Uranus

Marcel Aymé · Chapitre 14 sur 23

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Uranus

Chapitre XIV

 

L’assassin, le satyre, le docteur vichyssois et le policier de la Gestapo jouaient aux cartes sur les dalles. Tous les quatre étaient des hommes calmes, pondérés, discrets. Jamais une contestation ne s’élevait entre eux, jamais une parole violente ou simplement déplacée ne venait troubler leur bonne entente. L’assassin était un professionnel qui adorait son métier. La justice lui reprochait quatre crimes certains et le soupçonnait d’en avoir commis une dizaine d’autres. Il s’était fait prendre bêtement l’avant-veille dans les environs à la suite d’une panne de voiture et attendait son transfert à Paris. Le policier et lui ne nourrissaient aucun doute sur le sort qui les attendait. Buffat, le pourvoyeur de la Gestapo, avait fait fusiller trois hommes et expédier une dizaine de personnes dans les camps de déportation. Chaque matin, on le tirait de sa cellule pour le conduire dans la cour où il

 

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recevait une raclée des F.F.I. Son visage triste et sévère au front bas, au regard droit, était couvert d’ecchymoses. Personne ne répétait aussi souvent que lui, à toute espèce de propos : « C’est injuste. » Le satyre, un boulanger au visage naïf, avait forcé une fillette de douze ans. Il disait ne pas comprendre comment la chose avait pu arriver, vu qu’il n’était pas très porté sur le beau sexe. À l’heure où les femmes faisaient leur promenade quotidienne dans la cour, on ne le voyait jamais parmi ceux qui collaient leurs têtes aux barreaux de la fenêtre et les propos obscènes de ses compagnons de cellule n’éveillaient même pas sa curiosité.

Le docteur Lerond, bien qu’il pensât souvent à sa vie d’honnête homme et de praticien consciencieux, se plaisait dans la compagnie de l’assassin, du satyre et du mouchard. Il les estimait pour des qualités qu’on peut souhaiter rencontrer chez des compagnons de cellule. Même, il avait pour eux une certaine affection. Les autres prisonniers, Mairé et Chapon, dénoncés pour menées antifrançaises, Laprade, frère d’un milicien en fuite, et le cafetier Léopold

 

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étaient sans doute d’honnêtes gens. Aucun d’eux n’aurait tué, violé ou livré des gens à la Gestapo. Pourtant, le docteur leur préférait l’assassin, le satyre et le mouchard. Ce choix l’inquiétait un peu et il était parfois tenté de se le reprocher. Dans sa vie d’homme libre, ses sympathies n’avaient jamais été à des criminels ou à des gens d’une moralité douteuse. À vrai dire, ses amis appartenaient à un milieu social, le sien, où une certaine honnêteté avait une valeur commerciale. Ce n’était peut-être pas uniquement la valeur morale ou la qualité d’une âme qui avait alors incliné son choix. Il lui était arrivé de découvrir chez des malades pauvres de hautes vertus et des sentiments délicats, mais il ne les avait jamais invités à dîner, il ne s’était pas soucié d’en faire des amis. En prison, où les nécessités d’une vie commune et élémentaire effacent les inégalités sociales, les affinités s’affirment peut-être plus librement. Le docteur en venait à se demander s’il n’avait pas des dispositions secrètes pour le viol, le meurtre et la délation.

La partie de cartes languissant, l’assassin proposa de finir le tour et d’arrêter. Chapon,

 

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Mairé et Laprade, debout près de la fenêtre, à côté des vécés, parlaient de la vie qu’ils avaient laissée à la porte de la prison. Depuis trois semaines qu’ils étaient ensemble, ils s’étaient racontés en long et en large, et poussaient chaque jour leurs confidences plus avant. Les premiers temps, Chapon, l’huissier de la rue du Jeu-de Quilles, restait sur son quant-à-soi. Il s’était rattrapé depuis.

« Moi, dit-il, ma femme aurait le bassin plutôt étroit. Les cuisses ne sont pas très fortes non plus. Remarquez qu’elles ne sont pas maigres, ça non. Simplement, Élise n’a pas ce qu’on appelle des grosses cuisses. Mais c’est dur, c’est nerveux, on n’imagine pas. À peine si j’arrivais à la pincer. »

Le souffle contracté, l’œil mauvais, Léopold arpentait la cellule. Sa démarche était saccadée, il avait des gestes nerveux, ne savait que faire de ses mains, les fourrant dans ses poches, les retirant et, au passage, donnant du poing sur les paillasses entassées près de la porte. Les autres évitaient toute conversation avec lui et s’efforçaient aussi de ne pas le contrarier, car à

 

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certains moments, il semblait chercher un prétexte à cogner et personne ne se souciait de se colleter avec lui. Pourtant, le jour de son arrivée, il avait fait une excellente impression. Jusqu’au soir, il s’était montré jovial, bon enfant, avait bavardé, plaisanté, et distrait ses compagnons avec des boniments de forain et des tirades de Racine. Sauf l’assassin, qui n’était pas du pays, tous les prisonniers le connaissaient de longue date et chacun se félicitait de sa venue. Le sommeil de sa première nuit avait été agité. Le lendemain, il s’était éveillé de bonne humeur, mais n’avait pas tardé à s’assombrir et, à mesure que la journée s’avançait, il devenait taciturne, irritable, l’air absent, les mains fébriles et les yeux hagards. Le docteur Lerond ne s’y était pas trompé. L’haleine du cafetier avait une odeur d’acétone et son visage violacé, boursouflé, disait assez l’alcoolique. Brusquement sevré d’alcool, il était exposé à faire de graves réactions. Le docteur, qui l’observait attentivement, allait jusqu’à craindre la crise de délirium. Léopold se refusait à manger. Pendant la promenade, il avait pris à partie l’un des gardiens, le menaçant de lui

 

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écraser la gueule. L’affaire était grave et aurait entraîné des sanctions disciplinaires si le docteur n’avait réussi à s’entremettre et à persuader un gardien-chef que la brusque privation d’alcool faisait du délinquant un malade irresponsable. Toute la nuit, Léopold avait crié ou gémi, en proie à des cauchemars, soit qu’il se crût assailli par des rats, soit qu’il se défendît d’être enterré vivant. « Il est fichu », avait confié le docteur au satyre et à l’assassin. Heureusement, dans la matinée du troisième jour, Léopold avait pu avaler un flacon de vin blanc que Rochard lui faisait tenir grâce à la complicité d’un gardien. Chaque jour, il eut ainsi une ration de vin, à vrai dire peu de chose. Au Progrès, le cafetier absorbait quotidiennement ses douze litres de blanc et l’envoi de Rochard faisait à peine un demi-litre. C’était assez, croyait le docteur, pour écarter la menace d’accidents sérieux. Après avoir bu, Léopold connaissait un moment de détente, d’allégresse. Il redevenait sociable, songeait à Andromaque, s’intéressait à son deuxième alexandrin qu’il n’avait pas encore réussi à mettre debout. Mais rapidement, son

 

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humeur s’altérait. Il éprouvait à nouveau l’irritante sensation du manque. Ses mains fébriles cherchaient le verre, la bouteille, et il ne tenait pas en place.

La partie de cartes terminée, les joueurs allèrent rejoindre leurs compagnons près de la fenêtre. L’huissier Chapon, après avoir décrit le corps de son épouse, en avait vanté les ressources et s’était flatté d’en tirer le meilleur parti. Chacun avait dit son mot sur la technique en général et la sienne en particulier. Laprade, un garçon de vingt-six ans, court et sanguin, qui parlait d’une voix rauque en faisant des gestes, évoquait le venue de sa femme avec une ardeur émue. Mairé, lui, était célibataire. Capitaine en retraite, il parlait de ses rencontres de garnison. En Algérie, disait-il, Laprade serait bien dépaysé, car les moukères sont rasées. On l’écoutait avec un peu d’impatience sans lui laisser le temps de finir ses phrases. Ses filles de hasard manquaient de présence. On aimait mieux entendre parler d’une épouse dont l’évocation avait un fumet d’intimité et mêlait au regret brutal la douceur de deux âmes blessées.

 

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« Moi, ma femme, dit Laprade, quand elle a envie, elle devient toute rouge tout d’un coup et les yeux qui flambent. Même, il y a des fois, j’en ai presque peur. Tenez, justement, le jour qu’ils ont liquidé Laignel et les autres... »

Une fois de plus, il plaça sont récit de la promenade du milicien, que ses compagnons ne se lassaient du reste pas d’écouter.

« ... Vers les quatre heures, on s’est trouvé pris dans un remous et porté presque au premier rang. Laignel, on l’a vu déboucher de la rue Andreu dans la rue Chavignon. Toute la foule s’est mise à gueuler. Il marchait à genoux, les mains en avant à l’aveugle, il avait la figure toute rouge du sang qui coulait encore de ses yeux crevés. Du sang, il en avait plein les bras, plein la chemise, ça lui dégoulinait dans la ceinture. Les coups de pied, les coups de crosse, ça pleuvait, ça n’arrêtait pas. Et voyez ce que c’est, ma femme, elle a d’abord eu peur. J’ai cru qu’elle allait s’évanouir. À ce moment-là, Laignel n’en pouvait déjà plus, on aurait bien dit qu’il était à bout. Presque en face de nous, il s’est arrêté et les coups avaient beau

 

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tomber, il ne voulait plus avancer. Il a creusé les reins, il a jeté la tête en arrière, il a ouvert la bouche toute grande et bien sûr qu’il a dû gueuler, mais dans le vacarme de la foule, on n’a seulement rien pu entendre. Les gens hurlaient : « à mort ! à mort ! » ils lui balançaient des ordures à la tête, ils se bousculaient pour aller le gifler. Il y a une femme qui s’est retroussée jusque-là pour frotter son ventre contre ses yeux crevés. Est-ce que ç’a été ça ou si c’est quand Laignel a eu les fesses piquées d’un coup de baïonnette et qu’il s’est remis à avancer ? Tout d’un coup, je sens Ginette qui se colle contre moi. Je la regarde. Elle était rouge comme une tomate... »

Après Laprade, ce fut le tour de l’huissier. Jusqu’alors, il s’était abstenu de livrer ses souvenirs personnels de la tragédie, mais ce soir-là, un peu plus ému que de coutume par le récit de Laprade, il ne put les contenir davantage. Logé en face du petit square du Palais de Justice, il avait assisté, en compagnie de sa femme, à toutes les exécutions. Il conta comment, cachés derrière le rideau d’une fenêtre, ils avaient vu les

 

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condamnés des deux sexes creuser leurs tombes dans les plates-bandes, parmi les géraniums et les hortensias, et senti monter en eux une irrésistible exaltation à mesure que se poursuivaient les préparatifs du supplice.

Lorsque les conversations prenaient un tour un peu scabreux, il était rare que le souvenir des exécutions ne vînt pas s’y mêler. On n’avait jamais fini d’y piocher et d’y faire des trouvailles, mais les confidences de l’huissier renouvelaient entièrement le sujet. La vision de ces deux petits bourgeois prudents, étriqués, cafards, lorgnant les suppliciés de leur salle à manger Renaissance et, pareils à des chiens, s’accolant et se trémoussant dans les plis du rideau, remuait les imaginations.

Cependant, le docteur Lerond examinait avec une vive attention les mines et les attitudes des prisonniers. Il s’intéressait plus particulièrement à son camarade l’assassin. Les traits tirés, les yeux luisants, sous les paupières à demi baissées, l’homme suivait en silence le récit de l’huissier et s’en imprégnait. Ses mains, croisées derrière son

 

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dos, s’agitaient nerveusement. Le docteur, habile à provoquer ses confidences, l’avait souvent cuisiné et s’était convaincu que le meurtre était pour lui une sorte d’exploration, la recherche désespérée de ce choc qu’avaient justement connu l’huissier et son épouse au cours de l’inoubliable après-midi.

À ce genre de conversation succéda une pesante lassitude, comme si les prisonniers étaient allés au fond d’eux-mêmes et que chacun, n’ayant plus rien à échanger, se sentît las de ses compagnons. Il se fit un grand silence dans la cellule. Léopold lui-même, sensible à cette atmosphère de torpeur, se retira dans un coin et s’assit sur l’unique tabouret. Il y eut un quart d’heure de détresse. Les prisonniers ne regrettaient plus les femmes, le métier, le vin, les amis, ni rien de ce qui avait été leur vie. Le monde perdait sa consistance, tombait en cendres et en grisaille et les murs de la prison ne comptaient plus. Chacun se voyait, seul, dépourvu, transparent, réduit à une idée de soi-même et flanqué d’une image déprimante de sa solitude : une flaque d’eau entre deux ornières,

 

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une fenêtre aux carreaux sales, un journal jauni tremblant au vent d’hiver, un coin de palissade, une affiche mangée par le crépuscule, un vieux tank rouillant sous la pluie, une pince à linge à demi enterrée, l’éveil d’une aube sale dans un fragment de miroir. D’un schéma blême, torché de soir et d’automne, surgissaient peu à peu des morceaux d’avenir. L’assassin voyait la manche d’un avocat s’agiter dans l’espace, un chapelet coulant sur les grosses mains d’un curé, la haute et fine silhouette de la guillotine ; le docteur, un crachat s’aplatir sur la vitre de sa voiture, son stylo courant sur une ordonnance. Léopold, lui, ne voyait que le visage d’Andréa sur fond de bouteilles d’apéritifs et de liqueurs, un visage triste, couleur de zinc, sur lequel un courant d’air plaquait des mèches de cheveux gris, et le vin blanc n’était nulle part. Pour la première fois de sa vie, le cafetier eut de l’inquiétude pour sa femme. C’était un sentiment vague encore, un appel incertain qu’il percevait à travers sa mauvaise humeur d’alcoolique privé.

Laprade fut le premier à rompre le silence. Adossé au mur, les bras ballants et la tête basse, il

 

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gémissait.

« Si je savais encore pour combien de temps, mais j’y suis peut-être pour dix ans. Et même si je sors dans six mois, j’aurai perdu ma place à la sous-préfecture. Ma carrière est brisée. Personne ne voudra me donner du travail à Blémont. Il faudra que je quitte la ville. Tout ça pour des menteurs, des crapules, qui étaient jaloux de ma position et de mon standing. Déjà, quand j’avais acheté une salle à manger à Ginette, en 43, j’avais senti des envieux, mais ce qui les a foutus à ressaut, c’est il y a deux mois quand on s’est payé une moto. Bien sûr, ce n’était pas avec mes économies d’employé. Et après ? Même si c’était vrai que j’aie été à la pêche avec un gendarme allemand, est-ce que ça m’aurait fait gagner de l’argent ? Mais justement, ce n’est pas vrai. Je suis innocent.

– Comme moi, dit le policier. Ce qui m’arrive, c’est injuste. Je n’ai fait que mon métier. J’étais bien vu de mes chefs. Je n’ai jamais fait une irrégularité. Je n’ai jamais voulu profiter des occasions de gagner de l’argent et c’était facile,

 

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pour un inspecteur. Je ne connaissais que le service. On m’aurait commandé d’arrêter Hitler, je serais parti pour l’arrêter. Mais quand des collègues sont venus me tâter pour être de la Résistance, j’ai dit non tout de suite. Je ne voulais pas trahir la confiance que mes chefs avaient mise en moi. Hier encore, le juge d’instruction me reproche d’avoir livré des Français. « Naturellement, je lui réponds, ils étaient de la Résistance. » Là-dessus, le voilà qui se fâche et qui se met à m’engueuler. Il ne comprend pas. Il est buté. »

Le satyre voulut dire quelque chose, mais le capitaine en retraite, impatient de se raconter, lui coupa la parole.

« P.P.F. Parfaitement, P.P.F. Capitaine Mairé, Joseph. Médaillé militaire. Légion d’honneur. Croix de guerre. Sept citations. Galons de sous-lieutenant à Verdun, sous le maréchal. Vive Pétain. De Gaulle ? connais pas. J’ai trente-cinq ans de service. Capitaine Mairé, Joseph, engagé en 1902. Toute la guerre. Sept citations. Trois fois blessé. Jamais vu qu’un général commande à

 

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un maréchal. Pendant l’occupation, j’ai compris. J’étais contre les salopards de Moscou. Je n’ai pas caché mon opinion. Trop vieux pour la L.V.F. Me suis inscrit chez Doriot. C’était un homme. Il avait compris. À la libération, j’étais chez mon frère, cultivateur à Essenay. Dénoncé, on est venu me chercher il y a quinze jours. On m’a foutu en prison. Moi, capitaine Mairé. Trente-cinq ans de service. Sept citations. Toute la guerre et campagne du Rif. Voilà comment la racaille communiste traite les bons serviteurs de la France. Mais j’attends ma revanche. Je dirai aux juges ma façon de penser. Nom de Dieu, ça va fumer ! Je leur dirai : Capitaine Mairé Joseph. Trente-cinq ans de service... »

Un gardien ouvrit la porte de la cellule, reprocha aux prisonniers d’être bruyants et dit en se tournant vers Léopold :

« Lajeunesse, amène-toi. »

Léopold quitta son escabeau et, l’air maussade, se dirigea lentement vers la porte.

« Boutonne ta chemise, dit le gardien.

 

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– Non. »

Le gardien haussa les épaules, mais n’insista pas. Ils s’engagèrent dans le grand couloir séparant deux rangées de cellules et croisèrent un autre gardien qui s’y promenait à petits pas, les mains croisées sur le dos. On entendait le bruit des conversations entre prisonniers, derrière les guichets. Leurs voix se fondaient dans un grand bourdonnement égal et diffus.

Après avoir fait quelques pas, le cafetier boutonna sa chemise qui était débraillée jusqu’au creux de l’estomac. Son geôlier lui en sut gré.

« C’est ton avocat qui vient te voir », dit-il.

L’annonce de cette visite sembla laisser Léopold indifférent. Dans l’escalier qui descendait au rez-de-chaussée, il prit le gardien par le bras et lui dit à mi-voix :

« Au lieu d’un demi-litre par jour, tu ne pourrais pas me faire passer un litre ?

– Impossible.

– Tu toucheras cinquante francs de plus.

– C’est difficile.

 

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– Cent francs.

– J’essaierai. »

Maître Mégrin, l’avocat, un petit homme sec aux cheveux blancs, aux yeux rieurs, était un résistant notoire de Blémont. Dès la fin de 1940, il avait créé une organisation d’espionnage et, pendant plus de trois ans, déployé une grande activité. À la fin de l’occupation, les communistes, craignant qu’il n’eût pour l’après-guerre des ambitions politiques, étaient parvenus à le reléguer dans un rôle plus effacé. Le bombardement avait détruit sa maison et tué sa fille à côté de lui dans la cave où ils s’étaient abrités. Il habitait maintenant deux pièces dans l’appartement d’un charcutier, où il recevait ses clients. Le métier n’était plus ce qu’il était autrefois. Les deux tiers des propriétaires se trouvaient ruinés par le bombardement. Les autres ne se souciaient pas de chercher chicane à un voisin qui pouvait les dénoncer comme collaborateurs. En sa qualité de résistant, qui lui conférait quelque autorité auprès des tribunaux, maître Mégrin était très sollicité par les prévenus

 

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politiques et plaidait même hors du département. Parmi ces clients-là, il fallait compter pas mal de déchet : fonctionnaires pauvres et honnêtes, commerçants pillés ou dépossédés, illuminés sans le sou, filles entretenues et imprévoyantes, mineurs sans répondants, voyous et paniers percés ayant croqué à mesure la monnaie des services rendus à l’ennemi. En revanche, certains étaient épaulés par des familles riches et payaient bien. Du reste, l’avocat s’employait pour tous fort consciencieusement, sinon avec un zèle égal.

« Alors ? » grogna Léopold en s’asseyant auprès de lui.

Ils étaient dans une pièce minuscule, strictement meublée d’une table et de deux chaises. L’avocat, de sa main fine, appliqua sur l’énorme dos de Léopold une légère claque d’amitié. Né Blémontois, il aimait passionnément sa ville et avait du goût pour les figures un peu singulières qui contribuaient à l’orner. Le cafetier de la place Saint-Euloge était à ses yeux l’un des monuments les plus intéressants que la catastrophe eût épargnés.

 

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« Mon cher Léopold, je n’ai rien à vous apprendre que vous ne sachiez déjà. Le dossier est insignifiant : trois lettres anonymes qui vous accusent d’avoir caché Maxime Loin chez vous et le procès-verbal d’une enquête de la gendarmerie, accueillant de vagues échos sans consistance. En fait, il s’agit d’une mesure administrative. Vous me comprenez ? Ça signifie que les conclusions de l’instruction n’auront aucune espèce d’importance et qu’un non-lieu n’empêchera pas l’administration de vous garder en prison. Naturellement, j’ai vu les communistes. Ils ont été très réservés, peut-être aussi un peu embarrassés. En tout cas, ils ne me paraissent pas montés contre vous et je ne crois pas qu’ils souhaitent vous tenir ici très longtemps. Ce qui m’ennuie, c’est l’attitude des socialistes. Ils ont l’air de protester contre l’arbitraire de votre arrestation, mais plutôt timidement. Pas assez pour ameuter l’opinion et suffisamment pour durcir les communistes à votre égard. J’ai dit à Houdin et à Bermond qu’avec ses murmures d’indignation, le parti socialiste était en train de vous desservir, mais

 

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vous pensez bien qu’ils s’en foutent pas mal.

– Et Andréa ? Elle n’est pas malade ?

– Non, rassurez-vous. Je l’ai vue ce matin. La séparation lui est pénible, elle s’inquiète pour vous, mais la santé est bonne. Avant-hier, elle est allée voir Monglat. Il dit qu’il est allé à Paris et qu’il est parvenu à intéresser à votre cas quelqu’un de très bien placé. Franchement, je n’ai pas grande confiance. »

Léopold parut avoir un moment d’absence. Il avait le regard fixe et son bras droit ramait sur la table, à la recherche d’un verre. Maître Mégrin l’examinait avec curiosité. Enfin, les paroles que le cafetier venait d’entendre, après avoir fait antichambre pendant plusieurs secondes, lui livraient leur sens. Il s’anima tout d’un coup.

« Bien sûr que non, pas confiance ! Un cochon pareil ! Mais cochon ou pas, il a quand même peur de moi ! »

Maître Mégrin parut sceptique et Léopold en prit de l’humeur. Depuis qu’il était en prison, il supportait mal la contradiction.

 

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« Il a peur de moi, je vous dis, parce que moi, je sais ce qu’il a gagné pendant l’occupation.

– Mon pauvre ami, vous n’êtes pas le seul. Il ne manque pas de gens à Blémont qui savent à quoi s’en tenir.

– Lesquels ? dit Léopold en toisant son avocat. Ici à Blémont, chacun vit avec son travail, même le plus malin, et question argent, l’homme qui vit avec son travail, il ne sait pas compter bien large. Vous, monsieur Mégrin, vous avez l’intelligence et pas les yeux dans la poche. Vu le métier que vous faites, vous en savez long aussi sur toute sorte de monde, mais répondez-moi. À votre idée, qui c’est qui aurait le plus gagné pendant l’occupation, le patron de l’usine ou Monglat ?

– Je devine que vous ne serez pas de mon opinion, répondit l’avocat, mais enfin, je ne crains pas d’affirmer que Monglat vient très loin derrière ce brave monsieur Bachelin.

– J’en étais sûr. Vous êtes trop de la tête pour imaginer tout ce qu’un abruti a pu gagner à ne rien faire. Ça me fait de la peine de vous dire ça, monsieur Mégrin, mais à bien regarder,

 

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l’intelligence ne paie pas. »

Le cafetier se tut. Mégrin aurait souhaité qu’il développât sa pensée, mais dut rester sur sa curiosité. Léopold s’était remis à regarder dans le vide et son bras droit ramait sur la table. L’avocat se leva et prononça quelques paroles d’encouragement.

« Je ne crois pas qu’ils vous gardent plus d’un mois, et j’espère qu’on pourra vous faire élargir avant. Votre femme, ce matin, craignait qu’on ne vous transfère au chef-lieu, mais vous pouvez être tranquille. Là-bas, la prison est pleine à craquer. Bien sûr, ce n’est jamais drôle d’être enfermé, mais dites-vous bien que de tous les prisonniers qui sont ici, vous êtes probablement celui dont le cas est le plus bénin. Ayez seulement un peu de patience. »

Léopold s’était levé à son tour et, les mains sur le dossier de sa chaise, semblait écouter distraitement. Il ne prit pas garde que l’avocat lui tendait la main et, sans lâcher la chaise, se porta tout contre lui en murmurant d’une voix altérée :

« Monsieur Mégrin, j’ai peur de faire un sale

 

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coup.

– Allons, mon vieux, allons, qu’est-ce que vous me racontez là ? Quel sale coup ? »

Le prisonnier haussa les épaules sans répondre. Ses yeux brillaient, pleins d’inquiétude et de détresse. Une onde de sang lui monta à la tête, allumant sa large face rouge et violâtre, vernie par la sueur. Soudain, le dossier de la chaise craqua et se disloqua entre ses grosses mains. Détendu par cette dépense de force, il laissa pendre ses bras et eut un soupir d’aise. Mégrin, amusé, prit la chaise et s’efforça de masquer les dégâts pour éviter des ennuis à son client.

« C’est bon, je suis tranquille. Un gaillard comme vous n’offre guère de prise à la mélancolie.

– Je m’ennuie, dit Léopold.

– Naturellement, fit Mégrin, le contraire m’étonnerait.

– Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est, monsieur Mégrin. Je sais ce que vous allez me

 

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dire, que je suis un alcoolique. Quoique à bien réfléchir, je n’ai jamais bu que ce qu’il me fallait. C’était rare que je dépasse mes douze litres par jour. Je n’aime pas les excès. Je peux dire que depuis vingt ans, on ne m’a pas vu saoul une seule fois. C’est bien ce qui me révolte d’être si privé. J’en suis malade. Je me sens presque devenir fou. Mais à part ça, pour un homme comme moi, monsieur Mégrin, la prison, c’est l’enfer. Chez moi, j’ai toujours de quoi occuper ma force. Le travail de la cave, les tonneaux, les rangements, les paniers de bouteilles, les tables, fendre du bois pour la vieille, je me remue, je me dépense, je bois un coup. Oui, je bois un coup. Je bois, quoi. »

Léopold s’égara dans une vision de vin blanc et, perdant le fil de son propos, reprit sans penser à ce qu’il disait :

« Mes clients, je les aimais bien. Tous des braves gens. J’aimais bien mes gosses aussi.

– Vos gosses ?

– Les élèves de M. Didier... Hautemain, Guiraud, Lepreux... Ah ! Monsieur Mégrin,

 

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Andromaque !

 

J’allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui.

Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.

 

Mégrin l’ayant complimenté, Léopold récita toute une longue tirade d’Andromaque. Sous l’empire de l’émotion, sa grosse voix de basse trouvait des inflexions presque féminines. L’avocat, qui s’était toujours ennuyé à Racine, admirait cette grande ferveur du cafetier et toutefois ne s’en étonnait pas. Il avait toujours pensé que la poésie était faite pour toucher les grosses natures, les êtres élémentaires. Selon lui, la plupart des gens cultivés ne goûtaient d’un vers de Racine que les élégances, les raffinements musicaux, la patine. Comme les petits boutiquiers du grand siècle, dont le niveau de culture était à peu près le sien. Léopold, lui, mordait dans Andromaque à pleines dents et y trouvait plaisir

 

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et nourriture.

« Est-ce que vous aimez vraiment ça ? demanda Mégrin, soupçonnant qu’il entrait dans cet amour de Racine une bonne part de religion pour le beau savoir.

– Moi, la poésie, c’est mon affaire, répondit Léopold. Donnez-moi des vers et ma ration de blanc, je reste en prison toute ma vie. » Il prit un temps et ajouta avec contrition : « C’est malheureux à dire, monsieur Mégrin, mais je suis forcé de le reconnaître : le blanc passe encore avant la poésie. »

L’aveu du cafetier, qui témoignait de sa bonne foi, combla d’aise l’avocat. Considérée comme un monument de la ville de Blémont, la figure de son client s’enrichissait d’une singularité estimable. Il sentit croître sa sympathie pour ce gorille racinien capable d’écraser un goulot de bouteille entre ses dents et de s’émouvoir à la mélancolie d’Andromaque. Après avoir vu d’autres clients, il quitta la prison et, vers quatre heures, arriva au grand carrefour, là où la route

 

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nationale coupait la ligne de partage entre la ville détruite et la ville debout.

 

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