Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 16 sur 23

Pages du PDF

Uranus

Chapitre XVI

 

« Venez donc jusqu’à la rivière, avait dit Watrin. Je vous ferai voir un coin où c’est plein de libellules.

– Quel triste personnage ! s’était écrié Jourdan en emboîtant le pas. Vous avez entendu cette mauvaise foi, ce fiel, cette suffisance ? Que des gens puissent prendre au sérieux un être aussi grotesque, aussi stupide, aussi visqueux, je n’en reviens pas. Pour moi, Fromantin est le prototype du socialiste français. Avec ses phrases onctueuses, sa dialectique en tire-bouchon, sa voix grasse, retroussée, ses indignations trémolantes, ses regards au ciel et son sale petit rire cochon, il est le parfait tartufe du marxisme. Je dirai même qu’il en a le physique. Ce petit ventre rond de père Ubu de la Révolution, et sa face de bonbon rose et sa barbe de petit-bourgeois jouisseur, qu’est-ce que vous en dites ?

 

285

Comme gueule de renégat, convenez qu’on ne fait pas mieux. »

Watrin ne disait rien. Il trouvait sympathique la fureur de son jeune collègue, mais ne souscrivait à aucun de ses jugements sur Fromantin. À vrai dire, il ne se souciait pas d’entrer dans leurs querelles ni même d’en pénétrer le sens exact. Communistes et socialistes étaient à ses yeux des êtres exquis, appartenant à une symphonie tendre et magnifique dans laquelle ils se composaient avec les éléphants, les libellules et une foule d’autres merveilles comme les prés, la rivière et les ruines de Blémont. Tout en accordant à Jourdan une attention distraite, il admirait les décombres qui bordaient le côté gauche de l’avenue Aristide-Briand. Là s’étendait naguère le quartier le plus bourgeois de la ville, presque entièrement neuf. Sous le soleil, les ruines apparaissaient blanches et propres. Comme Jourdan prenait respiration, Watrin dit en les lui montrant :

« On dirait des maisons semées à l’automne. À se demander si une bonne pluie...

 

286

– Leur crime impardonnable, c’est d’avoir tablé sur les sentiments petits-bourgeois de peur et de prudence qui subsistent au cœur du prolétaire. Ils ne paieront jamais assez cher la bassesse de leur calcul. Un type comme Fromantin... »

Il invectivait encore contre Fromantin et les socialistes en arrivant au bord de l’eau. Pourtant, il oublia tout lorsque Watrin l’eut emmené sur une langue de terre qui s’allongeait entre la rivière et un bras d’eau morte. L’endroit était frais et secret. Ils s’installèrent au bout de la presqu’île, dans une herbe haute et touffue, à l’ombre d’un orme auquel était amarrée une barque. Dans le bras mort qu’ombrageaient de lourds feuillages, l’eau immobile avait le poli et l’opacité d’une laque verte. De hauts roseaux, d’une tendre couleur de jeunes pousses séparaient la morte de la rivière. D’un sourire, Watrin montra les libellules promises, volant au-dessus des roseaux, se posant à la pointe des tiges. Des araignées d’eau glissaient sur la surface laquée et l’animaient d’un frémissement à peine visible. Côté rivière, au milieu du courant, l’eau miroitait

 

287

sous le soleil, mais près du rivage opposé, sous les arbres et les buissons, l’onde était noire et profonde. L’endroit semblait si bien clos et retiré que Watrin et Jourdan imaginaient sans effort être loin de Blémont. Une voix de fillette, qui allait s’éloignant chanta une chanson pleine de pâquerettes. Ils se regardèrent avec un peu d’anxiété, car ils pensaient tous les deux au petit chaperon rouge. Après quoi, ils échangèrent un sourire qui dura longtemps.

« Jourdan, mon petit, soyez gentil, dit Watrin à mi-voix. Faites quelque chose pour Léopold. Vous êtes couché dans une bonne herbe fraîche, entre l’eau qui coule et l’eau qui dort, et les libellules vous aiment bien. Pensez à ce bon gros ours qui se cogne aux murs de sa prison et vous comprendrez combien il doit être malheureux. »

Jourdan soupira en pensant au cafetier privé d’espace, de vin blanc et de libellules. Il se sentit plein de compassion pour le prisonnier et pour tous les prisonniers de Blémont et de France. Pour tous les prisonniers du monde, songea-t-il avec élan. Plaignant leurs faiblesses, leurs

 

288

aveuglements, leur misère, il eut un mouvement généreux et leur rendit la liberté. Mais aussitôt son cœur s’emplit d’ombre à la pensée des saboteurs et des trotskystes qui payaient dans les prisons de Russie. Ceux-là méritaient leur sort. Ils étaient des ennemis de l’ordre.

« Mon pauvre ami, mais je ne peux rien faire.

– Je vous en prie, soyons sincères et parlons franchement. Vous savez mieux que moi que Léopold n’a rien fait, absolument rien qui vaille la prison. Au fond de vous-même, vous ne pouvez pas admettre que pour de misérables susceptibilités de parti, d’ailleurs purement locales, un innocent soit maintenu sous les verrous.

– Écoutez, Watrin, je ne suis pas juge d’instruction. Tout ce que je sais, c’est que Léopold est accusé d’avoir donné asile au traître Maxime Loin.

– Mais c’est archifaux !

– La justice nous le dira. Pour moi, en conscience, je le présume coupable. Rochard

 

289

affirme avoir vu Maxime Loin chez Léopold. Or, Rochard est un excellent communiste, un militant qui a fait ses preuves et je ne me reconnais pas le droit de suspecter son témoignage. »

Watrin comprenait déjà la vanité de son entreprise et hésitait à poursuivre. Il se fit scrupule d’abandonner aussi vite.

« Admettons, dit-il, que le cas ne soit pas parfaitement clair et qu’il subsiste l’ombre d’un doute. Tenez, admettons le pire et que Léopold ait accueilli le fugitif chez lui sans pouvoir se résoudre à le dénoncer. Qu’est-ce que ça peut bien vous faire ?

– Alors, là, je trouve que vous allez fort. Qu’est-ce que ça peut bien me faire ? Vous ne pensez tout de même pas que je puisse pardonner à un homme qui s’est fait le complice d’un traître, d’un vendu fasciste, d’un ignoble voyou !

– Ignoble voyou ? Qu’en savez-vous ? Vous ne connaissez pas Maxime Loin.

– Je n’ai pas besoin de le connaître pour savoir que ce type-là est une basse crapule, une abjecte

 

290

fripouille qui s’est fait compter le prix du sang et qui s’est réjoui des souffrances de nos martyrs. Il y a des gens assez naïfs pour lui accorder l’excuse de la bonne foi abusée et lui prêter une pensée politique. Je ne suis pas de ces gens-là, je ne suis pas assez simple pour croire que ces aides si empressés des bourreaux hitlériens aient jamais obéi à un sentiment humain. La vérité est qu’il n’y avait dans toute cette racaille qu’une dégoûtante vénalité, un mauvais plaisir de nuire, une basse vocation de putain, la joie sadique d’humilier et de torturer et la haine du prolétariat comme de tout ce qui est beau, noble, généreux. Du reste, la pourriture bourgeoise... »

L’œil en feu, la voix vibrante de haine, Jourdan oubliait qu’il était chez les libellules. Watrin avait perdu tout espoir de le gagner à la cause de Léopold et le considérait avec un peu de surprise. D’ordinaire, son jeune collègue communiste le faisait penser à ces ecclésiastiques portés sur le béret basque et les attitudes martiales. En le voyant dans cet état de transes, il croyait sentir la revanche du garçon laborieux dont la jeunesse a été mangée par les livres et les

 

291

examens, et qui ne sait pas se rattraper sur la vie.

« Jourdan, je sais que vous ne ferez rien pour mon cher Léopold. C’est votre affaire et je n’insiste plus, mais vous avez vingt-sept ans, vous êtes communiste et vous le resterez, car vous n’êtes plus le fils d’une femme. Vous êtes le fils de vos lectures. Au moins, Jourdan, soyez un vrai matérialiste et non pas une absurde contrefaçon. La première chose à faire est de vous débarrasser de votre croyance aux démons et de cette idée que les hommes sont ou des anges ou des possédés. Dire que Maxime Loin, les collaborateurs et les bourgeois sont pétris d’abjection, c’est exactement faire profession d’antimatérialisme. À votre place, je me méfierais aussi de vos transports de haine et de fureur. À la rigueur, je comprends que vous désiriez l’extermination des ennemis de la cause. Comme vous ne paraissez pas très doué pour la vie, j’admets même que vous ayez besoin de rêver à des bagnes et à des exécutions pour prendre goût aux réalités... »

Watrin sourit et ajouta aussitôt :

 

292

– Là, je suis méchant. Ne faites pas attention, je me venge un peu. Simplement, je veux vous dire qu’une si grande haine est peu compatible avec les croyances dont vous faites profession. »

Jourdan écoutait son collègue avec un peu de pitié en songeant que le cher homme retardait d’un bon demi-siècle. Il se contenta de répliquer que le mépris et la haine étaient des réalités agissantes, qu’en outre ces sentiments-là entraînaient les prolétaires à des simplifications de jugement et des généralisations excessives comptant comme des facteurs primordiaux de la révolution mondiale. Watrin, qui ne tenait jamais beaucoup à ses propres arguments, laissa tomber le propos. Toutefois, il songea qu’il était lui-même un matérialiste très accompli. Acceptant avec optimisme les évidences les plus désobligeantes pour l’espèce humaine, il aimait la vie et les hommes pour ce qu’ils étaient sans éprouver le besoin de les transfigurer et il ne méprisait rien ni personne, ni aucun des grands points d’interrogation qui lui semblaient devoir rester à jamais sans réponse. Du reste, son matérialisme était récent. Autrefois, il se sentait

 

293

enclin aux grandes effusions, aux vastes embrassements, mais son commerce avec Uranus lui avait appris à se méfier des au-delà et des infinis et à concentrer toutes ses forces d’amour sur le champ de la vie terrestre.

Jourdan se leva. Il était accablé de travail de toute sorte et il ne pouvait, dit-il, donner beaucoup à la nature. Watrin se laissa aller et demeura un instant. Sur le chemin du retour, longeant la rivière, il vit son collègue Didier assis au bord de l’eau et s’arrêta auprès de lui. Le vieux professeur l’entretint de ses fils auxquels il n’avait cessé de penser. Watrin en profita pour lui demander si l’un d’eux pouvait trouver dans la capitale un asile et un moyen de subsister à un maréchaliste n’ayant eu d’autre tort que d’être imprudent. Didier se déroba.

« Vous connaissez, dit-il, ma largeur d’esprit. Je crois être capable d’entrer dans toutes les raisons qui ont poussé un homme à trahir. Je plains sincèrement les collaborateurs qui se sont laissé tromper de bonne foi, mais ne me demandez pas de rien faire pour eux. Je suis

 

294

d’une époque où l’on ne transigeait pas sur le devoir patriotique.

– Intransigeance à éclipses, répliqua Watrin. Rappelez-vous, sous l’occupation... »

Le vieux professeur l’arrêta d’un geste de la main et eut un bon sourire, à soi-même indulgent.

« Je me rappelle parfaitement. Il m’est arrivé, en effet, de vous tenir des propos peu conformes aux exigences de mon patriotisme. Peut-être même avez-vous pu croire que j’étais une espèce d’anarchiste. Que voulez-vous, j’ai toujours eu le goût du paradoxe et je crains bien d’être incorrigible. La plupart des Français sont ainsi. Ce n’est pas ce qui les empêche d’aimer leur pays. »

Tout en parlant, le vieil homme surveillait sournoisement le visage de son collègue et s’inquiétait de ne pas rencontrer son regard. Watrin jetait dans l’eau des cailloux qu’il ramassait dans l’herbe, auprès de lui, et s’efforçait d’atteindre un morceau de bois qui dérivait. Ayant touché le but, il rit de plaisir et, se tournant vers Didier, lui dit brusquement :

 

295

« Pourquoi ne pas avouer simplement que vous avez peur ?

– Peur ?

– Vous avez peur de vous compromettre en aidant un collaborateur. Et même après avoir refusé, vous n’êtes pas encore tranquille. Vous avez peur de ne pas avoir l’air suffisamment patriote.

– Je vous demande un peu pourquoi j’aurais peur, mon pauvre ami. Peur de quoi et peur de qui ? À mon âge, on n’a plus d’ambitions de carrière, on n’est plus un objet d’envie pour personne. En admettant que je sois mal vu des puissants du jour, que voulez-vous qu’on me fasse ? Et puis, vous avez l’air de l’oublier, nous vivons en république et nous n’avons pas à répondre de nos moindres paroles. »

Watrin s’était remis à lancer des cailloux dans la rivière. Le professeur Didier, silencieux, semblait s’intéresser à un troupeau de vaches qui passaient sur le pont. Lorsque le troupeau fut hors de vue, il regarda longuement le dos de ses vieilles mains flétries et ses ongles sales.

 

296

« Eh bien oui, dit-il, j’ai peur. Vous êtes content ?

– Voyons, Didier, vous savez bien que je n’ai pas voulu vous tourmenter, mais seulement vous offrir une occasion de vous délivrer.

– Je vous ai dit les raisons pour lesquelles je devrais n’avoir pas peur. Mais le fait est que j’ai peur. Il me semble toujours que les gens me soupçonnent de ne pas haïr ce qui doit être haï, de ne pas adorer ce qui doit être adoré. Rien n’est plus éloigné de moi que les sentiments forcenés de haine et d’idolâtrie, et cette modération, j’en souffre maintenant comme d’une infirmité. Je voudrais penser comme tout le monde et que ça se voie sur ma figure. Alors, je joue la comédie, je fais des bassesses. Quand des Jourdan ou des Fromantin rugissent des imprécations contre les collaborateurs, je ne peux pas m’empêcher d’en remettre et s’ils m’informent qu’un homme a été fusillé, je prends malgré moi un air de jubilation. Tenez, j’ai dans ma classe le fils d’un gaulliste communiste. Eh bien, j’ai beau m’en défendre, j’ai pour lui des égards que je n’ai pas pour les

 

297

autres élèves. J’évite de le punir, je m’arrange pour lui flanquer de bonnes notes. Quelle misère, Watrin, quelle misère. Et vous, vous n’avez pas peur ?

– Si un petit peu. À vrai dire, très peu. Mais moi, je ne suis pas tout à fait normal. Je suis détraqué. Vous, Didier, vous vous comportez comme une cellule saine dont la teneur en phosphore ou en calcium se modifie avec celle de l’organisme auquel elle appartient. Vous avez peur avec trente-neuf millions de Français. N’en soyez pas affligé, mais admirez cet impérieux sentiment de l’harmonie qui vous pousse à hurler avec les loups. Aujourd’hui, c’est l’harmonie de la grande peur qui règne parmi les hommes. Il y a beaucoup d’autres harmonies plus belles qui auront leur tour. Le monde est merveilleusement construit et l’homme en est le chef-d’œuvre parfait, Didier, je vous le jure.

 

298