapa une bouteille et se versa un double blanc. Ayant bu, il devint rêveur.
« La façon que les choses s’emmanchent, il y a de quoi penser. Dire qu’il a fallu qu’on se mette dans la limonade en 28, que la guerre éclate en 39
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et que Blémont soit bombardé en 44 pour que moi, je devienne poète. Dis donc, Andréa, celui qui nous aurait dit ça, il y a seulement vingt ans, quand on s’en allait sur les routes derrière la jument. Vingt ans, à bien réfléchir, ce n’est pas grand-chose, et pourtant ! Dans ce temps-là, moi, je ne pensais guère d’être un jour poète. Et toi, bien sûr non plus, tu ne pensais pas à la pauvre gueule de vieille que tu as maintenant. Quand je te vois toute moche, toute ratatinée, que je te revois au temps où on courait les foires, en maillot rose pour la parade... »
Léopold mit ses mains en porte-voix et beugla en se penchant de droite et de gauche :
« Mesdames et messieurs, vous allez avoir la chance et l’avantage d’assister au travail de la plus belle troupe de lutteurs qui ait jamais été rassemblée pour le plaisir des connaisseurs. Mesdames et messieurs, vous avez devant vous le fameux Raoul de Bordeaux, champion du Sud-Ouest, cent trente-cinq centimètres de tour de poitrine. Remarquez, mesdames et messieurs, la puissance de l’encolure. Et voici maintenant le
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terrible Ali ben Youssouf, le tombeur de l’Afrique du Nord, le seul homme au monde qui ait osé se mesurer avec un gorille. Et n’oublions pas, mesdames et messieurs, votre serviteur, Léopold de Cambrai. Mon nom a fait trop de bruit en France et en Europe pour que j’aie besoin de me présenter autrement. Et enfin, mesdames et messieurs, notre fameuse championne, M me Andréa, qui exécutera tout à l’heure pour votre émerveillement, une démonstration de jiu-jitsu. Venez voir les lutteurs ! Venez voir... »
La voix lui manqua. Il reprit haleine, essuya son front en sueur et reprit sur le ton du simple commentaire :
« Toi, tu étais là, sur l’estrade, bien en chair, bien roulée, d’aplomb. Et laisse-moi te dire que tes cuisses en disaient plus long que tous mes boniments. C’est comme ta poitrine. Tous les hommes avaient l’œil dessus. Et au bout de vingt ans, plus de poitrine, c’est la vie. Plus question de cuisses, plus question de rien. Raoul de Bordeaux ? Il est mort. Mme Andréa ? une petite
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vieille, un vieux sac d’os. »
Derrière son zinc, la patronne essuya ses larmes au coin de son tablier. Léopold lui posa la main sur l’épaule et dit avec douceur :
« Ne pleure pas. Je te dis ça parce que c’est la vérité. Ce n’est pas pour te faire de la peine. Au fond, tu n’es pas si à plaindre. Ta chance, c’est que je sois toujours d’attaque. Pas un rhumatisme. Pas une maladie, rien. Solide comme un chêne. Alors, quoi ? pas de raison de pleurer. Si tu étais comme Andromaque...
– Qui ?
– Andromaque, une personne... Si j’avais été tué à la guerre, que le café ait brûlé, que tu te trouves sans un entre les mains d’un étranger qui voudrait te faire son ménage, alors là, tu pourrais pleurer. Mais ce n’est pas le cas. Je suis bien en vie. »
Léopold se versa encore un coup de blanc et murmura pour lui-même :
« Il faudra que je demande à M. Didier ce qu’il buvait, Racine, quand il travaillait. »
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Tournant le dos à sa femme, il se remit à la poursuite de l’inspiration. Bien qu’il n’eût pas réussi encore à accoucher de son deuxième vers, le cafetier n’avait aucune inquiétude. Il n’avait qu’à se recueillir un instant pour sentir en lui une présence obscure et frémissante. Tantôt dans la tête, tantôt dans la poitrine, c’était une force qui travaillait sourdement à la recherche d’une échappée. Parfois, il avait si vivement l’impression qu’elle allait jaillir en une source d’harmonie qu’il faisait un pas en avant comme pour la rattraper, mais la chose restait à l’intérieur. Léopold n’en était d’ailleurs nullement découragé, au contraire. Cette poussée s’exerçant du dedans et qui venait lui battre aux tempes et à la gorge était à elle seule un plaisir. Dans l’attente exaltante du jaillissement, il remuait des idées en place. Mince et flexible dans sa robe de deuil, Andromaque levait sur son sauveur des yeux remplis d’une douceur humide. Au-dessus du berceau de l’enfant endormi, une photo d’Hector était accrochée au mur avec un rameau de buis. Dehors, il faisait clair de lune. Pyrrhus prenait le frais dans la cour du palais, qui
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ressemblait exactement à la cour du Palais de Justice de Blémont, détruit par le bombardement. Moulée dans un costume de dompteuse, avec des bottines de cuir rouge lacées jusqu’aux jarrets, Hermione se cachait derrière un tilleul et regardait son fiancé en grinçant des dents. Oreste, caché lui-même derrière un autre tilleul, la dévorait du regard et il y avait un peu de fumée qui lui sortait des yeux et des narines. Léopold comprenait assez bien la passion d’Oreste. Pour sa part, bien qu’il réservât toute sa sympathie et son estime à la veuve d’Hector, il se sentait très attiré par Hermione qui avait le privilège de lui mettre le sang en mouvement. Il comptait même la rencontrer au bout d’une centaine de vers et s’avouait déjà qu’avec elle, il en irait autrement qu’avec Andromaque. Il y pensait un peu en s’approchant de la porte vitrée, lorsqu’il aperçut Rochard, arrêté de l’autre côté de la place Saint-Euloge, en compagnie du jeune professeur Jourdan. La conversation paraissait des plus cordiales et il croyait en saisir le sens dans les attitudes et les gestes des deux interlocuteurs. Jourdan avait l’air de rassurer son compagnon et
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lui parlait avec un visage rieur. Rien, chez Rochard, ne trahissait l’anxiété ou seulement l’inquiétude. Il hochait la tête en souriant, comme s’il opposait une protestation modeste à une avalanche de compliments. Enfin, comme Jourdan lui donnait une claque sur l’épaule, ils se mirent à rire tous les deux et se séparèrent sur une poignée de main.
Léopold était devenu soucieux. L’accueil que Rochard venait de rencontrer auprès du professeur lui semblait significatif. À n’en pas douter, il venait de recevoir la promesse d’être absous par le parti ou même la nouvelle qu’il l’était déjà. Cette dernière supposition paraissait d’ailleurs la plus probable, le cas du délinquant ayant fait trop de bruit à Blémont pour n’avoir pas été examiné aussitôt.
Cet imprévisible retournement de la situation ne pouvait manquer de comporter pour Léopold des suites fâcheuses qu’il commençait à entrevoir. En absolvant Rochard, non seulement les communistes approuvaient sa conduite, mais ils prenaient à leur compte ses déboires de la
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veille et se chargeaient sans doute de prendre une revanche. Or, la seule réplique possible du parti, la seule qui s’imposât logiquement était l’arrestation de Léopold. Dans la mesure où le parti s’était trouvé compromis par l’aventure de Rochard, il n’y avait pas d’autre moyen de sauver la face. En creusant le problème, le cafetier songea que la riposte des communistes porterait d’autant mieux qu’elle serait prompte. Le danger était donc imminent. On pouvait venir l’arrêter d’un moment à l’autre et quant au motif, il était trop facile de forger une quelconque présomption : deux ou trois lettres de dénonciation y suffisaient. Au besoin, on pouvait s’en passer. Les communistes n’avaient probablement pas l’intention de le perdre. L’important, pour eux, était qu’on l’arrêtât et qu’on le maintînt quelque temps en prison. L’affaire ne viendrait même pas au tribunal et il rentrerait chez lui avec un non-lieu, après cinq ou six mois de détention ou plus.
« Andréa, dit-il en s’approchant du zinc, va prendre les rouleaux d’or dans le placard et cache-les sous le tas de pommes de terre.
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– Tout de suite ? Qu’est-ce qui se passe ?
– Je sens venir la perquisition. Tu m’apporteras ma casquette. »
Lorsque Andréa eut quitté le zinc, Léopold se demanda s’il n’avait pas été trop prompt à s’alarmer. Les raisons qui lui semblaient, la veille, devoir motiver l’exclusion de Rochard, restaient valables. En vérité, l’employé des chemins de fer était très mal vu au parti, principalement des chefs qui devaient être trop contents de le liquider à l’occasion de son équipée à la gendarmerie. S’il n’avait été sûrement informé de ces dispositions, Léopold ne se fût d’ailleurs pas risqué à jouer un tel jeu. Il était difficile de croire que quelqu’un ou quelque chose avait pu plaider en faveur de Rochard. Toutefois, en pareil cas, il fallait réserver la part de l’inconnu, et le cafetier se reprochait justement d’y penser trop tard.
« Ça y est, dit la patronne en apportant la casquette. Qu’est-ce que c’est que cette perquisition ?
– Je t’expliquerai plus tard. »
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Léopold posa la casquette sur sa tête et alla aux informations. Le plus simple comme le plus sûr lui paraissait d’interroger Rochard lui-même. Il croyait avoir des chances de le trouver dans l’un des deux cafés du bord de la rivière. Il le rencontra rue du Moulin, une vieille rue longue et étroite, autrefois peu importante, dont le bombardement avait fait l’artère principale de la ville. Rochard, en complet du dimanche, un chapeau de feutre sur l’œil, arpentait la chaussée en compagnie d’un jeune homme. Ne voulant pas lui parler à la vue des nombreux Blémontois qui déambulaient dans la rue, Léopold lui fit signe de le suivre et, prenant une rue latérale qui débouchait sur les ruines, entra sous une porte cochère. Pas une seule fois il ne s’était retourné pour s’assurer que son ennemi de la veille obéissait à son injonction. Rochard entra sur ses talons et vint se placer devant lui, l’air empressé. Il regardait le cafetier avec des yeux de chien fidèle épiant le caprice de son maître.
« Alors ? demanda Léopold.
– Tu m’as vu causer tout à l’heure devant chez
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toi avec le professeur ? Il me disait que le comité s’était réuni hier soir et que je n’étais pas exclu du parti. Si j’ai bien compris, il a eu l’air de dire que c’était surtout grâce à lui. »
Après un silence, il ajouta d’une voix humble, avec l’accent d’un regret sincère.
« Ce n’est pas de ma faute. Je n’ai rien demandé à personne. Puisque c’était ton idée, je ne demandais pas mieux que d’être exclu.
– Qu’est-ce qu’il a encore dit ?
– Que j’étais un bon communiste. Que j’avais fait beaucoup pour le parti et que je pouvais faire encore beaucoup. Tu penses si je m’en foutais pas mal. »
Le front soucieux, Léopold regardait le bout de ses souliers. L’autre lui toucha le bras timidement.
« Écoute, Léopold, je crois que tu ferais bien de te méfier. Je ne sais rien, je ne peux rien dire de sûr, mais tout à l’heure, Jourdan est venu à parler de toi et voilà ce qu’il a dit, je te répète textuel : ‶Pour Léopold, sois sans inquiétude, on
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pense à lui.″ Et il s’est mis à rire. J’ai essayé de le faire causer, mais il ne m’en a pas dit plus long. Je me suis demandé si, des fois, ils n’auraient pas dans l’idée de t’arrêter. »
Le cafetier ricana, sûr de ce qui l’attendait ; puis laissa éclater sa colère.
« Tu vois où ça mène, tes imbécillités ? Sacré nom de Dieu d’andouille d’abruti ! Tu mériterais... tiens ! »
Rochard vit venir la gifle sans chercher à l’esquiver. La lourde patte ne fit d’ailleurs qu’effleurer le haut de sa tête. Il ramassa son chapeau qui avait roulé sur le pavé et, du bout des doigts, en épousseta la poussière. L’air profondément heureux, il regardait son maître avec des yeux brillants et humides de reconnaissance.
« Charogne ! je devrais t’écraser la gueule, mais tu peux encore m’être utile. Tu vas filer aux renseignements. Tâche de savoir quand on m’arrêtera et si tu apprends quelque chose, viens me le dire au Progrès en passant par le couloir. Je serai de retour dans une demi-heure. »
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