Uranus
Chapitre XVII
Au lieu d’arrêter sa camionnette dans la cour, le fils Monglat lui fit contourner la maison et vint se placer, côté jardin, au bord du perron. Là, les arbres étaient suffisamment denses pour lui permettre d’en décharger le contenu sans être vu des voisins. Monglat père apparut à la fenêtre de son bureau et lorsque son fils fut descendu de son siège, il l’interrogea d’un coup de menton. Michel répondit à mi-voix :
« Trois machines à écrire neuves, un lustre Louis XVI, un vase de Chine, un dictionnaire en douze volumes, un sabre de samouraï...
– De quoi ?
– De samouraï, c’est japonais. Un lustre Louis XVI, je te l’ai dit ? J’ai aussi une armure du XVe et des jumelles de marine. »
Monglat eut un ricanement maussade, le
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regard de ses yeux troubles coula sur la bâche de la camionnette, et il haussa les épaules.
« Ah ! tu me barbes, lui dit Michel, tu n’es jamais content. À la fin, j’en ai jusqu’au bord. Si tu te crois plus malin que moi, tu n’as qu’à acheter toi-même. Ou alors, garde tes billets pour te torcher les fesses. »
Il faisait allusion au prochain changement de la monnaie et à la nécessité pressante qui en résultait pour Monglat de convertir en marchandises le plus possible de billets de banque. Le distillateur avait chez lui une quantité de papier-monnaie si considérable qu’il ne pouvait se permettre d’en échanger seulement la dixième partie sans déchaîner contre lui le contrôle fiscal et alerter en même temps l’opinion publique de Blémont.
« Tu as payé ça combien ?
– Quatre-vingt-sept mille. »
À cette réponse, le père eut un geste de découragement et fit observer d’une voix morne :
« Même pas cent mille alors qu’il s’agit de
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dizaines de millions. À ce train-là...
– D’accord, mais à qui la faute ? Si tu m’avais laissé acheter encore de la peinture, on liquidait le paquet en moins de deux. »
Monglat secoua la tête et sa face molle se plissa de dégoût. La peinture, il ne voulait plus en entendre parler. Tous ces Renoir, Degas, Picasso et autres, qui valaient censément des millions, il n’y croyait plus et, au fond, il n’y avait jamais cru. Courbé sous le fardeau de la fortune et ne sachant où donner de la tête, il s’était laissé aller à acheter, mais s’il avait écouté le secret mouvement de son cœur, il n’aurait pas permis qu’une seule toile entrât chez lui. Parfois, dans son bureau, en songeant tout à coup aux quarante millions investis dans de pareilles niaiseries, Monglat se sentait pris de panique. Mis à part un nu à grosses fesses, de Renoir, qui pouvait trouver sa destination sur un mur de maison close, ces bariolages, il en avait l’intime certitude, ne valaient pas à eux tous un troupeau de cochons. Ce serait vraiment trop facile si, pour faire de l’argent, il suffisait de colorier un
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morceau de toile.
« Ce matin, dit lentement Michel, en passant aux Obres, j’ai appris que le château vient d’être vendu. »
Le père eut un soupir qui s’entendit comme une plainte et son dos se voûta un peu, il songeait au château qu’il n’osait pas acheter, crainte d’attirer sur lui les regards du fisc, et qui eût été pour lui-même le témoignage de sa fortune. Bien qu’il eût à Paris des hautes protections, il vivait dans l’appréhension des enquêtes, des contrôles, des amendes, des restitutions et, surtout, des mouvements d’opinion. Si grande était cette hantise qu’il ne se montrait jamais à Blémont que dans des complets usés et qu’il se faisait une règle de n’effectuer aucun achat important dans un certain périmètre. Michel allait jusqu’au département voisin se procurer au marché noir les denrées un peu rares qui alimentaient la table.
« Le commandant est rentré ?
– Non, répondit Monglat, il est allé à Clairières.
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– Henriette est à la cuisine ?... Occupe-la pendant que je vais décharger... Moi, tu sais, ce que je t’en dis... »
Le père hésitait, l’air las, excédé. Il se résolut pourtant à quitter la fenêtre et traversa son bureau en traînant les pieds. Comme il débouchait dans le couloir, Henriette, une grosse femme d’une quarantaine d’années, large face rouge et honnête, sortait justement de la cuisine.
« Allons, venez, dit-il d’une voix lamentable. J’ai envie.
– Je vais jusqu’au jardin cueillir de l’oseille.
– Non, j’ai envie tout de suite.
– Ce n’est quand même à cinq minutes près. Qu’est-ce que vous feriez si je n’étais pas là ?
– C’est bon. Ne discutez pas. »
Henriette, en ronchonnant, s’engagea dans l’escalier à la suite de son patron qui gravissait les marches d’un pas lourd, la tête basse comme s’il ployait sous la charge d’un sac de farine. Une fois de plus, il imaginait la femme dont il eût souhaité faire sa maîtresse : une créature élancée,
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un peu crevée, mais les jambes fortes et les cuisses aussi, avec un visage tragique, mangé par des yeux immenses. Pour une telle femme, il n’aurait pas regardé à la dépense. Mais trop soucieux de se faire pardonner sa richesse par les gens de Blémont, il craignait qu’une maîtresse ne montât l’opinion contre lui et, considérée comme un élément de son train de vie, ne fit soupçonner l’ampleur de sa fortune. À Paris, quand ses affaires lui en laissaient le temps, il se rattrapait un peu mais jamais il n’avait pu mettre la main sur le format auquel il rêvait.
« Vous ne m’avez pas l’air bien courageux », fit observer Henriette.
Monglat, qui prenait pied au premier étage, tourna la tête et lui jeta un coup d’œil haineux. Comme il ouvrait la porte de la chambre à coucher, la servante, quoique n’étant pas encore dans le périmètre des privautés, eut un gros rire de bonne humeur et dit en lui appliquant une claque sur les fesses :
« Sacré monsieur Monglat ! »
Michel commençait à décharger la
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camionnette et déposait ses acquisitions dans le couloir. De là, il les monta au grenier qui servait d’entrepôt. Sous les tuiles, dans une demi-pénombre chaude et poussiéreuse s’étendait un vaste bric-à-brac montant, par endroits, jusqu’aux grosses pièces de charpente. Il y avait là, entre autres, des commodes, une bibliothèque garnie, une dynamo, deux machines à couper le jambon, six postes de radio, une lessiveuse électrique, trente mètres de linoléum en rouleau, des scies circulaires, onze bicyclettes, un canoë, trois cuisinières électriques, un placard vitré contenant de la vaisselle, des cristaux et un chapeau de Napoléon ; un fauteuil de dentiste, quinze appareils photographiques allemands, un saint Étienne en bois peint, un renard naturalisé, une horloge de Boulle, un clavecin, quatre cors de chasse, un coffre Louis XIII renfermant trente-deux montres en or et divers bibelots d’or, d’argent et d’ivoire. Tout au fond du grenier, dans une armoire couchée sur le dos, Michel avait rangé plus de cent paires de souliers qui commençaient à lui donner du souci, car il redoutait que la chaleur ne les craquelât et
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racornît. Les quatre grandes caisses abritant les tableaux étaient alignées bout à bout et formaient un rectangle clair sur lequel il étendit l’armure. Dans le demi-jour que dispensaient les lucarnes, l’ensemble faisait penser à un tombeau surmonté d’un gisant. Michel en fut si péniblement impressionné qu’il saisit l’armure et fut l’allonger sur l’armoire aux souliers. L’effet n’était pas moins sinistre. L’armoire avait maintenant l’air d’un caveau de famille. À plusieurs reprises il déplaça l’homme de fer sans pouvoir lui trouver une position rassurante. Même debout, il semblait surgir de la tombe. Dans la clarté sombre du grenier, il avait une rigidité agressive, un maintien austère et inquisiteur. Michel eut l’idée de l’asseoir dans le fauteuil de dentiste et y parvint non sans difficulté. Constatant que l’homme de fer ne s’apaisait pas, il crut s’en débarrasser en le cachant derrière une commode, mais le guerrier, devenu invisible, n’en était que plus inquiétant. Sa présence flottait sous la charpente et, dans les recoins d’ombre plus noire, prenait une densité oppressante et susceptible. Après avoir affecté d’en rire, Michel dut convenir
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que sa gêne allait augmentant et tournait au malaise. Il prit alors le parti de planter l’homme debout, bien en vue, adossé à la bibliothèque. Toutes ces concessions à l’absurde, si contraires à ses habitudes, le faisaient douter de sa raison. Il les mit sur le compte de la chaleur. En vérité, l’atmosphère était suffocante et la poussière soulevée par ses rangements et remuements prenait à la gorge. Il mit le nez à l’une des lucarnes pour y chercher un air pur. Devant lui, par-dessus la grille de la cour, il apercevait, au bout de l’impasse Ernestine, la maison d’angle où demeuraient les Archambaud. Marie-Anne n’était pas à la fenêtre de sa chambre. Depuis qu’elle semblait l’éviter, il pensait à elle avec un regret assez précis, mais qui se nuançait parfois d’un sentiment attendri. Au cours de l’existence morne, méfiante et hargneuse où l’enlisait le service de sa richesse, la figure de Marie-Anne lui paraissait l’image radieuse de la liberté. Il avait aussi le sentiment qu’il trouverait, en l’épousant, une échappée vers la vie, un équilibre oublié ou encore inconnu, mais l’idée de ce mariage se heurtait toujours en lui à sa méfiance
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d’homme riche, à sa crainte d’être manœuvré.
Tout en regardant la fenêtre de la jeune fille, Michel laissait vagabonder sa pensée. Il rêva un moment qu’il tenait un magasin de chaussures. C’était une ambition qui le hantait depuis son enfance. Il aimait les souliers neufs, l’odeur du cuir neuf, les emballages de carton glacé, l’empressement des vendeuses, les vitrines et les cirages odorants. Un moment, il se vit dans un magasin très moderne, chaussant les pieds des deux sexes, mais comme toujours il dut reléguer son rêve. Un milliardaire ne peut pas être boutiquier. Michel, plein d’amertume, sentit son existence envahie et dénaturée par l’argent. Dans sa détresse, il eut envie de voir Marie-Anne.
Il la rencontra place Saint-Euloge et ce fut elle qui vint à lui. Elle portait un filet à provisions, contenant des haricots verts et des concombres. Elle s’avançait sans assurance et ne savait pas dissimuler son émoi. Son visage était très rouge, son regard vacillait sous le regard du fils Monglat. Heureux de la rencontre, il crut bon de n’en laisser rien voir et dit en lui tendant deux
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doigts :
« Alors, on vient quand même dire bonjour à son gros canard ? On a des idées de volupté ? »
Elle le considéra d’un regard froid, avec un sourire de commisération. Il ricana en montrant le filet à provisions :
« Je comprends tout, maintenant... »
Sur le point de faire une allusion obscène, il se souvint de l’homme de fer et en resta là. Son visage devint sérieux.
« Michel, dit Marie-Anne, je viens te demander un service. »
L’œil méfiant, il demeura silencieux, déjà sur la défensive.
« Il s’agit d’un garçon qui est obligé de se cacher... il a collaboré... il est condamné à mort par contumace. »
Michel fit la moue et émit un sifflement par lequel il entendait marquer une hostilité de principe. Dans l’esprit de Marie-Anne, le service demandé n’avait été que le prétexte à un rapprochement. Ayant ainsi amorcé les
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négociations, elle s’aperçut que l’affaire lui tenait à cœur et prenait à ses yeux plus d’importance que le rapprochement lui-même. Elle ajouta pour le flatter :
« J’ai pensé à t’en parler à toi parce que tu as été de la Résistance. »
Michel avait en effet pris le maquis deux mois avant la Libération et, au cours de la retraite allemande, avait eu l’occasion de tirer des coups de fusil sur des convois. Dans une circonstance particulièrement périlleuse, il s’était montré avisé et courageux.
« C’est justement parce que j’ai été résistant que je ne tiens pas à aider des collaborateurs. Je ne peux tout de même pas oublier que ces salauds-là étaient carrément pour l’ennemi et j’estime que plus on en fusillera... »
Il avait encore à dire, mais il se souvint de l’homme de fer qui montait la garde au grenier au milieu du précieux bric-à-brac et, pour la première fois, il se sentit gêné à la pensée du trafic auquel s’était livré son père pendant l’occupation. Lui-même n’y avait pas été
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étranger. Il se revoyait à la table paternelle, devisant et riant avec le major allemand qui se considérait comme étant un peu de la famille. Il essaya de surmonter son trouble. D’habitude, il conciliait très bien sa fierté de résistant et le souvenir de son intimité avec l’officier ennemi. Jamais il n’y avait eu dans sa tête le moindre heurt à ce sujet.
« Alors, tu ne veux rien faire pour lui ?
– Ça dépend. Raconte.
– Il s’agit de Maxime Loin. Mon père l’a trouvé dans le couloir de la maison, un soir que la police le traquait. Il l’a fait monter chez nous.
– Je verrai, dit Michel après avoir réfléchi. Pour le moment, je ne vois pas ce que je pourrais faire.
– Tes relations de Paris. »
Il y avait déjà pensé, mais les relations se feraient payer cher pour blanchir le coupable. D’ailleurs, le cas était difficile. Si encore il s’était agi d’un homme riche, ayant une situation confortable, le public de Blémont eût admis qu’il
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bénéficiât de puissants appuis. La chose aurait semblé logique. Mais Loin n’était en somme qu’un petit employé, un de ces hommes de peu dont le supplice et l’ignominie procurent presque autant de plaisir aux bourgeois qu’aux prolétaires. Qu’une intervention d’en haut s’exerçât en sa faveur, il y avait là de quoi choquer et décevoir ses concitoyens. En réfléchissant à la disproportion entre l’importance des protecteurs et celle de Maxime Loin, le fils Monglat lui-même, malgré son désir d’être agréable à Marie-Anne, était froissé dans un sentiment intime des valeurs sociales.
« Je verrai. Je crois plutôt qu’il faut chercher ailleurs. Je verrai.
– Merci », dit Marie-Anne en lui tendant la main.
Michel eut l’intention de lui demander quand ils coucheraient ensemble, mais l’homme de fer s’y étant opposé, il se tint coi, dans une attitude hésitante et maladroite. Lorsqu’elle eut tourné les talons, il rougit en pensant à son embarras et, soudain furieux, s’insurgea contre son tyran. Il
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trouvait stupide et intolérable que sa conscience prît la figure d’un homme de fer. Marie-Anne était déjà au milieu de la place. Il courut après elle, mais l’ayant rejointe, il dut encore céder à l’homme de fer et ravala les mots crus qu’il avait déjà sur la langue.
« Il faudra qu’on se revoie bientôt pour parler du type », dit-il simplement.
Ils convinrent d’un rendez-vous et échangèrent encore une poignée de main plus abandonnée que la précédente, plus tendre.
Après un dernier sourire, Marie-Anne s’éloigna. Jamais le fils Monglat ne lui avait paru aussi beau, ni aussi aimable, pour ne pas dire désirable, ce qu’il était en vérité, vrai homme, solide, costaud, charnu, d’aplomb, l’épaule roulante, le poitrail nourri, le ventre plein la ceinture, bien en avant, et les fesses au sud, rebondies, le masque lourd, puissance et certitude, l’œil taurin, la bouche grasse, fleurie, et le cou épais avec des renflements moelleux, un peu livides, où le baiser s’enfonçait doucement. Tout en lui, cher grand chéri, semblait fait pour
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l’amour, parlait d’amour, invitait à l’amour. Et aucune vulgarité, mais la force, la quiétude, l’aplomb d’un mâle, avec quelque chose de très doux, de très troublant.
Il était un peu plus de six heures et la ville s’animait, le personnel de l’usine commençait à se répandre dans la rue du Moulin. Marie-Anne pressa le pas en apercevant un certain Albert Richardot qui se disposait à traverser la chaussée pour venir à elle. Ce Richardot, qui exerçait la profession de clerc d’avoué, était un garçon de vingt-cinq ans, mince et timide, d’un assez joli visage, avec de grands yeux tristes, pleins de prière. Bien qu’il n’eût jamais pris l’audace de le lui dire, et qu’il employât toute sa ferveur à l’entretenir de musique et de poésie, Marie-Anne le savait très épris d’elle. Avant de connaître le fils Monglat, elle s’était senti de l’inclination pour ce garçon sensible et discret, mais depuis, elle le trouvait fade. Sa douceur, sa discrétion, l’intérêt même qu’il portait à la poésie étaient à ses yeux des signes de petitesse et d’insuffisance. D’ordinaire, elle consentait à l’écouter aimablement, par charité, un peu aussi par
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coquetterie, pour ne pas décourager un soupirant. Ce soir elle avait trop de joie pour l’entendre parler de Verlaine et, tout en manœuvrant à l’éviter, elle réprimait à peine un sourire en comparant sa silhouette mince et flexible à celle de l’amant. Ce genre de gringalet au tempérament élégiaque lui paraissait tout à coup d’une insignifiance comique.
En arrivant à l’immeuble de ses parents, elle avait oublié le clerc d’avoué et ne pensait plus qu’au fils Monglat. Dans les ruines, au bord de la rue, des gamins se chamaillaient. Le fils du boucher, qui possédait une mitraillette presque vraie, munie d’une crécelle imitant le bruit du tir, prétendait abattre au moins deux fois plus de monde que ses compagnons avec leurs grossiers simulacres de bois. Au centre d’un cercle houleux, il s’épuisait à démontrer la supériorité de son matériel, ne parvenant qu’à exaspérer l’hostilité des copains. « Et si je te mettais mon poing sur la gueule, dit l’un d’eux, qu’est-ce que tu ferais avec ta mitraillette ? » Une vieille dame à mitaines, dont le balcon faisait face autrefois à celui des Archambaud, cherchait dans les
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décombres un diamant perdu au cours du bombardement. Il ne se passait guère de jour qu’on ne la vît ainsi penchée sur les pierrailles qu’elle écartait à la pointe de son parapluie, ajustant parfois sur son nez une seconde paire de lunettes afin d’examiner quelques débris de verre. Un vieil âne pelé, que son propriétaire avait lâché dans les ruines, passait la tête par-dessus un pan de mur et regardait Marie-Anne. Éblouie par l’image radieuse du fils Monglat, elle ne vit ni l’âne, ni les enfants, ni la vieille dame. En pénétrant dans le sombre couloir de l’immeuble, elle porta la main sur sa poitrine comme pour contenir sa joie et, à la pensée des mufleries et des grossièretés que le très cher lui ferait endurer, son cœur se gonflait de tendresse, son visage s’illuminait. Elle sursauta et poussa un léger cri. Un homme venait de surgir auprès d’elle.
« Je vous ai fait peur ? » demanda Gaigneux d’une voix altérée.
Il l’avait vue rue du Moulin, suivie, dépassée et attendue dans le couloir.
« Non, mais un peu surprise », répondit Marie-
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Anne.
Il marchait maintenant à côté d’elle qui l’avait déjà oublié. De temps à autre, il risquait un coup d’œil sur le visage de la jeune fille, qui sortait de l’ombre à mesure qu’ils approchaient de la cour. En arrivant au bout du couloir, il se mit en travers du chemin et gronda :
« Enfin, bon Dieu, dites-moi quelque chose, quoi ! »
Depuis le jour où il l’avait tenue contre lui dans la cuisine, Gaigneux s’était souvent trouvé, comme ce soir, seul avec Marie-Anne sans qu’elle laissât paraître, par un mot ou par un regard, qu’elle se souvînt de ce moment d’abandon. Il en était exaspéré.
« Parlez-moi ! Dites-moi au moins ce que je dois penser !
– Je ne comprends pas, monsieur Gaigneux. Excusez-moi, mais vraiment, je n’y suis pas. »
Marie-Anne était presque sincère. Il lui paraissait improbable que Gaigneux attribuât tant d’importance à un souvenir qui comptait si peu
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pour elle. Il avait envie de la gifler, de l’injurier, de la presser contre lui, mais il ne fit rien et, tournant les talons, monta l’escalier quatre à quatre. Sa femme était dans la cuisine avec Mme Archambaud. À midi, elles s’étaient querellées à propos d’un presse-purée, mais ce soir, elles vaquaient en silence aux soins du repas, chacune affectant d’ignorer la présence de l’autre. Gaigneux avait justement souhaité une dispute orageuse qui lui eût été prétexte à donner un coup de gueule et à se décomprimer.
« Il y a Ledieu qui veut te parler, dit Maria.
– Je m’en fous. »
Ledieu était un employé de la mairie inscrit au parti, mais pour l’instant, Gaigneux répugnait à s’entretenir des rebondissements de l’affaire Léopold. À plusieurs reprises, avec une violence croissante, il répéta : « Je m’en fous. » Non seulement l’avenir de la révolution mondiale lui était indifférent, mais il y pensait avec lassitude. Peu lui importait de vivre dans le meilleur des mondes s’il y était malheureux. Sa mauvaise humeur l’inclinait à croire que la justice sociale
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ne serait jamais qu’une satisfaction de l’esprit, ne guérissant ni la pauvreté, ni les rhumatismes, ni les chagrins d’amour, ni rien de ce qui rend la vie parfois si lourde à traîner.
« En tout cas, il t’attend, dit Maria. Je l’ai fait entrer. Si tu veux que j’aille lui dire que tu ne veux pas le voir...
– Occupe-toi de tes casseroles. »
La présence de Ledieu, qui l’attendait à quelques pas, changeait soudain sa façon de voir les choses. Il eut honte d’un instant de faiblesse et se reprocha de s’abandonner à des soucis puérils qu’un militant doit savoir reléguer aux arrière-plans. D’ailleurs, ces belles filles oisives, nourries au marché noir, soucieuses de leur corps, avides de luxe, de bien-être et d’importance, étaient le ressort et le ciment de l’égoïsme bourgeois et méritaient d’être considérées comme les pires ennemies de la classe ouvrière. Pourtant, lorsque Gaigneux, ayant serré la main de Ledieu, entendit dans le couloir le pas de Marie-Anne, il soupira un grand coup et songea sans vrai remords à la douceur de trahir sa foi et ses amis
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pour l’amour de cette ennemie de classe, à supposer que l’occasion s’en présentât et qu’il fallût la payer de ce prix, ce qui était hélas et heureusement impossible. Soupira un grand coup, un autre moins grand et dit à Ledieu, alors quoi, qu’est-ce qui se passe ? L’employé de mairie qui venait l’entretenir des socialistes, de Rochard et de Léopold, lui parut une espèce d’animal terne et ennuyeux.
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