Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 9 sur 25

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Vaillance

Chapitre VII

LES COMMENCEMENTS DIFFICILES

Je suis né comme une herbe entre deux pavés de Paris.

Michelet.

Per angusta ad augusta!

 

Parmi les sentiers qui mènent à la vaillance, voici un des plus pénibles à gravir. Je veux parler de la vie dure qui est le lot d’un si grand nombre de jeunes gens.

Nous aimons voir un peu de lumière sur le matin de la vie. Il est si naturel que cela soit, que l’on ait le temps d’être enfant, de connaître la joie pure, d’amasser quelques rayons au fond de son être pour les garder comme un gage d’espérance, à travers les jours sombres. Pourtant, combien en est-il qui aient une jeunesse heureuse? En somme, il en est bien peu.

Un vieux proverbe, d’une sagesse salutaire, malgré son aspect fruste, nous informe, sans doute, qu’«il vaut mieux manger son pain noir le premier», et nous ne contredisons point à la parole du prophète: «Il est bon que l’homme porte le joug dans sa jeunesse.» Mais cela n’autorise personne à oublier ceux qui commencent péniblement la vie. Car, hélas! ce commencement est souvent si long qu’on y use ses forces et qu’on y succombe; et ils s’appellent légion, ceux pour qui ce commencement dure toujours!

Si le poète Lenau dit quelque part:

Mon cœur est voué à tous les chers morts,

je pourrais dire que le mien appartient à toutes les jeunes vies en souffrance. Leurs anxiétés, leurs luttes, leurs esclavages, les injustices dont elles souffrent, les coups qui les frappent, constituent pour moi comme une meurtrissure permanente. Il n’est pas une de leurs causes que je n’épouse, pas une de leurs misères dont je ne sois atteint, pas une de leurs espérances que je ne salue avec transport. Mais c’est précisément pour cela que je voudrais, ne fût-ce que dans une faible mesure, être un messager réconfortant.

Tout n’est pas à déplorer dans les misères que nous endurons. L’essentiel est que nous cherchions à en tirer profit pour notre vie intérieure. Dans ce cas, elles peuvent nous fortifier. Or si l’on dit que certaines contrariétés et certaines privations nous empêchent de vivre, on est dans le vrai, mais en partie seulement. D’où sont venus les meilleurs? Ils viennent du pays des grandes douleurs et des grandes tribulations. Les chemins qui mènent vers les hauteurs sont presque toujours obscurs, pour commencer. Les pentes molles sont pour ceux qui descendent; les sentiers rocailleux, les «raidillons», sont pour ceux qui montent. Le passé, par sa vitesse acquise, va bon train; c’est un personnage arrivé, qui a chevaux et voiture. Mais il roule vers la fin, comme les morts vers le cimetière. L’avenir, au contraire, s’avance à pied, et quelquefois se traîne à genoux.

La force, la lumière, la justice, la bonté, le progrès, tout cela nous vient de ceux qui ont souffert. Il y a peu de bons ouvriers qui n’aient eu de rudes années d’apprentissage. Quand ils vous racontent leur histoire, il se trouve qu’ils ont eu à subir les paroles dures, les coups, les accidents, la misère; mais il se trouve aussi que toutes ces choses, qui en découragent quelques-uns, les ont stimulés, éclairés et formés. C’est à grands coups de marteau et de ciseau que se dégrossit le bloc de marbre dont doit sortir une statue. L’homme ne se perfectionne pas autrement. Et s’il y a de l’étoffe en lui, si le grain est bon, il n’y a pas lieu de redouter les horions reçus et les morceaux emportés. Le mal même tourne en bien. Je connais des hommes faits qui sont d’une grande douceur pour les jeunes, et leur témoignent beaucoup d’indulgence. Pourquoi? Parce qu’ils ont été maltraités autrefois, et qu’ils ont deviné, en pleurant, le prix des bonnes paroles. Volontiers ils répètent: J’ai trop souffert de l’injustice pour ne pas essayer de l’épargner aux autres. De telles leçons valent bien la peine qu’elles ont coûté!

 

*

 

Les difficultés que plusieurs rencontrent dans leur famille et qui viennent du caractère de leurs proches, des défauts ou des vices dont ils sont entourés, assombrissent souvent les premiers pas dans l’existence.

Aucune classe de la société ne manque d’enfants et de jeunes gens négligés, par ceux qui devraient les guider; livrés à eux-mêmes ou à des mercenaires, sevrés de tendresse à l’âge où l’on en a le plus besoin; privés de plaisirs, et sans cesse rebutés par des paroles rudes. D’autres voient leur route compliquée par les exemples scandaleux de ceux mêmes qui ont pour mission de les entraîner au bien. Ils n’ont pas, pour les garantir des égarements de la jeunesse, le respect ou la tendresse filiale qu’il est si doux de ressentir. Leur père et leur mère leur enseignent précisément ce qu’on doit fuir le plus, et pour eux, l’idéal douloureux consiste à ne pas ressembler à leurs parents.

Je pense à ceux aussi que des deuils précoces ont frappés, aux orphelins dont le nom seul résume un monde d’intimes souffrances. Pour quelques-uns qui trouvent un appui moral, combien que l’abandon écrase! Loin de la chaleur du nid à jamais disparu, ils vont à travers la vie comme accompagnés d’une ombre. Qui comptera les luttes, les larmes ignorées, les secrètes angoisses de tant d’êtres jeunes? Qui les rencontrera sur leurs chemins perdus?

Il est une autre catégorie de jeunes gens pour qui les dangers viennent surtout de leur tempérament. Alors que d’autres font leur chemin sans grande peine, ils ont, eux, à lutter contre de mauvais penchants, des impulsions désordonnées, d’humiliantes misères. Leur conduite ressemble à l’allure d’un attelage fougueux qui fait suer sang et eau à son conducteur. Leurs motifs de découragement se multiplient, leur bonne volonté, souvent débordée, ne suffit pas à la tâche. Il y a des jours où ils se croient perdus, où ils désespèrent, en dépit de tous leurs efforts, de devenir jamais des hommes.

 

*

 

Ceux qui peinent dans le domaine de la pensée forment, de leur côté, une troupe d’élite soumise aux plus rudes entraînements. Pouce à pouce, ils disputent le terrain aux doutes ou aux difficultés pratiques. Ceux-là connaissent la faim et la soif de l’esprit, l’âpre tourment de l’inconnu. Ils achètent la vérité au prix de leur repos, quelquefois de leur santé et de leur vie. Chaque rayon de lumière est une conquête de haute lutte. Ils savent ce que coûtent les convictions quand on veut se donner la peine d’en avoir de personnelles, et quand le tentateur s’approche d’eux sous la forme de systèmes tout faits, de vérités qu’il suffit d’admettre en bloc, les yeux fermés, ils lui disent: Arrière, Satan!

 

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C’est pourtant là, dans ces mondes divers, dans ces ardentes fournaises, que s’élaborent les caractères virils, les cœurs aimants, les grandes âmes. Les chefs de la pensée humaine ont, presque sans exception, passé par là. Et que deviendrait l’humanité sans toutes ces écoles de misère?

 

*

 

Mais ce qui, plus que toute autre chose, rend les commencements difficiles, c’est la pauvreté. Je ne veux pas dire la mendicité, ni cette misère noire, désemparée, sans espérance, où se traînent certaines parties de la société, et dont je ne vois rien d’autre à dire que ceci: C’est une honte publique, une maladie qu’il faut attaquer, soulager, essayer de faire disparaître. Il serait criminel de dire que ce milieu dégradant, où la souillure morale et la souillure matérielle se confondent, puisse engendrer des caractères. Mais il faut avouer que cette pauvreté hideuse est l’exception. C’est la sentine où tombent les pourritures sociales engendrées par notre incurie et nos vices.

Il y a une autre pauvreté. Je parle de celle où l’on se trouve réduit par la maladie, le chômage, la mort précoce des parents, et qui crée souvent des situations si terribles. Ou encore je parle de cette pauvreté qui consiste simplement à être réduit en tout au strict nécessaire, et à ne pas savoir la veille de quoi on vivra le lendemain. Pauvreté honnête, intéressante, qui se cache souvent, que ne connaissent bien que ceux qui en ont fait l’expérience. Certes, s’il y a une condition pénible pour le développement de la jeunesse, c’est celle-là. On mange, mais rarement à sa faim. On a un logis, mais étroit et sombre. Tout est mesuré, même l’air, si c’est à la ville qu’on habite. Cette pauvreté-là semble une sorte d’esclavage, par les mille restrictions qu’elle apporte à nos mouvements. Et cet esclavage n’est à personne plus sensible qu’à la jeunesse.

Ce qu’il y a de plus dur dans la pauvreté, ce n’est pas la gêne, ce sont les froissements d’ordre moral auxquels elle nous soumet, et les indignités que le monde lui fait subir. J’en appelle à tous ceux qui, de bonne heure, ont eu à peiner pour le pain quotidien, et qui ont été abreuvés d’amertume et de mépris. La pauvreté n’est pas ce que certaines conceptions idylliques en ont fait. Elle est une couronne d’épines. Mais je me hâte d’ajouter: tout dépend du front qui la porte.

Ceux qui la subissent comme un fardeau et un opprobre, la haïssent et n’y trouvent qu’une école de dégradation, d’aigreur et d’envie. Je ne les condamne pas. Et si je voulais plaider les circonstances atténuantes, mon plaidoyer pourrait facilement tourner en réquisitoire sanglant contre les satisfaits, assis au tribunal pour les juger. Il me plaît mieux de regarder à ceux qui s’attachent à leur pauvreté et arrivent presque à l’aimer, comme on aime la beauté désolée d’un sol natal déshérité par la nature. Ces hommes-là sont la force du monde.

Je me suis promené à travers la pauvreté comme à travers un pays de merveilles; j’y ai voyagé, non en touriste, mais en indigène, initié aux secrets du lieu, ennemi des grandes routes, hôte des coins ignorés. Et j’ai trouvé plus belles les petites fleurs de ces bois et de ces champs, que toute la flore délicate des jardins de luxe et des serres chaudes. Pauvreté des petites gens, sobres, laborieux, économes et généreux; pauvreté des ouvriers fiers de leur état; pauvreté des paysans et des matelots qui n’envient personne. Pauvreté des étudiants qui n’ont qu’un lit, une table et quelques livres aimés, mais qui vivent sur les sommets, et se sentent plus riches que les maîtres du monde. Pauvreté des artistes, non de ceux qui ne connaissent d’autre ambition que l’argent, mais de ceux qui n’ont qu’un amour, la beauté, et qu’une passion, l’idéal. Pauvreté des chercheurs scientifiques qui oublient l’heure qui passe et le plaisir qui appelle, et vont comme les chasseurs par les âpres chemins, les précipices, les obscurités, suivant la piste fascinatrice de l’inconnu. Pauvreté des penseurs tourmentés par l’infini, penchés sur les problèmes du monde, et sur ceux de l’âme, plus vaste que le monde. Pauvreté de ceux qu’on persécute pour la vérité et la justice, mais que rien n’émeut, parce qu’ils ne redoutent que la lâcheté.

Je ne me lasserai jamais d’admirer cette pauvreté-là. Je me souviens, en regardant les jeunesses difficiles, que le Christ fut pauvre, qu’Homère fut pauvre, que Spinoza fut pauvre, que Luther fut pauvre, que Franklin fut pauvre, que les plus belles expériences de Claude Bernard ont été faites dans un sous-sol humide du Collège de France, et que la maison paternelle de Pasteur est une petite ferme du Jura.

A force de regarder de ce côté et de voir les faits et les expériences s’accumuler sous mes yeux, j’en suis même arrivé à trembler pour ceux qui ont la vie trop facile. Je crains pour leur énergie, à cause de l’absence d’effort; pour leur liberté, à cause de la dure servitude que font peser sur eux les conventions et les préjugés du monde. Je crains pour leur cœur qui, faute de souffrir, pourrait ignorer la pitié; pour leur jugement, que pourraient égarer et vicier les dehors trompeurs. Il vaut mieux conduire les enfants dans les ateliers qu’aux devantures des magasins, car dans les ateliers on voit la peine de l’homme, tandis qu’à la devanture on ne voit que le résultat, et la tentation est grande d’oublier la peine. Or c’est une calamité d’oublier le paysan en mangeant le pain, le bûcheron en se chauffant sur les chenets. Calamité que je redoute pour ceux qui sont élevés dans le bien-être. Ceux-là aussi, à leur manière, ont donc des commencements difficiles. J’en suis très frappé, et je les avertis. Voici le conseil que je leur donne.

Recherchez la peine, soumettez-vous au labeur. Allez faire votre stage dans le monde des petits, et renoncez pour un temps à vos privilèges qui sont des périls. Devenez pauvres par choix. Ce n’est pas la même chose que de l’être par nécessité; c’est quelque chose, cependant. Si la vie vous appelle à commander, malheur à vous et à ceux qui vous seront confiés si vous n’avez d’abord obéi, sué, gémi sous le fardeau. Il n’est pas permis à un homme d’en envoyer un autre au feu quand il n’y a jamais été lui-même!—Et par-dessus la tête des jeunes gens, je m’adresse aux pères, de la classe aisée et je leur dis: Il y a dans vos maisons une foule de jeunes gens excellents, pleins d’intentions généreuses, ayant en eux l’étoffe nécessaire pour devenir des hommes. Il ne leur manque pour cela qu’un peu de misère et de vie pénible. Vous ne pouvez pas leur refuser cela. Quoi qu’il doive en coûter à votre tendresse, à vos trop inquiètes sollicitudes, il faut les faire passer par là. Parmi toutes les viandes de boucherie, celle qui profite le plus à la culture de l’énergie morale, c’est la vache enragée. Pas trop n’en faut; mais ceux qui n’en ont pas mangé une certaine dose n’ont pas assez de fer dans les muscles.

Au désert, ou dans les forêts, les fauves en liberté mènent une vie pleine de hasards et de luttes. Les tempêtes fondent sur eux, le plomb du chasseur les menace, la faim tord leurs entrailles. L’incertitude du lendemain est leur régime. Beaucoup d’entre eux périssent. Mais ceux qui restent sont vigoureux, aguerris, rompus à toutes les fatigues.

Prenez ces fauves et, par sollicitude, pour les assurer contre les caprices des saisons et les dangers de leur vie aventureuse, offrez-leur de belles demeures, avec nourriture à discrétion, repos et sécurité. Les voilà en pleine abondance: repas plantureux, sommeils tranquilles, comme des héritiers de bonne famille. Mais qu’adviendra-t-il? Leurs tendons se relâcheront, leurs yeux se troubleront, leur moral s’avilira. Ils deviendront flasques, maladroits, poltrons, et contracteront des habitudes vicieuses, fruit de l’ennui et de la vie facile. Si par hasard ils se reproduisent encore, leurs fils ne seront plus que l’ombre des parents, et à la troisième ou quatrième génération, de décadence en décadence, il n’y aura plus personne. Le bien-être les aura exterminés.

La vie humaine présente exactement les mêmes phénomènes. Trop de sécurité et d’aise sont contraires à l’homme. Il lui faut, pour arriver à son développement normal, des privations, des dangers, des luttes. C’est là que sa force grandit, en même temps que sa capacité d’être heureux. Ouvrez les yeux, regardez les familles qui vous entourent, les générations et les peuples. Partout où il y a de la vitalité, de l’entrain, du progrès, des ressources morales, intellectuelles, matérielles même, il y a, au point de départ, l’effort. Mais il arrive trop souvent que les familles, comme les peuples, oublient cela. Après une génération de travailleurs décidés, viennent des successeurs qui trouvent le bien-être tout prêt et se mettent à en jouir. Ils oublient qu’il n’y a de vie que là où il y a des difficultés à vaincre, et que le seul pain profitable est celui qu’on a gagné. Alors ils s’endorment dans l’aisance, et les signes avant-coureurs de la mort ne tardent pas à se montrer.

Ne nous plaignons donc pas trop des commencements difficiles. Le jour où il n’y en aurait plus, ce serait le commencement de la fin.