Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 10 sur 23

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Uranus

Chapitre X

 

Quittant les bords de la rivière où les promeneurs étaient trop nombreux au gré d’Archambaud, les deux compagnons s’enfoncèrent dans la campagne par un chemin voiturier bordé de jeunes arbres. Ils n’avançaient qu’avec lenteur, Watrin courant sans cesse de côté et d’autre pour aller se pencher sur une fleur, suivre les ébats d’un insecte ou pour le seul plaisir de marcher dans l’herbe, et riant, s’exclamant et s’attendrissant. D’abord ému au spectacle de ce ravissement profond où il ne pouvait le suivre, Archambaud finit par être agacé. D’autre part, il avait hâte de commencer un entretien que tous deux avaient trouvé plus commode et plus sûr d’avoir au-dehors.

« Venez voir cette sauterelle ! » cria le professeur. Il était à genoux dans l’herbe haute, les fesses tendues et le buste plongeant. Archambaud se dirigea vers lui, sans beaucoup

 

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d’entrain et, ployant les genoux, fit l’effort de se pencher. Une grosse sauterelle verte se tenait immobile au pied d’une tige verte et semblait regarder les deux hommes.

« Quelle bonne fille ! Je suis sûr qu’elle comprend très bien que nous ne lui voulons pas de mal.

– Pourquoi pas ? » dit Archambaud un peu froidement.

La sauterelle fit un bond et se perdit dans l’herbe haute. Watrin venait de découvrir un autre insecte, mais l’ingénieur, le prenant par le bras, l’obligea à se relever et le ramena sur le chemin de terre.

« Watrin, je voudrais que nous parlions sérieusement. Je m’excuse de vous imposer une conversation à laquelle vous êtes forcément moins intéressé que moi.

– Quelle idée, protesta Watrin. Je vous assure que j’ai cette affaire très à cœur et qu’elle me touche autant qu’elle peut vous toucher.

– Je vous en suis très reconnaissant. Et qu’est-

 

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ce que vous pensez de ce garçon-là ? Parlez-moi franchement.

– J’ai eu ce matin avec lui une conversation de plus d’une heure. Elle m’a confirmé dans l’excellente impression qu’il m’avait faite hier après-midi. Et vous-même ? »

Archambaud hocha la tête, l’air incertain, et resta un moment silencieux à concentrer sa pensée. Tout en méditant, il regardait leurs deux ombres que le soleil de quatre heures projetait devant eux, celle du professeur longue et fluette, un peu comique, la sienne plus large du double, plus sérieuse aussi.

« Je vous sais très indulgent, Watrin, très généreux et tenté de donner votre appui à un homme malheureux, même à mes dépens. Ne dites pas non. Justement, je vous demande de considérer la situation dans laquelle je me trouve du fait de ce Maxime Loin. Je ne parle pas du risque couru, qui a aussi son importance. Il s’agit d’autre chose. Je cache un homme chez moi et je n’approuve ni sa conduite sous l’occupation, ni les raisons avec lesquelles il la défend. Je ne suis

 

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pas sûr de sa bonne foi non plus. Tout bien pesé, je ne regretterais pas de sauver la vie à un homme qui serait à la fois coupable et victime d’une erreur. Mais se faire le complice d’une canaille, d’un individu qui aurait consenti à la trahison pour en retirer certains avantages, c’est tout de même une chose très grave. Pensez-y. »

Watrin regarda le visage sérieux d’Archambaud et put voir dans le regard de ses gros yeux bleus une expression d’honnêteté anxieuse qui le toucha.

« Vous avez raison, Archambaud, c’est très grave.

– Maintenant, vous me comprenez. La question qui se pose pour nous est de savoir si ce garçon-là est honnête. Naturellement, il ne s’agit pas de faire de la philosophie ou de la politique. On n’apprendrait rien en examinant les raisons de sa conduite ou en cherchant à y relever des inconséquences. Notre époque l’a oublié et il n’y a plus que les enfants à le savoir encore, mais dès qu’on s’écarte de deux et deux font quatre, les raisons ne sont que la façade des sentiments.

 

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C’est bien ce qui nous gêne dans le cas de Maxime Loin. On ne peut le juger que sur des impressions. Que doit-on penser de son regard, du ton de ses paroles, de ses attitudes, de sa façon d’être ? Voilà les questions qui se posent. Ce sont d’ailleurs les seules vraies auxquelles nous ayons à répondre dans nos rapports avec les autres individus. Tout à l’heure, vous m’avez répondu que Loin vous a fait une excellente impression. Est-ce que ce n’est pas un peu une formule toute faite ? Pensiez-vous vraiment à ce que vous avez ressenti en face de lui ? »

Le professeur fit attendre si longtemps sa réponse qu’Archambaud le soupçonna de se laisser distraire par un coin de paysage ou par quelque papillon, et se pencha un peu en avant pour voir son visage. Mais Watrin, les paupières baissées, semblait regarder en lui-même et, sur sa longue figure osseuse, la réflexion tempérait la gaieté d’un sourire et la joyeuse animation des traits.

« En toute sincérité, dit-il enfin, je crois que ce garçon-là est honnête. Il me fait l’effet d’un

 

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homme extraordinairement sérieux qui prend très au sérieux les choses, les idées et les gens, à commencer par lui-même. Avec ça, c’est un mélancolique, un timide qui n’a pas de prise sur la vie et, probablement, maladroit en amour et en amitié. Je crois qu’au fond, ce Maxime Loin est le type même du solitaire, condamné à n’avoir pas d’autre société que celle de ses idées. À ce qui me semble, ces gens-là ne sont pas à la merci d’une vulgaire tentation d’argent.

– Peut-être, mais il n’y a pas que l’argent. Il y a le désir de paraître, le désir d’être important, de prendre une revanche sur la vie.

– Alors là, Archambaud, qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous ne prétendez tout de même pas qu’un honnête homme, dans ses activités les plus honorables, obéisse à des mobiles parfaitement purs ? »

Archambaud répugnait naturellement à s’égarer dans les généralités. Comme il se montrait disposé à écarter la discussion, Watrin s’anima et se mit à parler d’Uranus. Il aurait souhaité que l’ingénieur passât quelques nuits

 

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comme les siennes à porter le fardeau de l’astre obscur. Le matin, en s’éveillant aux sourires de la Terre, et l’esprit merveilleusement libre, il verrait enfin ses semblables comme la vie les a faits pour la vie. Tous leurs dons lui paraîtraient également beaux, précieux, nécessaires. Avec joie, il accepterait les prétendus défauts de la nature humaine comme aussi ses prétendues qualités qui forment ensemble le réseau d’une grande espérance. En regardant son propre fils, il penserait avec un sourire attendri : « Dire qu’il a en lui de quoi faire un assassin, un voleur, un mouchard, un traître, un satyre, et qu’il sera très probablement un brave type comme tout le monde, et peut-être un héros ou un saint... » Il se garderait d’éplucher sans fin les intentions et de dresser des bornes entre des nuances, voyant trop clairement que les bonnes actions sont aussi troubles que les mauvaises. Il se bornerait à constater : « Ce pauvre Untel s’est complètement détraqué, il n’y a plus rien à en tirer » ou bien : « Pour celui-là, on peut passer l’éponge, il repartira avec les chances de tout le monde. » Encore ne s’agissait-il là que de jugements

 

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d’ordre pratique, restant bien entendu que les criminels les plus endurcis sont encore des créatures charmantes. Archambaud écoutait patiemment le professeur et disait oui, oui, bien sûr. De tels propos ne lui donnaient pas grande envie de faire connaissance avec Uranus. Si chacun voyait ses semblables selon l’optique de Watrin, pensait-il, ce serait un joli gâchis.

« Pour en revenir à Maxime Loin...

– Justement, nous y sommes. Je crois qu’il est tout à fait vain de se demander s’il a agi honnêtement. Même si nous étions aussi bien renseignés que lui sur toute son histoire, nous aurions beaucoup de mal à conclure. Ce qui compte, c’est que vous l’avez accueilli chez vous. Si maintenant vous le mettiez à la porte en prétextant un reproche de votre conscience, vous sentez très bien que c’est vous qui ne seriez pas honnête.

– Je ne sens rien du tout, protesta Archambaud. Je ne vois pas pourquoi le fait de lui avoir sauvé la vie me créerait des obligations envers lui.

 

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– Pourtant, c’est ainsi, répliqua Watrin. Il y a des commencements qui obligent. En sauvant la vie à Loin, vous avez créé une situation de fait qui pose des problèmes. Si vous l’aviez laissé fusiller, ces problèmes-là n’existeraient pas. Vous voyez donc que vous avez des responsabilités. Et puis, dites, vous l’aimez.

– Ma foi non ! s’écria Archambaud. En toute franchise je dirai même : au contraire.

– Mais si, affirma le professeur, vous l’aimez. Moi qui ne lui suis rien, qui ne lui ai pas sauvé la vie, je l’aime déjà. Vous voyez bien.

Archambaud n’osa plus nier et en vérité, il lui semblait bien éprouver à l’égard de l’homme traqué un sentiment indécis, de pitié, de rancune et peut-être d’affection. Plus il y pensait, plus il se sentait disposé à croire à cette affection. Tournant la tête, il considéra Watrin d’un œil inquiet, presque craintif. Le professeur surprit son regard et lui serra le bras en riant joyeusement. Archambaud rit aussi, sans bien savoir pourquoi. Il se sentait soudain plus léger. Les deux hommes avaient quitté le chemin de terre ombragé et,

 

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après avoir traversé la route nationale, s’étaient engagés dans un sentier montant en pente douce à travers champs. Ils marchaient à découvert sous un dur soleil et les blés, les seigles, les avoines, encore très verts, les enveloppaient de toutes parts comme une grande nappe tiède. Renonçant à atteindre la forêt dont ils apercevaient déjà les plus hautes frondaisons, ils s’arrêtèrent à mi-côte et s’allongèrent sur un carré d’herbe planté de pommiers, à la limite d’un champ. De part et d’autre de la rivière, ils découvraient à perte de vue la campagne, ses longues et molles ondulations d’un vert lourd et uniforme sur lequel tranchaient, seuls, les seigles pâles aux reflets d’acier, les villages de tuiles sombres et quelques noirs profils de forêts. Ce fut Archambaud qui reprit l’entretien.

« Admettons, dit-il, en souriant avec bonne humeur. Admettons que j’aie un faible pour ce garçon-là. Mais, bon Dieu, qu’est-ce que je vais en faire ? Je ne peux pas le garder chez moi très longtemps. Fatalement, il se ferait pincer un jour comme c’est arrivé chez son ancienne logeuse. Alors ? Vous avez une idée, vous ?

 

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– Il faut lui trouver un asile où il puisse vivre comme tout le monde, mais sous une fausse identité.

– Bien sûr, mais comment ? Je ne sais pas si vous y avez déjà réfléchi, mais c’est diablement difficile. À quelle porte frapper ? Je ne sais pas si c’est partout comme à Blémont, mais ici, les gens ont une telle peur de se compromettre même à propos des choses les plus insignifiantes que je n’oserais pas confier le secret de l’affaire à mes meilleurs amis. Je crois que le seul fait d’être dans la confidence les ferait trembler et peut-être qu’ils courraient me dénoncer. C’est qu’en ce moment, on n’est sûr de personne.

– Je vois deux solutions. Ou l’expédier à la campagne, dans une autre région, chez des fermiers avec lesquels il travaillerait. Ou alors, à Paris. »

Ces solutions, Archambaud les avait déjà envisagées, mais sans résultat pratique. À la campagne, il n’avait de relations que dans les environs et en admettant que Maxime Loin pût trouver là une retraite, ce qui n’était même pas

 

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probable, il n’y serait pas à l’abri d’une rencontre malheureuse. L’ingénieur avait également songé à son village natal du Haut-Jura, mais à cause de la proximité de la frontière suisse, la surveillance y était étroite. Restait Paris. La seule personne sûre qu’il y connût était sa sœur. Malheureusement, elle était mariée à un fonctionnaire important, très soucieux de faire oublier qu’il avait été vichyssois, et trop timoré pour courir un risque de ce genre. Peut-être qu’à son insu elle accepterait de chercher un asile chez des amis. Les chances paraissaient bien minces. En outre, Maxime Loin n’était pas de ces hommes à l’abord facile qui inspirent tout de suite la sympathie et savent mettre à l’aise ceux qui les obligent. Il manquait de liant, d’arrondis, et même dans ses moments d’abandon, il avait l’air de se confier en serrant les dents. On sentait toujours en lui une réserve, un coin de solitude retranchée et une insociabilité foncière qui mettait l’interlocuteur mal à l’aise. Un tel personnage n’était pas facile à caser. Dans n’importe quel milieu social et dans n’importe quel métier, il resterait à l’écart des autres, il

 

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serait l’homme seul, ce qui ne manquerait pas d’attirer l’attention sur lui, et une attention plutôt malveillante.

« Et à vos collègues de l’usine, vous ne pourriez pas en toucher un mot ?

– Pas commode. Notez que la plupart ont été maréchalistes, mais ils sont devenus si craintifs, si recroquevillés. Il y a aussi leurs femmes et là, c’est l’inconnu. En général, quand il ne s’agit pas d’êtres chers, les femmes n’ont pas souvent le cœur sur la main. Comme elles ont le gouvernement de la maison et des enfants, elles sont très attachées à tout ce qui est sécurité, confort.

– Et le patron ?

– Ah ! oui. J’y ai pensé. Il a tellement gagné d’argent pendant l’occupation qu’il ne se sent pas à l’aise non plus. Sans compter qu’il a travaillé pour les Allemands. Je suis d’ailleurs persuadé qu’il ne risque rien. Il a été très adroit avec ses ouvriers. Mais le fait est qu’il a une peur bleue. Si je lui demandais de caser notre homme, je crois qu’il serait terrifié à l’idée que son ingénieur

 

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principal est un individu compromettant. Il serait capable de me liquider.

– Évidemment, ce n’est pas facile. J’y pense, si vous êtes d’avis, je pourrais en parler à mon collègue Didier. C’est un très brave homme et je suis sûr de sa discrétion.

– Si vous voulez, mais Didier a fait presque toute sa carrière de professeur à Blémont. Je ne pense pas qu’il ait beaucoup de relations en dehors du pays.

– C’est à voir tout de même. Il a des fils, je ne sais plus si c’est deux ou trois, qui vivent à Paris. De toute façon, ne vous tourmentez pas. Je suis sûr qu’un jour ou l’autre, nous trouverons ce que nous cherchons. Dans ce genre d’affaires, il est permis de compter sérieusement sur le hasard. »

Dans l’ombre tiède où ils étaient allongés, une torpeur agréable commençait à les envahir et Archambaud se sentait assez disposé, pour l’instant, à tabler sur la faveur d’un hasard. Watrin contemplait la grande campagne verte dont les faibles ondulations s’étiraient parallèlement à la rivière. Il n’arrivait pas à s’en

 

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rassasier la vue et l’esprit. Ce grand foisonnement végétal, d’un vert luxuriant, un peu gras, faisait lever en lui un sentiment de bonheur, de puissance et d’enthousiasme tranquille. Bien qu’il fût très satisfait de sa condition d’homme, il éprouva un moment l’envie d’être un arbre, par exemple un orme au bord de la rivière. Il avait ses racines dans la bonne terre humide du rivage. La vapeur de l’eau tiède montait dans ses feuilles, y déposant une buée grasse et, portées par la sève, il sentait dans son corps, dans ses branches et dans ses rameaux, toute la richesse et toute la bonté de la terre. Il aimait les pâquerettes et les boutons d’or qui poussaient dans son ombre et, afin de mieux les abriter du soleil, il s’efforçait de pousser son feuillage de leur côté, évitant même de se pencher exagérément sur la rivière, comme faisaient certains ormes de son entourage. Il pensa aussi, et avec non moins de plaisir, à être simplement une grosse touffe d’herbe au milieu des prés. À vrai dire, il y a des moments assez durs. On a beau être une bonne touffe d’herbe, le soleil se pousse entre les brins et sa chaleur arrive à dessécher la terre où l’on est enraciné. Toute la

 

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journée, on vit avec la grande espérance de la rosée. Mais on a toujours le bonheur de sentir grouiller en soi un tas de petits insectes. Il y a aussi les sauterelles qui sautent de brin en brin et, quelquefois, pas souvent, on leur fait le coup de s’amollir et de se laisser aller sous le choc de l’arrivée. C’est extrêmement drôle. Archambaud, qui dodelinait sur son faux col, fut tiré de son demi-sommeil par un éclat de rire de la touffe d’herbe. Il bâilla, changea de position, s’étira et, après avoir considéré la campagne, soupira :

« Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais ces grandes plaines vertes, toutes en épinards, je trouve que ça devient vite lassant à regarder. C’est presque écœurant.

– C’est une sensation que je n’éprouve pas du tout. Je trouve au contraire que c’est très beau, très vivant.

– Ah ! tant mieux. Voyez comme la vie est mal faite. Je suis né dans la montagne, je ne me sens bien que dans la montagne. C’est tout de même une chose qui compte de se sentir d’accord avec le sol où on est accroché. J’y pense souvent

 

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et pour me dire que c’est peut-être là l’essentiel. Mais dans mon village, j’ai eu le tort d’être un bon écolier consciencieux. Le maître m’a poussé dans l’engrenage des écoles et un beau jour, la machine à fabriquer des ingénieurs m’a déposé dans un bête de pays que je n’aime pas, où je regrette mes montagnes et un autre genre d’existence.

– Allons, Archambaud, ne vous plaignez pas. Vous êtes dans la vie.

– Bien sûr et après ? Je n’ai pas choisi de vivre ici. Mon métier non plus, je ne l’ai pas vraiment choisi. Mes études en ont décidé. Quant à ma femme, n’en parlons pas. Nous étions voisins de palier et nos deux balcons se touchaient. Germaine aurait été une petite blonde aux yeux verts, je l’épousais aussi bien.

– Que voulez-vous, on ne peut épouser qu’une femme qu’on a rencontrée. Si au lieu de connaître la vôtre sur un balcon, vous l’aviez connue en chemin de fer ou au cinéma, je ne vois pas quelle sorte de satisfaction vous pourriez en tirer. Et vous avez tort de prétendre que vous n’avez pas

 

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choisi. Si Mme Archambaud avait été bossue ou vieille ou idiote, vous ne l’auriez pas épousée. De même, on peut très bien sortir d’une école avec un diplôme d’ingénieur et se faire garçon de café. Vous n’aimez pas la plaine, dites-vous, mais on trouve des usines dans certains pays de montagne et même dans le Haut-Jura. Vous en êtes-vous jamais inquiété ? N’empêche que vous avez raison de vous plaindre de n’avoir pas choisi. Ça vous fait certainement du bien et c’est une occasion de rêver. »

Archambaud se mit à rire et convint qu’il avait été injuste. Watrin eut beaucoup plus de mal à lui faire admettre que le pays était d’une grande beauté et douta même d’y être parvenu. L’ingénieur ne pardonnait pas à la plaine d’être plate et monotone.

« Monotone, mais d’une étonnante variété, rectifia Watrin. C’est un paysage qui contient une infinité de paysages. Voyez, là, cette ligne de pêchers dans les blés, là-bas, cette luzerne entre deux avoines, et la haie, le talus, le verger... On n’en finirait pas. Et chacun de ces paysages est

 

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sensible comme un visage humain. Tout y est, la grâce, la noblesse, la fierté, la modestie, la tendresse, tout. Ce ne sont plus seulement des prés, des champs, des arbres, des haies, ce sont des sentiments. Du reste, ça va de soi. Est-ce que toute cette vie, cette opulence, n’ont pas été façonnées par l’homme, par ses mains et par son esprit ? Ah ! les hommes sont quand même épatants, Archambaud ! Dire que tout ce que vous voyez là et plus loin sur des milliers de kilomètres, les blés, les avoines, les arbres, les alignements, les perspectives et jusqu’aux touffes d’herbe, c’est l’homme, ses pensées, son cœur, ses bonnes mains ! On vient nous parler de la poésie de la nature. Quelle blague ! Il n’y a que la poésie de l’homme et il est lui-même toute la poésie. Ah ! les hommes ! les hommes ! »

Watrin, les bras tendus vers la campagne, riait d’aise, d’enthousiasme. Archambaud ne put se retenir de bâiller. Il aimait la joie du professeur, mais quand elle se répandait en paroles, il la trouvait ennuyeuse et un peu indécente. Le lyrisme, même sincère, même émouvant, lui paraissait toujours ridicule et principalement dans

 

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les conversations, qu’il écoutait alors avec un sentiment voisin de la honte. Dans son enfance, pourtant, il avait aimé les descriptions fleuries, les belles oraisons funèbres, les discours de quatorze-juillet, l’abondance émue de son grand-père évoquant la guerre de 70, les exploits de l’oncle contrebandier, la querelle sanglante des scieurs de long à l’auberge Variot ou le vêlement mémorable d’une certaine vache nommée Lunette.

« Si ça ne vous fait rien, Watrin, on va rentrer à la maison. Le dimanche après-midi, Gaigneux reste souvent chez lui et j’ai peur d’une imprudence des enfants ou même de ma femme. »

 

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