Uranus
Chapitre XXI
Archambaud sortit son complet le plus neuf, un bleu foncé fileté de blanc, celui qu’il s’était fait faire au marché noir en 43, et qu’il réservait pour les cérémonies, les voyages à Paris, les repas chez le patron de l’usine ou chez d’autres notables. En le prenant dans le placard, il lui souvint de l’avoir porté pour la première fois lors de la venue du Maréchal à Blémont. Le vieux avait été reçu à l’hôtel de ville et les ingénieurs et chefs de service de l’usine figuraient en corps à la cérémonie. Au-dehors, la foule avait envahi la place et débordait dans les rues avoisinantes et une grande clameur de tendresse montait vers le balcon de la mairie. Archambaud songea qu’il allait se trouver tout à l’heure en face de cette même foule prête à soutenir de ses acclamations les paquets d’injures que ne manqueraient pas de prodiguer les orateurs à l’adresse du Maréchal. Anxieux de savoir comment il se comporterait
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lui-même au milieu des officiels, il se méprisait déjà. Sans doute s’abstiendrait-il d’applaudir, mais sa probité n’irait pas jusqu’à protester. Seul en serait capable un de ces êtres naïfs et compliqués du type Maxime Loin, qui accordent plus d’importance à ce qu’ils pensent qu’à leur subsistance.
Pour l’instant, Loin était dans une grande anxiété, car M me Archambaud, prétextant une migraine violente, avait décidé de rester à la maison. En outre, elle prétendait n’avoir pas trop de toute sa matinée pour se préparer à recevoir Watrin et son fils qui devaient déjeuner chez l’ingénieur. Loin lui représentait vainement qu’il était de son devoir d’assister à la cérémonie et que l’absence d’une personne de sa qualité ne manquerait pas d’être commentée avec malveillance. Archambaud, qu’il essaya plusieurs fois de mettre dans son jeu, n’attachait aucune importance à la décision de sa femme. Germaine n’a qu’à faire ce qui lui plaît, disait-il. Loin voyait venir avec crainte le moment où il céderait de gré et de force, mais surtout de gré, aux instances de Mme Archambaud. Sa conscience lui
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reprochait de trahir son bienfaiteur, mais plus encore de trouver un attrait, même passager, à une créature de quatre-vingt-cinq kilos et d’un peu de moustache. Il croyait à l’existence d’une harmonie préétablie entre les femmes jeunes, jolies, bien faites, et les hommes appartenant à une élite spirituelle et c’était sa conviction douloureuse qu’un homme de valeur, tel qu’il jugeait être, ne pouvait, sans démériter, consentir à l’étreinte de Mme Archambaud.
Les enfants étaient sortis l’un après l’autre. Marie-Anne devait rejoindre le fils Monglat dans les ruines de la rue Émile-Bon, près de la gare. Pierre était allé se perdre solitairement dans la foule, sans autre but que de fuir l’écœurant voisinage de Loin. Archambaud n’avait plus qu’à enfiler son veston lorsque Watrin entrouvrit la porte pour lui demander de l’aide. N’ayant qu’un complet, celui qu’il portait tous les jours, le professeur avait voulu faire honneur à son fils en mettant un faux col cassé et n’arrivait pas à ajuster son bouton de col. Sa cravate verte, rehaussée de motifs grenat, était posée sur la table.
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« Excusez-moi, dit Archambaud, mais vous ne pensez pas qu’il vaudrait mieux mettre une cravate noire ?
– Pourquoi ?
– Pour votre fils. Comme vous allez lui annoncer la mort de sa mère...
– Vous avez raison, j’aurais dû y penser. Je trouve qu’il n’y a rien de plus charmant que cette habitude de porter le deuil d’un parent ou d’un époux. Elle procède d’un si joli sentiment. Ah ! les hommes sont des êtres merveilleux. Dire que l’idée ne m’est jamais venue de porter le deuil de Thérèse. Il est vrai que sa mort a été pour moi une grande joie. Tout de même, j’avais là l’occasion de lui faire une gentillesse et je regrette de n’y avoir pas pensé. »
Mme Archambaud, impatiente, vint les presser de ne pas se mettre en retard. Elle noua elle-même la cravate noire du professeur, ajusta les manchettes de son mari, tendit à chacun son veston à enfiler, et les poussa tous deux dans le couloir, sous le regard sombre de Maxime Loin.
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« Je ne vois pas pourquoi, dit Archambaud, Germaine nous presse tant. Nous avons encore plus d’une demi-heure avant le train. Vous n’avez pas envie de boire quelque chose ? »
Montant vers la gare, une foule endimanchée déferlait dans les rues entre les maisons pavoisées. L’usine avait donné congé à ses ouvriers et la plupart des boutiques étaient fermées. Les habitants des plus proches villages étaient venus nombreux. En traversant la place Saint-Euloge, Watrin entendit plusieurs fois prononcer le nom de Léopold, régulièrement ponctué par des rires de gaieté et il s’inquiéta. Au Progrès, Rochard se démenait avec économie, face à une dizaine de buveurs alignés au zinc. Le professeur demanda si on avait des nouvelles du patron.
« Ça va », répondit simplement Rochard.
Les clients parlaient de Léopold, de coups de clairon, de coups de gueule, et s’esclaffaient bruyamment.
« Alors, quoi, dit l’un d’eux, en s’adressant à Rochard, il ne va pas se montrer un peu ? Où
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c’est qu’il est ?
– J’en sais rien. Moi, je fais mon travail. Le reste n’est pas mon affaire. »
N’osant reparaître derrière son zinc, Léopold se cantonnait dans la cuisine et se repentait amèrement de son éclat de la veille. Vu l’état d’ébriété dans lequel il était alors, le cafetier n’avait retrouvé au matin que des souvenirs confus. Il se rappelait les accents du clairon emplissant la nuit de Blémont, mais le ton et la substance de sa harangue se perdaient dans une obscurité redoutable.
« Enfin quoi, qu’est-ce que je leur ai raconté, au juste ? demandait-il à Andréa.
– De toutes les couleurs que tu leur en as raconté. Y en avait pour tout le monde : La Résistance, l’armée, la police, les communistes surtout.
– Ah ! bon Dieu ! gémissait Léopold. Et qu’est-ce que j’en disais des communistes ?
– Ce que tu en disais ? Qu’ils étaient des cons, des assassins, des cochons, des vendus...
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– Ah ! bon Dieu de bon Dieu ! Quand même, je n’ai nommé personne ?
– Non, tu t’es gêné. Gaigneux, Jourdan, Ledieu, Fougerot, ils y ont tous passé. Et le directeur de la prison. Plus bas que terre, que tu l’as traité.
– Le directeur ! Misère ! Et qui encore ?
– Monglat. Qu’est-ce que tu n’as pas raconté sur Monglat... qu’il était un menteur, un voleur, qu’il avait gagné plus d’un milliard avec les Boches.
– Ah ! nom de Dieu ! C’est la fin de tout. Monglat !
– Tu causais souvent aussi d’un nommé Racine.
– Pour celui-là, je n’ai pas pu en dire de mal. Racine, par le fait, c’est un peu mézigue. Naturellement que je ne vais pas me comparer à un homme qui a écrit trente ou quarante mille vers, moi qui n’en ai encore que trois, mais lui aussi a commencé par le commencement. Hier soir, justement, j’étais bien parti. Du train où j’y
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allais, j’en serais peut-être à mon quinzième vers aujourd’hui si j’avais su me retenir de leur envoyer leurs quatre vérités, à ces cochons-là. Mais allez donc travailler quand vous attendez les gendarmes. À l’heure de maintenant, un poète, on vous le flanque en prison avec les satyres et les assassins. Et rien à boire. Eh bien, moi, leur prison, je n’y retournerai pas. Et ils peuvent venir me chercher. Ils peuvent m’envoyer les gendarmes, la police et les F.F.I. par-dessus le marché, je me charge de les recevoir. »
Telles étaient, au moment où Watrin et Archambaud quittèrent le Progrès, les dispositions de Léopold qui passait par des alternatives de révolte et de découragement. Au cours de la journée, le vin blanc aidant, la colère devait l’incliner de plus en plus à la révolte. Il ne doutait pas d’être arrêté dans les deux jours et Andréa, en proie à la même certitude, le pressait de s’enfuir dans la campagne où il avait la possibilité de trouver un asile sûr. Léopold objectait qu’en se soustrayant ainsi à une arrestation, il risquait de s’exiler pour un très long temps et qu’à tout prendre, mieux valait
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pour lui d’aller en prison, jurant d’ailleurs l’instant d’après qu’il ne se laisserait pas enfermer. De temps à autre et sans conviction, il caressait l’espoir qu’à l’occasion du retour des prisonniers, on passerait l’éponge sur son incartade.
Gendarmes et agents contenaient la foule autour d’un large espace en demi-lune, laissé libre devant l’entrée de la gare. À gauche de la porte se tenaient le maire, les conseillers municipaux, le sous-préfet, le chanoine Bertin, le curé Jaillet, les ingénieurs de l’usine et divers notables, parmi lesquels Monglat père. À droite, huit F.F.I. en armes, les représentants du parti communiste et ceux du parti socialiste et le corps enseignant de Blémont. Le chef de gare avait prêté son balcon du premier étage à l’Harmonie blémontoise. Les socialistes déployaient un très grand drapeau tricolore qu’ils avaient fait confectionner en secret pour la circonstance, mais les communistes, ayant eu vent de quelque chose, en arboraient un plus vaste et qui était à franges dorées. Jourdan rompant avec le protocole, s’était séparé de ses collègues pour rejoindre le drapeau
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du parti, mais sa mésaventure de la veille était déjà connue des camarades qui s’en entretenaient à voix basse et s’en amusaient. Gaigneux lui-même, bien que la conduite résolue du jeune professeur le lui rendît presque sympathique, ne pouvait s’empêcher de sourire à chaque fois que son regard se posait sur la lèvre tuméfiée de l’agresseur.
Le chef de gare apparut sur le pas de la porte et annonça que le train avait un quart d’heure de retard. L’assistance était grave, un peu émue. Jourdan fut vivement contrarié par le retard du train. Sentant flotter autour de lui l’ironie, d’ailleurs bienveillante, de ses camarades, il était à la fois peiné et intimidé. D’un ton presque agressif, il les entreprit soudainement sur le chapitre de Léopold et la nécessité de sanctionner sévèrement ses retentissantes injures à l’égard du parti. Un silence hostile accueillit sa proposition. On était las des histoires de Léopold, sans compter que le personnage était sympathique. À la différence de Jourdan qui se sentait constamment communiste et jusque dans les plus humbles circonstances de la vie quotidienne, les
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camarades étaient bien loin d’avoir cette conscience presque physique de leur mission et, essayaient-ils de se situer dans l’existence, c’était en se référant à leur travail, à leur famille, à leurs amitiés, à leurs habitudes, à des liens personnels avec le monde qui les entourait. Aussi restaient-ils sensibles à l’humour que comportait pour un Blémontois la tonitruante sortie de Léopold. Comme le professeur revenait à la charge, l’un d’eux lui répondit : « Tu nous casses la tête avec ça. On l’a sorti de prison hier, on ne va pas l’y remettre aujourd’hui. » Et un autre ajouta : « Tu n’as qu’à le dérouiller et ce sera réglé. » Ces dernières paroles, évoquant Jourdan aux prises avec Léopold, provoquèrent un accès de gaieté qui alla jusqu’au fou rire.
Jourdan, les mâchoires crispées, tourna le dos aux rieurs. Irrité, il leur en voulait surtout de l’indulgence perverse dont ils faisaient preuve à l’égard du cafetier. « Rien de plus dangereux chez le travailleur français, songeait-il, rien de plus pernicieux que ce sens de l’humour et du pittoresque, qui vient affaiblir les réactions normales de la conscience de classe. C’est ce
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manque de gravité-là qui fait justement le jeu de l’adversaire. La bourgeoisie le sait bien puisqu’elle se sert de ses Fernandel, de ses Chevalier, de ses Édith Piaf pour proposer au prolétariat la tragédie sociale sous des aspects récréatifs, comiques, poétiques, attendrissants. Le rire, la tendresse, la poésie, voilà les vrais ennemis du peuple. Il nous faut un prolétariat en proie aux seuls sentiments de haine, de tristesse et d’ennui. » Tandis que les camarades, derrière lui, parlaient tout bêtement de l’atelier, des gosses ou du film qu’ils étaient allés voir la veille, il tournait sa mauvaise humeur contre le ciel trop bleu, la brise chargée des odeurs des champs et surtout cette grande foule trop bien vêtue qu’il aurait voulue loqueteuse, morfondue, pataugeant sous un couvercle de nuages noirs, dans une gadoue pestilentielle. Seule, la vue des ruines, dont la longue perspective s’amorçait à gauche de la gare, lui était de quelque réconfort. Les deux hôtels, le café et l’imprimerie qui bordaient autrefois la place n’étaient plus que des alignements de moellons et des tronçons de murs, sur lesquels s’étaient juchés quelques dizaines de
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Blémontois.
Derrière les décombres de l’imprimerie, dans les ruines de la distillerie Monglat, Marie-Anne et Michel devisaient en tête à tête, abrités des regards des curieux par les pans de murs qui délimitaient autrefois le bureau du marchand de vin. Vêtu et coiffé de noir, col cassé et cravate gris perle, le fils Monglat parlait depuis trois quarts d’heure et, d’écouter, Marie-Anne était un peu abrutie.
« Nos ancêtres les chevaliers, qui chevauchaient bardés de leurs armures de fer, menaient une rude existence, mais toute de droiture et d’idéal. Et ils étaient heureux. Pourquoi ? parce qu’ils avaient leur conscience pour eux. Aujourd’hui, on ne pense plus qu’à l’argent, le niveau moral descend tous les jours un peu plus, et on est moins heureux qu’autrefois. Je pense qu’il est temps de pousser un cri d’alarme et de revenir à la simplicité de nos pères. Pour ma part, j’ai choisi de vivre dans la dignité. Notre bonheur, ma chérie, ne devra rien qu’à mon travail. J’ai des économies, j’achèterai
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un grand magasin de chaussures et avec le fruit de nos efforts, nous vivrons dans une aisance modeste, mais solide, qui nous permettra d’élever nos enfants et d’en faire plus tard des hommes d’honneur et des femmes d’intérieur. J’ai décidé que notre mariage se fera en octobre.
– Mais ton magasin, tu l’achètes à Paris ?
– Non, ce sera soit à Bordeaux, soit à Lyon. J’ai pensé aussi à Lille.
– Mais moi, il faut que je sois à Paris. Justement, je commence mes cours de théâtre en octobre.
– Voyons, chérie, il n’est pas question de théâtre. Nous parlons sérieusement.
– Mais je parle très sérieusement. »
On entendit le sifflet encore lointain d’une locomotive, puis la rumeur de la foule.
« Voilà le train, dit Michel en se levant du tas de pierres sur lequel ils étaient assis. Pendant que j’y pense, tu n’as rien dit à Maxime Loin ni à personne de la combinaison dont je t’ai parlé hier soir ?
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– Non, pas encore.
– Ça ne marche plus. J’ai reçu une lettre ce matin. Il faut attendre une dizaine de jours. »
Marie-Anne s’était levée à son tour et, considérant le fils Monglat, le trouvait moins beau qu’à son ordinaire. Le noir ne l’avantageait pas. Il paraissait plus âgé d’au moins dix ans et avait l’air entre deux messes. Le regard de la jeune fille le gêna et il détourna le sien sur l’ouverture de la porte qui encadrait un paysage de ruines.
« La vérité, déclara-t-il avec effort, c’est que je ne peux rien faire en ce moment, à cause de mon père. Il est bouleversé par l’histoire Léopold. »
Le train arrivait en gare. Michel ôta son chapeau et posa un baiser sur le front de Marie-Anne. Avant de la quitter, il exprima le regret de ne pouvoir la rencontrer dans l’après-midi. Son père ayant pris rendez-vous avec le préfet, il lui fallait l’accompagner au chef-lieu.
« Ça ne fait rien », dit-elle en passant la porte.
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Seuls, les plus proches parents des prisonniers avaient été autorisés à passer sur le quai. Quand les soldats descendirent du train, il y eut une mêlée inquiète dans laquelle Watrin se trouva perdu un moment. Les embrassades étaient presque silencieuses. On n’avait rien à se dire qui pût tenir en quelques phrases et on échangeait plus de regards que de paroles. Watrin évoluait maladroitement dans la confusion des civils et des militaires, heurtait les gens, trébuchait sur des bagages et, comme un oiseau effaré, tournait la tête en tous sens. Il cherchait un garçon de vingt-trois ans à la figure un peu poupine et ce fut un homme de vingt-huit, aux traits plus affirmés et plus mâles, qui vint à lui. Les deux hommes s’embrassèrent. Le jeune Charles Watrin était accompagné d’un soldat plus âgé que lui de sept ou huit ans, un petit homme brun aux yeux rieurs, qui promenait autour de lui des regards curieux.
« C’est Fernand Gallien, dit Charles à son père. On était au même commando. »
Gallien serra la main du professeur et s’éloigna discrètement. Il savait n’être attendu de
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personne, car la nouvelle de la mort de son père lui était parvenue en 43 et il ne lui restait qu’une tante âgée et impotente qui ne pouvait se déplacer.
« Et maman ? » interrogea Charles.
Watrin n’y pensait plus. Il répondit en souriant :
« Ta maman est morte. »
Le garçon changea de visage.
« Elle a été tuée dans le bombardement. Elle était chez des amis. La maison a été anéantie. »
Les yeux secs, Charles, plein d’horreur, essayait d’écarter la vision de sa mère écrasée comme un gros insecte et de retrouver les images paisibles et aimables des jours d’autrefois. Watrin, remué de tendresse et de compassion, voulut le presser contre lui, mais s’y prit maladroitement et s’embarrassa dans les bagages déposés à ses pieds. Charles se dégagea de son étreinte avec impatience. La locomotive crachait une épaisse fumée qui se répandait sous la verrière de la gare en un brouillard puant. Le train
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démarra, emportant vers leurs destinations respectives d’autres prisonniers libérés qui chantaient aux portières la joie du retour.
« Quelle chose étonnante qu’un train, dit Watrin. Et ces rails qui s’enfuient dans la campagne, deux par deux, propres, luisants, pimpants, quelle invention charmante. J’aime bien les rails. »
Il avait un sourire d’émerveillement. Surpris par cette légèreté d’humeur, le soldat considérait son père d’un œil méfiant et devinait déjà que son veuvage n’avait jamais été pour lui une épreuve très cruelle. De son côté, Watrin se rendit compte que son attitude n’était pas accordée aux sentiments qu’éprouvait son fils et voulut revenir à la mort de sa femme, mais il n’en eut pas le temps. Le commissaire de police, assisté de deux agents, s’occupait à grouper les soldats pour les conduire devant la foule et les autorités. Derrière eux, les parents refluaient à l’intérieur de la gare et se pressaient aux fenêtres de la salle des pas perdus et de la salle d’attente pour assister au déroulement de la cérémonie. Une grande
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clameur accueillit les soldats débouchant sur la place.
Ils étaient une quarantaine de Blémontois et quelques cultivateurs des communes voisines, tous chargés de mallettes, de valises ou de ballots. D’eux-mêmes, presque machinalement, ils s’alignèrent sur deux rangs comme pour un dernier appel. Quand la Marseillaise éclata, ils joignirent les talons, le menton haut, le regard fixe. Mais, peu à peu, les têtes se tournaient vers la gauche. Sur le chemin du retour, les prisonniers avaient appris le bombardement de Blémont. Bien que leur voyage à travers l’Allemagne les eût familiarisés avec le spectacle des ruines, ils n’avaient pas imaginé leur propre ville ainsi réduite au tiers, ni ce grand champ de décombres où se trouvaient enfouis tant de souvenirs réchauffés pendant cinq ans de captivité. Devant ces visages de soldats, figés par la surprise, ces yeux agrandis par la vision du désastre, la foule reprenait une conscience nouvelle de son malheur. Le sentiment d’une grande détresse commune étreignit l’assemblée. Des femmes sanglotaient, des hommes
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s’efforçaient de maîtriser leur émotion. Parmi les soldats, certains cherchaient du regard l’emplacement d’une maison où ils avaient eu leur foyer. Charles Watrin fixait les tilleuls de l’ancienne place d’Agut, situant ainsi exactement le lieu où il avait laissé sa mère en février 40, à sa dernière permission, mais son camarade Fernand Gallien, qui se trouvait au premier rang à son côté, ne trouvait pas de repère qui lui permît de situer la maison paternelle.
La Marseillaise terminée, le maire s’avança sur le front des soldats. Il avait les yeux humides et le papier sur lequel était écrit son discours tremblait dans sa main. « Mes chers enfants, commença-t-il, après cinq années de séparation qui ont été pour vous... » Il dit les souffrances morales et physiques des prisonniers, l’anxiété et la tristesse des familles demeurées sur le sol natal, l’espoir jamais défaillant. Soudain, il y eut un léger remous au bord de la foule. Les agents chargés de contenir les spectateurs s’écartèrent pour laisser passer un groupe de cinq hommes d’entre vingt et vingt-cinq ans, qui se dirigèrent posément vers les militaires. L’un d’eux, le plus
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grand, saisit le soldat Fernand Gallien par le bras, le tira hors du rang et, après lui avoir porté un coup de poing en pleine figure, le jeta à terre. À son exemple, ses quatre compagnons se ruèrent sur le prisonnier à coups de poing et à coups de pied, frappant à la tête et au corps. Gallien se débattait faiblement, perdant son sang par la bouche et par le nez avec abondance. Le maire était devenu très pâle, mais décidé à ne rien voir, il poursuivait son discours d’une voix vacillante : « C’est avec une grande fierté et une immense joie que notre vaillante cité accueille aujourd’hui ses fils les plus chers... » Le commissaire avait tourné le dos à l’exécution et se dirigeait vers le groupe des conseillers municipaux. Les soldats pensifs, restaient à leur rang et, tirant du spectacle une leçon de prudence, se pénétraient de l’idée qu’ils étaient maintenant en liberté surveillée et qu’il leur faudrait d’abord réviser les amitiés et les affections qu’ils avaient cru retrouver au pays. Seul, Charles Watrin, poussé par un mouvement généreux, fit un pas en avant, mais rentra dans le rang aussitôt. Le maire trémolait d’une voix fatiguée : « Votre sacrifice, votre admirable
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résistance morale... » À l’ombre du drapeau tricolore, Gaigneux se sentait mal à l’aise et aurait souhaité pouvoir intervenir ou au moins, s’esquiver, mais il gardait assez de sang-froid pour ne pas céder à une tentation aussi absurde. Tout comme son camarade Jourdan qui, lui, jouissait du spectacle sans arrière-pensée coupable, il comprenait parfaitement l’utilité et le bien-fondé d’un châtiment administré en public. Ce Fernand Gallien, ancien communiste en rupture depuis les accords germano-russes et précédé à Blémont par la réputation de vichyssois enragé qu’il s’était acquise en captivité, ne méritait certes pas un mouvement de pitié. La correction qu’il était en train de recevoir ne pouvait être que d’un bon exemple pour la population blémontoise. Enfin, et c’était là le plus important, l’accueil réservé à leur camarade ne manquerait pas de faire réfléchir les autres prisonniers qui, au cours d’une longue captivité, avaient nourri un sentiment trop exaltant de la liberté.
« La grandeur de la France... Le sinistre vieillard... la clique des traîtres vichyssois... » Le
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maire prit respiration et les applaudissements éclatèrent. Bachelin, le patron de l’usine, applaudissait à bras tendus et surveillait ses ingénieurs. En dépit de la promesse qu’il s’était faite, Archambaud n’eut pas l’audace de refuser ses applaudissements. Laissant Gallien sur le carreau, les cinq exécuteurs se retiraient tranquillement, sans vaine forfanterie, avec la bonne conscience du travail bien fait. Au premier rang des spectateurs, une fillette de trois ans, dans les bras de son père, dit en montrant du doigt les cinq hommes : « Méchants, méchants. » Le père se tourna aux voisins avec un faible sourire, mais ne rencontrant que des visages fermés et prudents, il baissa la tête, et son pâle sourire s’effaça tandis que son front se barrait d’un pli d’inquiétude.
Bien en vue, entre la foule inerte et le premier rang des soldats, Gallien restait allongé sur le dos, le visage sanglant, la bouche tordue, les yeux noyés de rouge, les lèvres et les paupières éclatées. Sa poitrine se soulevait à une cadence précipitée, il poussait de petits geignements couverts par le discours du maire, qui touchait à
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la fin de sa péroraison. « ... Pour devenir, auprès de vos frères de la Résistance, les artisans de son impérissable grandeur. » Applaudissements, la foule, les municipes, les communistes, les curés, les socialistes, les ingénieurs, Bachelin, Archambaud. Ayant fait compliment au maire de son éloquence, le sous-préfet quitta le corps des officiels pour aller porter aux prisonniers le salut du gouvernement. Jeune, portant joliment l’uniforme, le visage aimable, le regard profond, il allait d’une démarche aisée, sans du tout voir l’homme ensanglanté gisant sur le dos, lorsqu’un incident vint troubler son assurance. Le professeur Watrin, ayant franchi les rangs des soldats, se penchait sur le blessé et, avec son mouchoir, essuyait le sang qui coulait sur son visage. Comme il passait la main sous son dos pour tenter de l’asseoir, Gallien poussa un cri de douleur. Le sous-préfet s’était arrêté, surpris, et cherchait une contenance.
« Venez m’aider », lui dit Watrin.
Le sous-préfet eut un haut-le-corps et détourna la tête, quêtant du regard une inspiration auprès
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des officiels. Watrin, la main levée, cherchait autour de lui un homme de bonne volonté. Archambaud voulut être cet homme, mais ne put trouver l’usage de ses jambes. Par la suite, il ne devait jamais penser, sans rougir, à ces quelques secondes pendant lesquelles il s’était senti rivé à sa place comme s’il eût été une molécule organique de la foule. Le professeur, s’avisant qu’il avait un fils, se tournait vers lui :
« Charles, viens m’aider », ordonna-t-il.
Charles se dandina, rouge et hésitant, mais comme son père insistait, il sortit du rang. Les deux hommes soulevèrent le blessé avec précautions et l’emportèrent dans la salle des pas perdus où ils l’étendirent sur la banquette des bagages. Fernand Gallien semblait mal en point. L’aspect de son visage qui portait plusieurs blessures ouvertes était impressionnant, mais le professeur s’inquiétait surtout de ce qu’il ne pouvait voir. Le soldat se plaignait de très vives douleurs qu’il ressentait par tout le corps et le moindre mouvement lui arrachait un cri. Watrin gagna le seuil de la porte d’où il dominait le lieu
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de la cérémonie et, coupant le discours du sous-préfet, il cria dans ses mains en porte-voix :
« On demande d’urgence un médecin ! »
L’appel demeura sans réponse. Interrompu au moment où il promettait aux prisonniers une rapide et superbe reconstruction de leur vaillante cité, le sous-préfet donnait des signes d’impatience, mais Watrin reconnut la barbe du docteur Moreux dans le groupe des notables.
« Docteur Moreux, je vous prie de venir donner des soins à un blessé ! »
Le docteur s’effaça derrière un chapeau melon et resta muet.
« Docteur Moreux ! s’emporta Watrin, vous n’avez pas le droit de vous dérober ! Je vous somme de venir voir un blessé dont l’état réclame des soins immédiats ! »
La foule était attentive et silencieuse. Exaspéré, le sous-préfet fit signe au commissaire de police et lui dit à mi-voix :
« Voyons, monsieur Lachaume, c’est intolérable. Finissons-en. »
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Le commissaire Lachaume s’empressa et fit venir auprès de lui deux agents.
« Docteur Moreux ! reprit le professeur, vous porterez la responsabilité... »
Il ne put aller au bout de sa phrase. Le commissaire surgissait contre lui et le repoussait fermement dans la salle des pas perdus en l’exhortant à la sagesse.
« Allons, monsieur Watrin, soyez raisonnable. Si chacun se met en tête de faire du tapage, il n’y a plus de fête possible.
– Laissez-moi parler ! J’accomplis ici un devoir d’humanité !
– Monsieur Watrin, vous allez retourner à votre place bien tranquillement et suivre la cérémonie...
– Je me fiche de la cérémonie. Il y a là un homme qui souffre...
– Ce n’est pas votre affaire, coupa le commissaire d’une voix irritée.
– Je reconnais que c’est la vôtre, mais puisque vous manquez au devoir de votre fonction...
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– Puisque vous m’y obligez, je vais prendre à votre égard les mesures qui s’imposent. »
Le commissaire fit un signe à ses deux agents qui saisirent Watrin chacun par un bras.
« Conduisez M. le professeur Watrin hors de la gare. Vous ferez le tour par les ruines. »
Watrin donna un dernier regard au blessé qui continuait à gémir. Charles s’était discrètement esquivé. « Délivrée de ses ennemis, de tous ses ennemis, une France jeune, ardente, guidée par une élite dont l’intelligence, la hauteur des vues et l’humanité font l’admiration du monde entier... », clamait l’orateur.
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