Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 15 sur 23

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Uranus

Chapitre XV

 

Les élèves de première sortaient du café de la Pomme d’Or où ils avaient eu un cours de latin avec le jeune professeur Jourdan. Trois d’entre eux, parmi lesquels Pierre Archambaud, s’installèrent à la terrasse de l’établissement et maître Mégrin, en passant devant eux, put entendre quelques-uns de leurs propos.

« Tu couches toujours avec le patron ? demanda l’un des trois à la jeune servante venue prendre la commande.

– Ça ne te dégoûte pas, un vieux qui a au moins quarante ans ? interrogea Pierre Archambaud.

– J’espère, dit le troisième, que tu te fais payer le prix. »

La petite bonne, les yeux tristes, la bouche pincée par la colère, feignait de ne pas entendre et

 

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se tenait hors de leurs atteintes. Mégrin, pensant à sa propre jeunesse, crut pouvoir se rendre cette justice qu’il n’avait jamais été aussi mufle ni aussi grossier, mais se garda d’en tirer aucune conclusion d’ordre général. Il lui souvint en effet que Monglat, son ancien condisciple, s’était, en diverses circonstances, montré ignoble avec des jeunes filles de son âge. Lui-même n’avait pas été irréprochable. Peut-être le décalage entre les générations était-il beaucoup plus dans la forme que dans le fond. Monglat, par exemple, vers sa dix-septième année, montait dans son grenier et, par les lucarnes donnant sur le jardin des sœurs Saint-Charles, projetait des paquets de cartes postales obscènes.

Les autres cafés de la ville, le Progrès, la Paix, le Commerce, la République, le Dupré lâchaient aussi leurs élèves et leurs professeurs. Jourdan rencontra deux collègues et s’arrêta auprès d’eux sur le bord d’un trottoir. Voyant le professeur Didier se joindre à leur groupe, Mégrin ne sut pas résister à la tentation d’aller l’entretenir de Léopold. Outre Watrin et Didier, amis dévoués du cafetier, il y avait là Fromantin, le professeur

 

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d’histoire, un socialiste combatif qui ne manquerait pas l’occasion de faire des réflexions désobligeantes pour le parti communiste. Jourdan et lui se détestaient, mais se recherchaient pour le plaisir de se quereller.

« Monsieur Didier, dit l’avocat, je vous apporte des nouvelles de votre meilleur élève, celui qui mérite le prix d’excellence. Je parle de Léopold. Savez-vous que notre cafetier a tiré grand profit de vos leçons et qu’il connaît son Racine sur le pouce ? Tout à l’heure encore, dans sa prison, il m’a récité un long passage d’Andromaque et avec un sentiment, une compréhension qui m’ont bouleversé.

– Pauvre cher Léopold, soupira Didier, je ne me console pas de son aventure. Et comment va-t-il ?

– Mal ! Pensez qu’il buvait ses douze litres de blanc par jour, au bas mot, et qu’il a été sevré tout d’un coup. J’ai grand-peur qu’il finisse au cabanon.

– C’est déplorable ! s’écria Didier.

 

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– Léopold est un être charmant, adorable, déclara Watrin. Et quel personnage magnifique !

– Le seul édifice pittoresque de Blémont, enchérit l’avocat. Mais la guerre ne l’aura pas épargné non plus. »

Le jeune professeur Jourdan restait silencieux avec au coin des lèvres un pli d’ironie. En sa qualité de marxiste, il méprisait le pittoresque comme un ingrédient à colorer la misère du peuple. Fromantin, pour les mêmes raisons, professait également un grand dédain de l’anecdotique et du singulier. Épris de grandes lignes, de schémas, de vues cavalières, il n’eût pas aimé qu’on le soupçonnât de s’intéresser à un Léopold.

« Je vous assure, dit-il, que je n’ai pas le moindre goût pour ce genre de Quasimodo abruti d’alcoolisme. Il paraît qu’une certaine bourgeoisie esthète raffole du monstrueux et, soit dit en passant, le fait n’a d’autre valeur à mes yeux que celle de symptôme. Pour moi, ce M. Léopold est simplement un homme et un citoyen, et c’est à ce double titre que ses

 

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malheurs lui ont acquis ma sympathie. Je n’hésite pas à le dire, l’incarcération de cet innocent, perpétrée pour je ne sais quelles fins ténébreuses, me soulève d’indignation et de dégoût. »

Ici, le professeur Fromantin regarda ses interlocuteurs et, tripotant son carré de barbe noire, poursuivit en fixant son collègue Jourdan :

« Je ne sais pas ce que vous en pensez vous-même. À une époque où nous assistons quotidiennement au recul de l’esprit démocratique et républicain, nul n’oserait en pareil cas préjuger des réactions de ses amis les plus intimes. Nous avons connu des temps où le simple fait d’appartenir à la gauche constituait une présomption d’honnêteté et de générosité. Aujourd’hui, nous voyons précisément des gens de gauche qui n’hésitent pas à ranger l’arbitraire et l’injustice au nombre des plus précieuses conquêtes de la libération sociale. Est-ce vrai, Jourdan ? »

L’avocat se réjouissait du tour que prenait la conversation. Jourdan réussit à faire bonne contenance et demanda très crânement :

 

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« De quelles gens de gauche parlez-vous donc, Fromantin ?

– Je parle des gens de gauche qui ont trahi l’idéal marxiste pour satisfaire...

– J’y suis ! coupa Jourdan. Vous faites allusion à ces pseudo-marxistes qui jouent auprès de la classe ouvrière le triste rôle que leur assigne...

– Trahi l’idéal marxiste pour assouvir ce besoin d’idolâtrie...

– Que leur assigne le grand capitalisme international ; ces agents...

– D’idolâtrie et cette religion de la contrainte qui ont au cœur...

– Ces agents doubles...

– Au cœur de l’intellectuel bourgeois... »

Jourdan et Fromantin parlaient en même temps et en venaient à crier à tue-tête pour se faire entendre. De l’autre côté du carrefour, à la terrasse de la Pomme d’Or, Pierre Archambaud dit à ses deux compagnons :

 

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« Voilà encore Ivanovitch qui s’engueule avec Bouc d’ébène. Vous allez voir qu’ils vont se foutre une peignée.

– Penses-tu, dit le voisin, des types comme eux, ça peut discuter des heures sans se faire de mal. Je sais ce que c’est. Mon père est socialiste, il passe sa vie à discuter et à s’engueuler, aussi bien avec ses adversaires qu’avec ceux de son bord. Il a beau bégayer et être con comme la lune, il adore ça. Vous vous rendez compte, avec des Ivanovitch et des Bouc d’ébène qui parlent comme ils respirent et qui ont des arguments plein la tête, ce que ça doit donner.

– On deviendra peut-être comme eux, dit le troisième. Après tout, ce serait bien naturel. La politique, ça nous concerne.

– Et après ? La chimie aussi nous concerne, mais mon père ne s’y intéresse pas.

– Moi, dit Pierre Archambaud d’une voix sombre, le communisme m’irait assez.

– Moi, je préfère les brunes. »

Pierre laissa fuser les rires et les plaisanteries

 

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de ses deux condisciples sans y prendre part. L’idée qu’il pût devenir communiste retenait sérieusement son attention. Le spectacle de Jourdan et de Fromantin, les raisons sûrement excellentes dont ils nourrissaient la haine et le mépris qu’ils se vouaient l’un à l’autre lui donnaient à penser. Il pressentait l’agrément qu’il peut y avoir à disposer d’une armature et d’un venin efficace pour servir ses exécrations. Il arrive trop souvent que les haines et les antipathies, pour n’avoir pas su trouver une pente commode, restent des sentiments timides et honteux et finissent même par se dissiper.

Cependant, les deux professeurs se jetaient à la tête tout ce qu’ils avaient l’habitude de se reprocher en pareil cas : L’un divisait les masses prolétariennes, affaiblissait chez elles le sentiment de classe et s’ingéniait à ménager des raisons d’être au capitalisme bourgeois. L’autre s’entendait reprocher son goût pervers du césarisme, son horreur bien bourgeoise des libertés ouvrières, son conformisme et son âcreté de curé échauffé, son amoralisme jésuitique, et cette grande fringale de violence, de sang, de

 

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terreur, si caractéristique, affirmait-il, de l’insuffisance sexuelle. Dans la discussion, Jourdan s’attachait au point de vue dogmatique, mais Fromantin se plaçait sur un terrain plus mouvant, plus humain, où il faisait d’injurieuses trouvailles. Il avait l’art des incidentes et des a parte insidieux qu’il formulait en caressant sa barbe noire, le regard perdu sur le champ des ruines, avec un sourire empreint de sérénité, comme s’il n’était pas vrai qu’il se concentrât de toute sa haine pour mortifier l’adversaire.

« Au fond, disait-il avec des suavités dans la voix qui suffisaient à faire étinceler le regard de Jourdan, au fond, toute l’histoire de l’humanité se résume dans une lutte perpétuelle entre les deux notions de droit humain et de droit divin. Nous en connaissons les plus grandes étapes et nous disposons ainsi d’une expérience utile. Le fait que la notion de droit divin trouve actuellement son exaltation dans le communisme moscoutaire ne doit pas nous faire désespérer du progrès social. Il s’agit en somme d’un simple retour de flamme, je veux dire d’un retour aux origines, quelque chose comme une offensive du

 

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paléolithique. Il est justement donné au socialisme...

– Décidément, Fromantin, vous êtes un salaud, dit Jourdan.

– Puisque vous n’avez plus de ressource que dans l’injure, je vous fais la charité de rompre le combat. »

Après avoir serré les mains des deux autres collègues et de l’avocat, le professeur d’histoire eut à l’adresse de Jourdan un sourire de pitié et s’éloigna en songeant à ses reparties heureuses et à l’avantage, pour lui évident, qu’il venait de remporter. Le groupe se disloqua et Mégrin dit au professeur Didier en montant avec lui la rue du Moulin :

« Si vous vous reportez à vos débuts dans l’enseignement, vos collègues d’aujourd’hui doivent vous paraître bien agités.

– Ne croyez pas ça. J’ai vu, quand j’étais jeune, des professeurs se colleter à propos de Renan, d’autres se haïr parce qu’ils tenaient pour la prononciation en ous ou en us. L’attribution

 

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des tableaux d’honneur et des prix d’excellence créait des inimitiés sans merci. Nous prenions très au sérieux notre enseignement, nos élèves et nos personnes mêmes. Nous donnions beaucoup au métier et nous trouvions en lui nos véritables raisons d’être. Même pour les plus médiocres d’entre nous, il y avait dans l’exercice de notre ministère quelque chose d’exaltant. Vous ne le croirez peut-être pas, mais un petit professeur de collège comme moi avait l’illusion de façonner l’univers. Je retrouvais le de viris aussi bien dans une ordonnance préfectorale que dans un discours de Jaurès. Tout ce qui était bien, valable, de bon usage, portait la marque de notre enseignement et nous voyions chaque jour s’étendre notre empire. Les voyageurs de commerce parlaient comme Cicéron et les gendarmes comme Tacite. Les filles de joie s’appelaient des péripatéticiennes. Le pouvoir et l’opposition, la richesse et la misère, les élites et la populace se balançaient harmonieusement comme les membres d’une période magnifique. Le bruit de ma règle frappant sur mon pupitre portait aux quatre coins de la France, avec les grands noms de Cincinnatus, de

 

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Cornélie, de Brutus, l’amour de la patrie, les vertus d’ordre et d’obéissance, le culte du pain et de la charrue, le respect candide des grandes fortunes et de la misère. Il retentissait jusqu’au fond de notre empire, élevant à la dignité d’homme et de soldat nos frères inférieurs des continents brûlés. C’était le bon temps. Grâce à nous, la France était éternelle. Aujourd’hui, jeunes ou vieux, les professeurs se contentent de faire consciencieusement leur travail. Ils savent bien que pour fabriquer un radiateur électrique, pour lâcher une bombe du haut d’un avion, pour carotter le fisc et pour entendre les grandes idées du siècle, il n’y a pas besoin d’avoir Virgile et Racine sur la langue, ni les leçons de l’histoire dans la tête et qu’en obligeant des garnements à digérer ces foutaises, ils risquent de les rendre inaptes à l’existence qui les attend.

– J’imagine que de ce point de vue, les scientifiques ont encore bonne conscience.

– Illusion, répliqua sombrement Didier. Watrin, qui n’a rien d’un pessimiste, me le disait encore hier. Pour faire des officiers et des

 

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ingénieurs, nous perdons sept ans – le quart d’une existence utile – à leur gâter la tête avec une poésie des mathématiques, dont un spécialiste n’a que faire. Il existe en France même des ingénieurs fermés à toutes mathématiques et qui manient les intégrales aussi utilement qu’un polytechnicien, sans en connaître autre chose que le mécanisme des formules. Voyez-vous, maître, le grand ennemi de la France, c’est la culture générale qui poétise et dramatise l’univers et nous en dérobe la réalité. Quand on pense que chez nous un commissaire de police sait plus de mathématiques qu’un chef d’industrie soviétique ! un contrôleur du fisc plus de latin et d’histoire qu’un ministre américain ! Nous, les professeurs de collège, nous avons beau avoir l’esprit faussé par les humanités, nous sommes à même de nous rendre compte à quel point notre rôle est néfaste. Aussi notre métier de malfaiteurs publics ne nous intéresse-t-il plus... Les problèmes qu’il propose ne sont jamais les vrais problèmes. Sachant que l’avenir ne peut germer que dans les têtes dures et obtuses des garçons à lourdes mâchoires, nous voyons avec tristesse des

 

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collégiens mordre à nos boniments sur le grand siècle ou l’emploi du subjonctif. Il serait pourtant si facile de les désabuser et d’en faire des brutes efficaces !

– Vous exagérez, monsieur Didier. Le rôle de l’intelligence est loin d’être fini.

– C’est vrai, j’exagère. Mon dépit de vieil homme et peut-être aussi le désir de me faire mieux comprendre me poussent à être injuste envers l’époque. Non, le rôle de l’intelligence est loin d’être fini, mais celle de nos garçons n’est vraiment pas préparée à saisir les variations d’un univers qui se transforme de plus en plus vite. Les leçons du passé tirent notre jeunesse en arrière alors que, pour elle, il est grand temps d’apprendre à vivre dans l’avenir. Mais personne, chez nous, ne voit l’époque avec les yeux de l’époque. Vous venez d’entendre Jourdan et Fromantin. Ils peuvent ainsi disputer pendant des heures de l’orthodoxie marxiste, comme si une doctrine déjà vieille d’un siècle avait un intérêt d’actualité. Vous me direz que la Russie est marxiste. Et après ? Elle pourrait être aussi bien

 

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mosaïste ou anabaptiste. Ce qui compte, c’est que pour elle le monde a commencé hier et qu’elle a ainsi trois cents ans d’avance sur nous. C’est justement cette avance que nous devons travailler à rattraper. Une révolution ? À quoi bon ? Les chefs seraient des petits bourgeois comme Jourdan, imprégnés de culture classique. Ce qu’il nous faut, ce sont des méthodes d’éducation nouvelles. »

Précisément, le professeur Didier avait imaginé une méthode dont il attendait beaucoup. Il s’agissait d’abord de donner à l’enfant le sens du présent et de l’avenir. Pour cela développer en lui dès le jeune âge l’idée qu’il n’y a rien de permanent et que tout ce qui appartient au passé est chose vile et indécente ; lui apprendre à considérer les êtres et les actions sous leur aspect futur et à en déboîter toutes les possibilités ; entraîner son esprit à suivre et à saisir simultanément plusieurs conversations, plusieurs idées et à procéder par bonds ; obliger les élèves à jouer à des jeux dont les règles se transforment sans cesse par leurs soins ; ne leur faire lire que des histoires ayant trait à une époque encore à

 

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venir, les verbes étant tous au futur et la psychologie des personnages comportant toujours des marges d’incertitude ; supprimer l’histoire, les cimetières, les bibliothèques et tout ce qui retient l’esprit de se projeter dans le futur. Didier n’eut d’ailleurs pas le temps d’exposer à fond son système, car ils arrivaient à la charcuterie où Mégrin avait son domicile. Avant de rentrer chez lui, l’avocat demanda au réformateur s’il pensait qu’ainsi rééduqués, les Français dussent être plus heureux. Question absurde et bien française, répondit Didier. L’idée de bonheur, qu’il considérait comme un ignoble suintement du passé, une fleur vénéneuse de nécropole, un abat-jour sordide et poisseux, était condamnée sans retour par sa méthode d’éducation.

Mégrin ayant disparu dans le couloir de la charcuterie, le vieux professeur se trouva seul au bord du trottoir et très triste. La perspective de regagner sa petite chambre de bonne l’écœura et il se prit à penser qu’il n’était pas heureux. La vie lui parut si terne qu’il regretta de n’être pas mort dans le bombardement, mais il se souvint qu’aux premières bombes, il avait eu très peur de mourir

 

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et qu’au fond de l’abri où il s’était réfugié, il avait prié Dieu de l’épargner, en faisant observer qu’il rendait encore des services. Il lui revint également qu’après l’alerte et bien qu’exaucé, il était redevenu athée. Ce détail, qui remontait pour la première fois du fond de sa mémoire, l’irrita contre lui-même. Il faisait chaud et dans l’étroite rue du Moulin flottaient des odeurs de latrines. L’idée de se trouver seul dans sa petite chambre tiède avec ses honteux souvenirs du bombardement lui fut intolérable. Il rebroussa chemin et se dirigea vers la rivière en songeant à ses deux fils. Tous deux habitaient Paris, l’un professeur agrégé dans un lycée de la rive gauche, l’autre marchand de légumes et de volailles près de la Bastille. Certainement, ils avaient de l’affection pour leur père, mais non moins certainement, ils le trouvaient ennuyeux, maniaque et grincheux, et leurs femmes le détestaient. Avant la guerre, ils faisaient l’effort de venir passer chez lui une semaine par an. Pendant l’occupation, les visites avaient été plus rares et plus courtes. Cette année, vu l’impossibilité de se loger à Blémont, ils ne

 

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viendraient pas. À cette pensée, le père eut la gorge serrée et la paupière humide, ce qui acheva de l’indisposer contre lui-même, car il se rendit compte qu’il faisait exprès d’avoir la gorge serrée et qu’il sollicitait adroitement ses glandes lacrymales, sans doute afin de se prouver qu’il était un père très tendre et très à plaindre ou peut-être plus simplement pour le seul plaisir d’être ému. En réalité, malgré l’affection qu’il portait à ses fils, leur présence lui était toujours très pénible. Passé le moment des effusions, il s’irritait de les sentir étrangers, émancipés, soustraits à son autorité. Il souffrait aussi de sa maladresse, de ses fausses attitudes, de la perspicacité de ses deux garçons à son égard et surtout de leurs supériorités. Comme tous les gens très attachés à leur réputation de simplicité, il était profondément orgueilleux, voire vaniteux. En veine de sincérité, si toutefois c’est être sincère que de l’être seulement envers soi-même, il songea qu’en face des gens de Blémont, il avait honte de la profession de marchand de volailles et de légumes qu’exerçait Léon, le second de ses fils. Tout à l’heure encore, n’était-ce pas le désir

 

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de briller qui lui avait fait tenir à l’avocat des discours où il avait exagérément forcé l’expression de sa pensée ? « N’empêche que pour toute la ville, je suis ce bon et brave M. Didier, un homme d’autrefois comme on n’en fait plus, un modèle de conscience, de simplicité, de droiture, de modestie. Et peut-être que c’est vrai tout de même. » Comme il traversait le carrefour et s’engageait dans l’avenue Aristide-Briand, les trois collégiens quittaient la terrasse de la Pomme d’Or et l’un d’eux fit observer :

« Voilà le Sidi qui va retrouver Cocu et Ivanovitch. »

En effet, Watrin et Jourdan l’avaient précédé sur le chemin menant à la rivière.

 

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