Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 12 sur 23

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Uranus

Chapitre XII

 

Il n’y avait pas une semaine que Maxime Loin était entré dans la maison et M me Archambaud savait déjà qu’il était épris de Marie-Anne. Elle ne lui en voulait pas. Ce pauvre garçon était resté cloîtré si longtemps que le voisinage d’une jolie fille ne pouvait manquer de l’émouvoir. Du reste, c’était là une passion vouée à un échec certain, pour des raisons diverses dont les plus importantes tenaient à Marie-Anne. Donc, elle n’en voulait pas à Maxime, mais elle regrettait qu’au heu de s’éprendre de la fille, il n’eût pas plutôt jeté son dévolu sur la mère. Mme Archambaud n’avait jamais trompé son mari, sauf une fois, lors d’un voyage à Paris et par un concours de circonstances si curieuses, si pressantes aussi, que sa conscience ne le lui reprochait pas. Il lui semblait pourtant qu’elle n’eût pas refusé de rendre de bons offices à Maxime au cas où il l’aurait priée. Ce célibataire

 

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de trente-cinq ans, ordonné, timide et plein d’amour-propre, devait être très attentionné pour les femmes et s’employer avec elles d’une façon délicate. Il n’était sûrement pas de ces hommes grands et forts et hauts en couleur qui, à en juger par Archambaud, font les choses sans bien y penser, comme ils monteraient à bicyclette. À n’en pas douter, ce garçon lui aurait fait connaître un bonheur très chaud, aiguisé de menues violences et de poisons délicieux. Cela se voyait dans son regard un peu éperdu, se sentait dans les inflexions de sa voix tendre et tourmentée. De son côté, elle eût pris plaisir à délivrer les ardeurs inquiètes de cet homme malheureux, à bercer sa mélancolie, à l’envelopper d’une tendresse voluptueuse. Depuis qu’il était réfugié à la maison, Mme Archambaud sentait en elle une grande bonté. Elle pensait aussi qu’il n’y a rien de meilleur que d’être généreux.

Naturellement, Archambaud ignorait que Maxime Loin fût amoureux de sa fille. Les hommes ne savent jamais ce qui se passe chez eux. Savent-ils seulement ce qui se passe ailleurs que chez eux ? Mme Archambaud ne le croyait

 

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pas. Seules, les femmes voient vraiment les choses. Les hommes n’en ont jamais qu’une idée. Demandez à un homme de décrire le motif du papier de tenture de sa chambre, il restera sec. Quant à son mari, tout cela était si vrai qu’elle le vérifiait à chaque instant. Par exemple, il passait une heure par jour, les lunettes sur le nez, à lire les journaux, mais venait-elle à lui demander ce qu’il pensait de l’arrestation de l’amiral ou de la déclaration de Staline, Archambaud tombait des nues. Il avait lu le journal de bout en bout, mais il n’y avait trouvé ni l’arrestation de l’amiral, ni la déclaration de Staline ni rien de précis. Pendant ou après, on ne savait pas bien, sa tête se mettait à fabriquer une espèce d’idée générale de sa lecture, assez abstraite, et d’ailleurs suffisante pour le mettre de mauvaise humeur. Sa femme, qui ne lisait guère que les titres des journaux, était beaucoup mieux renseignée que lui sur l’activité locale, nationale et mondiale. À la maison, qu’il s’agît des gens ou des choses, c’était pire encore. Il ne connaissait ses enfants que dans la mesure où sa femme lui ouvrait les yeux. Et alors même qu’on lui avait fait toucher

 

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la vérité, celle-ci ne lui tenait pas en tête et il y substituait très vite une certaine notion de la jeune fille ou de l’adolescent. Mme Archambaud ne jugeait d’ailleurs pas utile de le tenir au courant et trouvait même commode qu’il restât un peu ignorant des réalités domestiques.

Un soir, le huitième que Maxime Loin passait chez les Archambaud, la famille pliait les serviettes après le dîner. Il faisait chaud et on avait laissé ouverte la porte de la chambre pour établir un courant d’air. Les hommes étaient en manches de chemise et Loin, à côté d’Archambaud et même de Pierre, avait l’air d’un poète famélique, le torse étriqué et les épaules creuses. Cette minceur donnait à Mme Archambaud l’impression qu’elle en disposerait facilement un jour ou l’autre. Elle était vêtue d’une robe d’été à pois blancs, échancrée très bas et découvrant largement la naissance de ses gros seins entre lesquels apparaissait une vallée profonde. Maxime n’avait pas été sans remarquer cette opulence ostensive, mais sans s’y intéresser, trop occupé de Marie-Anne. Bien qu’il n’eût jamais été un fervent du

 

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cinéma, il était inépuisable sur le chapitre des vedettes et en parlait mieux qu’un abonné de Cinémonde, par quoi il avait conquis l’estime de la jeune fille. On était loin de la discipline des premiers jours et il n’était plus tenu au silence pendant les repas. Les risques semblaient très atténués. Dans les deux jours qui avaient suivi la fuite de Loin, la police et la gendarmerie avaient reçu une trentaine de lettres anonymes accusant des particuliers de donner asile au fugitif. Après ce feu d’artifice, l’affaire paraissait être tombée dans l’oubli et personne n’en parlait plus.

Archambaud remit sa veste et, comme à l’ordinaire, déclara qu’il allait faire un tour. Pierre se retira dans la chambre dont il ferma la porte. L’examen approchant, il travaillait très tard le soir. Pendant que les femmes lavaient la vaisselle, Maxime Loin resta seul dans la salle à manger. Près de lui, de l’autre côté de la porte, le professeur Watrin devait corriger des copies en attendant l’heure d’Uranus. Loin, lui, n’avait rien à faire et n’attendait rien non plus. Avec Watrin ou avec Archambaud, il pouvait parler des problèmes de l’occupation, il se justifiait,

 

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rafraîchissait ses arguments et se passionnait aux discussions. Quand il était seul, toutes ses justifications et ses raisons étaient sans intérêt, sans objet réel, comme s’agissant d’un jeu qui ne pouvait se jouer qu’avec des partenaires. Les problèmes ne se posaient plus et sa conscience restait inerte. Peu lui importait que son activité de collaborateur eût été bonne ou mauvaise. Elle pesait sur lui d’un poids écrasant, comme Uranus sur le professeur, mais sans espoir de réveil. Les Archambaud ne le garderaient pas éternellement. Lui-même ne pourrait supporter très longtemps de vivre à leur charge, en intrus et en gêneur. Le jour où il lui faudrait partir, il n’aurait pas la force ni même le désir de chercher une cachette improbable. Il irait se livrer à la police. Des juges qui ne croiraient plus à la justice, qui auraient renoncé à dépendre de leur conscience, le pousseraient vers la mort avec indifférence, en songeant à la considération que leur vaudrait son cadavre. Devant ce tribunal sans angoisse et ces fronts austères où il lirait déjà la sentence, il ne pourrait se défendre d’entretenir encore un espoir absurde. Il entrerait respectueusement dans le jeu

 

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des juges, il accepterait les conventions du dialogue, il aiderait les messieurs du tribunal à chercher la vérité là où chacun saurait ne pouvoir la trouver. D’ailleurs, il ne lui servirait à rien de bousculer le scénario de sa mise à mort. Même s’il devait peser dans les balances de la justice, il ne saurait pas jeter le grand cri qui restait au fond de lui-même depuis qu’il était en âge de souffrir et qui dirait toute sa misère : la solitude d’un enfant malmené par des parents pauvres et durs, celle de l’écolier parmi les autres écoliers qui raillaient sa tristesse et sa gaucherie, la timidité de l’adolescent devant les filles, les déceptions du petit employé qui avait voulu aimer ses frères en pauvreté, celle du poète, du conférencier, de l’homme, et toujours sa solitude, que les années faisaient plus amères, plus riche de regrets, sa solitude et aussi, mon Dieu, son orgueil. Les juges riraient bien s’il leur disait la vérité, à savoir qu’en collaborant avec les responsables de Buchenwald, il avait cru sortir de la solitude pour se répandre en amour et en dévouement. Allons, le tribunal prononcera la sentence de mort et tout sera pour le mieux. Être condamné à mort, jugé

 

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indigne de vivre par tout un peuple, c’est être vraiment seul. En attendant, pauvre, traqué, recueilli par pitié, et probablement ridicule, j’aime sans espoir une jeune fille de dix-huit ans. Il me fallait encore ce témoignage de ma solitude avant d’être lié au poteau, seul en face du peloton d’exécution. Les soldats qui me tueront et la jeune fille blonde ne sauront pas que je les ai aimés.

Le bruit d’une mêlée de voix furieuses, aiguës, lui parvint de la cuisine. C’était le sommet d’une dispute qui durait depuis près d’une demi-heure entre la femme d’Archambaud et celle de Gaigneux à propos de l’évier engorgé. Marie-Anne entra dans la salle à manger avec une pile d’assiettes qu’elle posa sur la table.

« Je vais les ranger dans le buffet, proposa Loin.

– Je veux bien, dit Marie-Anne, ça m’avancera. »

Avant de sortir, elle alluma l’électricité. Loin déplaça un bonheur du jour et un fauteuil pour avoir accès au buffet, puis se mit à ranger les

 

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assiettes. Dans la cuisine, le ton de la dispute ne cessait de monter. Il entendit la voix de Maria Gaigneux proférant des mots violents. Marie-Anne fit encore deux voyages de la cuisine à la salle à manger. Ensemble, ils rangèrent l’argenterie dans un tiroir, les verres sur un rayon.

« Pour un homme, vous n’êtes pas maladroit du tout, dit Marie-Anne.

– Sans vouloir vous froisser, j’en sais probablement plus que vous, j’ai presque toujours fait mon ménage et ma cuisine moi-même.

– Vous n’avez jamais été marié ?

– Non », dit Loin.

Ils replacèrent le bonheur du jour et le fauteuil devant le buffet. Ils étaient l’un en face de l’autre et Marie-Anne n’aurait pas été surprise qu’il se déclarât. Elle pensait qu’il s’y déciderait un jour ou l’autre et avait déjà pris le parti de se dérober fermement, avec des paroles de sympathie et d’amitié. D’ailleurs, l’idée qu’il pût plaire à une fille lui semblait peu croyable et, en sa présence, elle éprouvait une impression de sécurité. S’il

 

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n’avait été manifestement épris, elle aurait eu plaisir à parler avec lui et même à faire des confidences. Par exemple, elle aurait pu le consulter sur la conduite à tenir à l’égard de Michel Monglat. Peut-être aurait-il su lui dire comment se comporter avec Gaigneux qui attendait une suite à leur rencontre de la cuisine et qui se refuserait à admettre la vérité si elle lui avouait simplement ne pas comprendre pourquoi elle avait eu cette minute d’abandon. Mais ces problèmes-là ne pouvaient pas être proposés à Loin. Son regard sombre, animé d’une tristesse ardente, avait tant d’éloquence que les tête-à-tête étaient presque difficiles. Marie-Anne craignait toujours de laisser voir sa pitié et le léger sentiment de dégoût que lui inspirait cet amour mijotant derrière des yeux douloureux. En face de lui, elle pensait avec élan à la grosse viande de Michel Monglat, à sa jovialité, à son rire gras et à son cynisme grossier.

Loin parla de la douceur du soir et du charme des bords de l’eau par clair de lune. Il n’avait pas l’air de vouloir se déclarer.

 

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« Excusez-moi, dit Marie-Anne, cet après-midi, j’ai fait trente kilomètres à bicyclette par la chaleur. Je tombe de fatigue. »

Loin la suivit des yeux jusqu’à la porte de la chambre et s’assit sur le fauteuil. Par hasard, son regard s’arrêta sur une « Annonciation » accrochée au mur à la tête du lit des Archambaud. C’était une vieille gravure inspirée de la Renaissance italienne, mais coloriée violemment à la manière d’une image d’Épinal. Assise dans un fauteuil gothique auprès d’une fenêtre, la Vierge écoutait l’ange annonciateur, un bel adolescent aux cheveux bouclés, qui parlait les yeux baissés, les mains posées à plat sur la poitrine. Sans doute entrevoyait-elle la grandeur de la promesse qui lui était faite, car sa joie restait grave, son regard songeur. Loin se laissa aller à transposer la scène. Il se voyait assis sur le lit, dans la chambre de Watrin, à l’heure où le soir descendait sur les ruines de Blémont. L’ange entrait par la fenêtre pour réjouir son cœur d’une grande nouvelle. Mais lui, Loin, demeurait froid et n’était même pas de très bonne humeur. L’ange, peiné de son indifférence, insistait :

 

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« Voyons, monsieur Loin, la liberté, je vous annonce la liberté. » Et d’un grand geste, il montrait le ciel et la campagne. « Ça me fait une belle jambe », ronchonna Loin. Du coup, l’ange disparut par la fenêtre. Mme Archambaud entra dans la salle à manger, le visage encore enflammé par la dispute.

« La sale bonne femme, dit-elle. C’est une vraie mégère. On n’imagine pas qu’il puisse y avoir tant de méchanceté, de bêtise et de grossièreté dans une créature. Quand je pense que ces gens-là ont la prétention de gouverner le pays ! C’est insensé, monsieur Maxime.

– En effet, dit Loin poliment, c’est insensé.

– Mon mari me dit que je m’y prends mal avec cette femme, que je manque de simplicité, que je suis trop imbue de la supériorité de ma condition. C’est ridicule. Je n’ai ni orgueil, ni préjugé d’aucune sorte. Naturellement, si je m’humiliais devant cette horrible femme, si j’allais au-devant de tous ses caprices, elle me pardonnerait peut-être d’occuper encore une partie de mon appartement. Inutile de vous dire que je refuse de

 

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m’humilier. Ai-je raison ?

– Certainement. »

Loin s’était levé de son fauteuil et, le regard vague, pensait encore à l’ange qu’il venait de mettre en fuite. Sa propre conduite ne le surprenait pas. Il constatait avec une délectation douloureuse qu’il n’était même plus capable d’accueillir en lui l’espérance.

« Comme vous semblez triste, monsieur Maxime, dit M me Archambaud.

– C’est vrai, murmura-t-il, je ne suis pas d’humeur très joyeuse. Pardonnez-moi. »

Il baissait la tête et fixait le dos de ses grandes mains maigres appuyées sur le bois de la table. Mme Archambaud s’approcha et, avec un soupir de compréhension, essaya de lui pousser sa poitrine sous le nez. Voyant venir des paroles de consolation, l’idée lui en parut insupportable et il prit les devants avec une hâte et une impatience qui ne lui laissèrent pas le temps de réfléchir.

« Madame Archambaud, dit-il tout d’un trait, vous avez été très bonne pour moi et tout le

 

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monde a été très bon. Je vous en suis très reconnaissant, mais il faut que je m’en aille. Je ne peux plus rester ici où je suis une gêne et un embarras. Je vous compromets inutilement. C’est une faiblesse de ma part et une grande malhonnêteté, car je n’ai aucun espoir d’échapper au sort qui m’est promis et je ne le désire même plus. Je vous remercie de tout mon cœur et je vous demande de dire à M. Archambaud combien sa générosité m’a touché. Je vous dis adieu et à tous les vôtres. »

Il marcha vers la porte du couloir, mais Mme Archambaud y fut avant lui et, le prenant par la taille d’un geste ferme et affectueux, le refoula vers l’intérieur de la salle à manger. « À quoi pensez-vous, Maxime ? disait-elle. Soyez raisonnable, mon petit. Je comprends que vous soyez un peu déprimé par la vie que vous menez depuis six mois, mais vous n’avez aucune raison de vous décourager. »

Adossée à la commode, elle le serrait sur sa poitrine et lui caressait les cheveux : « C’est vrai, disait Loin, je suis stupide, mais il y a des

 

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moments où je n’en peux plus. » Il n’avait pas l’air de faire attention à la poitrine, ni même de s’apercevoir qu’il était dans les bras d’une femme encore jeune. Mme Archambaud l’enveloppait de ses deux bras nus, le palpait sournoisement et, le cœur fondant, s’attendrissait de le sentir aussi mince. Elle lui parlait tout bas, de bouche à oreille, dans les cheveux : « Mon cher petit, vous avez besoin d’être très entouré, mais, justement, je serai près de vous pour vous dorloter, vous faire oublier vos soucis. » Ému d’une tendresse un peu étonnée, il s’abandonnait à la douceur des bras et de la poitrine. Il n’avait pas cru que cette femme fut aussi bonne. Une porte s’ouvrit au fond du couloir. « Voilà mon mari », dit-elle. Maxime ne bougea pas. Il se sentait presque heureux et ne pensait pas qu’il pût faire mal. Ce fut elle qui le repoussa, très doucement, après avoir posé ses lèvres sur son oreille. Il lui sourit avec amitié et gratitude.

Archambaud entra, l’air sérieux, appliqué, l’œil vague et encore embué de ses rêveries. Il avait regardé les ruines sous la lune avec l’idée qu’elles ne se relèveraient pas, songé à son usine,

 

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à la France, à Démosthène, à la constitution de l’atome, à une petite servante de restaurant, à l’amour, à la pédérastie, à Uranus, aux étoiles, à son village du Jura, à ses parents morts, à des amis vivants, à Marie-Anne et, très longuement, au Portugal dont il ne savait presque rien. Entre-temps, il s’était arrêté sur le pont, avait regardé couler la rivière blanche de lune, chanté tout bas un air sans paroles et jeté dans l’eau un morceau de bois sur lequel il venait de poser le pied. Au retour, comme il arrivait à une centaine de mètres de la maison, il avait ralenti le pas en pensant soudain que les atomes se reproduisaient peut-être à la façon des êtres vivants, soit qu’il y en eût de mâles et de femelles, soit que les deux sexes fussent réunis sur un même sujet. Dans l’escalier il se laissa même aller à rire tout haut d’une certaine réflexion qu’il prêtait plaisamment à un atome mâle empêché par son grand âge.

Mme Archambaud lui parla de l’évier bouché, de l’outrecuidance de Maria Gaigneux et rapporta quelques-uns de ses écarts de langage. Il écouta sans beaucoup d’attention, donna tort à sa femme, bâilla et dit à Maxime Loin : « Quand

 

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vous voudrez... »

Chaque soir, Loin attendait que la famille Gaigneux fût couchée pour se rendre aux vécés. Pour plus de précaution, Archambaud se tenait à la cuisine à côté de l’interrupteur, prêt à couper l’électricité au cas où l’un des Gaigneux aurait ouvert une porte pendant l’instant critique. Cette fois encore, tout se passa sans alarme. De retour à la salle à manger, Loin souhaita le bonsoir à ses hôtes et alla se coucher.

 

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