Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 10 sur 25

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Vaillance

Chapitre VIII

L’EFFORT ET LE TRAVAIL

Il a bientôt l’échine ronde, Celui qui, courbé sans fardeaux, Bêche la terre et la féconde, Et ce serait la fin du monde S’il voulait relever son dos!

Jean Aicard.

 

Travaillez, prenez de la peine, C’est le fonds qui manque le moins.

Le fabuliste oublie d’ajouter que c’est ce qui nous coûte le plus. La peine, chacun cherche à se l’éviter, fallût-il pour cela augmenter celle des autres. Sur la route ensoleillée où je marche, un petit âne traîne une charrette. Comme il s’applique! Comme ses pas courts et précipités, ses jarrets tendus, révèlent le grand effort qu’il fait! Dans la charrette dort un gros marchand rubicond, couché sur les légumes qu’il va vendre à la ville. L’homme est plus lourd que l’âne, et probablement plus fort. Qu’il puisse dormir là, pendant que cette pauvre bête s’évertue, cela me dépasse. Mais le voilà qui s’éveille et se redresse. A la bonne heure! il s’est aperçu sans doute que le chemin monte, et qu’il ferait bien de descendre. Non: il prend sa trique, en donne plusieurs coups à l’âne, et puis se laisse retomber. Brute, va!—Il me vient un immense désir de saluer le pauvre et vaillant animal. Et pendant que je continue ma route, cette scène révoltante me poursuit, agrandie de tout ce que mon souvenir y ajoute de navrant. Car enfin, ces choses-là se voient souvent. Que de gens couchés ou endormis pendant que la voiture monte et avance péniblement! Et ce ne sont pas toujours des bêtes de somme, mais des êtres humains qui la traînent. Je m’explique. Dans le monde où nous vivons, je vois beaucoup trop d’êtres ennemis de l’effort et toujours prêts à rejeter tous les fardeaux sur leur prochain. Il s’accomplit une quantité innombrable de lâchetés, à seule fin de s’éviter une peine. En vérité, on croirait que l’effort est un des ennemis du genre humain, et l’effroi qu’il inspire est si grand chez quelques-uns, qu’entre l’effort et la honte, c’est toujours la honte qu’ils choisissent.—L’erreur est grave: de tous nos amis, il n’y en a pas de meilleurs que l’effort et le travail. Celui qui veut améliorer sa vie en diminuant autant que possible sa part d’activité, ne sait pas quel mal il se fait à lui-même. L’homme ne vaut qu’en raison de la peine qu’il se donne. Quiconque ne fait rien ne vaut rien. Un âne qui travaille est une Majesté à côté de l’homme fainéant, n’en déplaise aux beaux messieurs et aux belles dames qui, lorsqu’ils parlent des travailleurs, disent avec dédain: «_Ces gens-là._»

Une certaine inertie, on peut bien dire une influence de mort, tend sans cesse dans le monde à neutraliser et à user la puissance vitale. Le fer et l’acier se rouillent, et toute force, quelle qu’elle soit, a près d’elle un principe de destruction qui l’attaque et la ruine, à moins qu’elle ne se défende. L’homme n’échappe pas à cette loi. Il faut qu’il lutte contre la rouille par l’exercice régulier de ses facultés. Nous sommes condamnés par une loi inéluctable à nous entraîner sans cesse, sous peine de tomber en décadence. Le mouvement n’est pas seulement un signe de vie, c’est une source de vie. Assouplir ses muscles, entraîner son corps, apprendre à se servir de ses mains, de ses yeux, s’habituer aux fatigues, aux rigueurs des saisons, à la lutte contre les obstacles; astreindre son intelligence aux exercices difficiles, familiariser sa volonté avec les choses qui ne nous plaisent point, dompter ses désirs, ses émotions, ses passions; apprivoiser en un mot et discipliner tout son être, voilà la plus haute préoccupation de quiconque aspire à devenir un homme.—Aussitôt qu’on s’applique à cette tâche, qui n’est pas sans rudesse, on s’aperçoit qu’elle est fortifiante. L’homme craint l’effort comme il craint le contact de l’eau froide, mais s’il sait vaincre sa répugnance, avec quel bien-être, quel profit ne sort-il pas de ce contact redouté? Bientôt il se plaît à ce qui l’effrayait d’abord. Il n’est à l’aise que dans le déploiement de ses forces, dans leur libre jeu. Il comprend que celui qui augmente son pouvoir augmente sa faculté d’être heureux, sa santé physique et morale, et il n’estime aucun avantage au-dessus de celui de se sentir dispos, entraîné, en possession de cette vivacité qui fait qu’on est prêt à toute heure à payer de sa personne. Ce qu’il hait, c’est la somnolence, la mollesse, le bonheur idiot et lourd de l’inaction. Pour lui, ce bonheur sent le renfermé, presque le sépulcre, et rien n’est comparable à l’effroi que lui inspire la poussière fine et délétère qui descend sur tout ce qui cesse de fonctionner et lentement le ternit, le couvre, l’ensevelit tout vivant.

 

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La forme accomplie de l’effort, c’est le travail. Je compare celui qui aspire à vivre sans travailler, au poisson qui rêverait l’asséchement de la mer. Le travail est, par excellence, l’élément de la vie et c’est précisément pour cela qu’il faut s’insurger contre la conception ordinaire et vile qu’en a la majorité des hommes. Le travail, pour les uns, est un gagne-pain; pour les autres, une marchandise, ce qui revient au même, après tout. Mais il est bien autre chose, et bien davantage. Que si l’on s’en tient à ne vouloir le considérer que comme une marchandise ou un gagne-pain, la conclusion de ce jugement superficiel est facile à tirer.

D’abord, si le travail n’est qu’un gagne-pain, il est évident que celui qui n’a pas besoin de gagner sa vie peut s’en passer, et que, d’autre part, celui qui est obligé de travailler pour gagner sa vie arrive à le considérer comme une nécessité et un fardeau. Dans les deux cas, le travail se trouve haï ou méprisé, et, fatalement, l’on cherche à s’y soustraire. On arrive ainsi à créer dans une société deux ordres de fainéants: Les uns qui se passent de travailler parce qu’ils ont de quoi vivre par héritage, spéculation, chance heureuse, ou par l’exploitation du vice, ou par le vol; les autres qui travaillent, il est vrai, mais en rechignant. Il est évident qu’entre ces diverses catégories d’hommes, il y a de grandes différences: les uns sont les parasites de la société, les autres en sont les éléments producteurs. Mais quel sort d’esclave que celui de l’homme qui travaille sans aimer le travail! Je comprends qu’on se refuse à certaines besognes inhumaines et dégradantes, qui ravissent à l’homme sa santé physique et dépriment son esprit. Il est du devoir de tous les honnêtes gens de lutter constamment contre toute façon de travailler, ou de faire travailler les autres, qui est attentatoire à la vie et à la dignité humaine. Mais n’arrive-t-on pas précisément à ce labeur d’esclave par la conception basse que l’on se forme du travail en général? Une société fondée sur l’idée que le travail c’est la vie, aurait bientôt fait d’abolir le travail qui tue.

Ce que je dis du travail gagne-pain, je le dis du travail marchandise. Une marchandise est une chose qui s’achète et se vend, qui peut toujours s’acheter et se vendre. Et quand on l’a vendue et qu’on en a touché le prix, on n’a plus rien à réclamer. Je proteste absolument contre cette conception du travail, d’où ne peuvent sortir que la haine et l’ingratitude. C’est une honte que de dire au travailleur: Tu es payé pour cela, je ne te dois rien de plus; et c’est une honte pour le travailleur de dire: Je fais cela parce que je suis payé pour le faire. Sans doute, tout travail mérite d’être rétribué, et chacun doit pouvoir se nourrir de son labeur. Mais prétendre qu’après cela tout est fini, c’est réduire l’homme à l’état de mercenaire, et le dépouiller de son caractère de citoyen libre. Que dis-je? c’est le refouler bien au-dessous des animaux supérieurs, jusqu’au rang des moules et des huîtres qui ne sont à peu près que des estomacs. Le travail conquiert à l’homme non seulement le droit de manger, mais le droit d’être respecté, l’égalité de considération avec quiconque travaille, sa part de tout ce qui est humain. Qu’on ne vienne pas parler de loi d’airain. L’airain ici est bien plus dans la dureté de nos cœurs que dans les nécessités économiques d’après lesquelles celui qui peine le plus est presque toujours payé le moins. Si nous nous souvenions que le travail humain mérite autre chose que ce froid salaire, jeté plutôt que donné, la condition de ceux que le labeur écrase changerait bientôt.

Quant à celui qui dit: je suis payé, donc je travaille, et qui ne travaille que pour cela, il se déclare vendu. Il avoue que son mobile c’est l’argent, et que ce qu’il fait ne l’intéresse à aucun autre titre. Pour être payé, il ferait tout aussi bien le contraire. Et, de fait, c’est ainsi qu’on raisonne: «Il faut bien qu’on vive!» voilà ce que disent une foule de gens quand on leur fait des observations sur leur genre de travail, sur leur commerce honteux, sur leur vénalité. Une «moucharde» m’a répondu un jour: «_il faut bien qu’on vive!_»—«Alors si je vous payais mieux que ceux qui vous entretiennent en ce moment, vous les espionneriez à leur tour?—Parfaitement, Monsieur.»—Elle était logique, et celui qui ferait en même temps pour deux puissances ennemies, le métier d’espion, les servant et les desservant simultanément et touchant ses honoraires de part et d’autre, serait plus logique encore.

Voilà où conduit la notion du travail gagne-pain et du travail marchandise.—Des idées pareilles sont l’opprobre du genre humain. Il faut les traquer comme les bêtes fauves, et s’en désinfecter comme de la peste et du choléra.

Pourquoi toutes ces considérations? Que viennent-elles faire ici?—Je veux montrer que le travail c’est la force et la vie, et pour cela, il faut d’abord le débarrasser de toutes les notions malsaines et injustes qui le dénaturent et nous empêchent de le connaître tel qu’il est.

Après cela, je m’empare de la formule qu’on applique si mal, et j’affirme que rien n’est plus vrai que de dire: il faut bien qu’on vive, et que c’est pour la vie qu’on travaille. Mais l’erreur consiste à croire que l’on vit lorsqu’on s’est vendu pour un morceau de pain ou pour un peu d’argent; car, en vérité, celui qui fait cela est deux fois mort. Vivre, cela veut dire: prospérer et grandir dans toutes les parties de son être, dans son cœur, dans son intelligence, dans sa conscience, dans ses affections, dans tout ce qui nous rend meilleurs et plus forts. Or, dans quelque domaine que ce soit, rien ne s’acquiert que par le travail, rien ne nous appartient que par droit de conquête. Le travail est le grand organe par lequel l’homme s’assimile ce qui le nourrit, et plus sa vie est élevée, compliquée, précieuse, plus le genre de travail exigé est important. Et la vie dont il s’agit ici n’est pas seulement celle de tel ou tel particulier. Tout labeur se fait par l’individu et pour l’ensemble. Quiconque remplit une fonction utile, doit la remplir avec toute son âme et sentir qu’il la remplit pour tous. Le travail humain est une grande collaboration où, depuis les travaux manuels les plus simples et les plus obscurs jusqu’à ceux qui sont les plus difficiles, et depuis les travaux de l’esprit les plus élémentaires jusqu’aux plus élevés, tout se rejoint dans un seul effort et converge vers un seul but. L’humanité travaille pour la vie, c’est-à-dire non seulement pour l’existence, mais pour la vérité, la justice, la bonté, qui en sont la fleur suprême. Quiconque se joint à ce travail est par ce travail, ennobli. Que, dans cet immense labeur, qui peut se comparer à la construction d’un bel édifice, il soit maçon, sculpteur, architecte, ou gâcheur de plâtre, il peut s’appliquer à son œuvre avec la même fierté.

 

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Le travail est un grand révélateur. Il révèle à l’homme sa dignité, et en même temps il lui révèle la valeur de tout ce qui a coûté de la peine. L’oisif est rongé par le mépris. Il méprise les autres, mais c’est parce qu’il ne peut s’estimer lui-même. Quelque précieux que soit le dehors dont il couvre son existence inutile, une voix secrète lui rappelle qu’il n’est, au fond, qu’une non-valeur, bonne à jeter au rebut. La fourmi qui travaille, l’abeille qui fait son rayon, le forgeron qui bat son enclume, l’écolier qui épèle, tout ce qui peine et s’efforce, lui jette en passant la sentence de mort: «Celui qui ne travaille pas ne mangera pas.» Et dût-il s’asseoir aux tables les plus raffinées, il meurt d’inanition intérieure. La source de vie est fermée pour lui. Au contraire, celui qui travaille se sent à sa place, dans sa fonction, dans l’immense organisme vivant. Tout le mouvement de la grande ruche où il se meut l’encourage et le soutient, pourvu qu’il sente que son effort est utile à l’ensemble. Si quelqu’un pense que le travail artistique est le seul qui permette à l’homme de mettre toute son âme dans son œuvre, il se trompe. N’importe quel travail, pourvu que ce soit un travail intelligent, honnête et utile, peut se faire avec tout notre cœur. Ce n’est même qu’alors qu’il profite vraiment à l’ensemble et au travailleur lui-même. Je ne sais pas s’il est facile de comprendre ce que je veux dire ici; mais je sais qu’il est indispensable qu’on le comprenne.

Quant à moi, je ne connais rien de plus beau qu’un homme qui aime son travail, qui en saisit la poésie, le charme particulier, et l’accomplit en nous donnant l’impression qu’il y croit. Nous appelons cela travailler avec conviction. Les sceptiques et les inutiles prononcent ce mot avec une pointe de malice. Ils confondent celui qui travaille avec conviction, et celui qui «se gobe». Au fond rien n’est plus inepte que leur jugement, et rien n’est plus grand que ce qu’ils méprisent. Arriver, malgré les fatigues, les ennuis, les mille petites misères inhérentes à chaque état, à en comprendre l’âme, et à l’exercer avec entrain, voilà l’essentiel. C’est le bonheur et la consolation de la vie. Ce sujet me tient tant à cœur, et il est si important, qu’on me permette bien de taper encore une fois sur mon clou, en me servant d’une image:

A ceux qui ne voient leur travail que du dehors, par le côté matériel et souvent banal, il apparaît gris et terne. Il semble ne rien signifier. Cela n’a ni charme ni valeur. Cela ressemble aux vitraux d’église vus du dehors, aux vitraux des très vieilles cathédrales noircies et poudreuses. Tout se perd dans une grisaille monotone, informe, parfois grotesque.—Mais franchissez le seuil, et pénétrez dans l’intérieur. Aussitôt les couleurs s’accusent, les lignes se dessinent, les rosaces flamboient. C’est le jeu merveilleux du soleil à travers des pierreries étincelantes ou mates, une fête des yeux, un triomphe de l’art. Il en est de même de l’activité humaine. Il faut la considérer du dedans. Il faut s’efforcer de pénétrer assez avant dans sa carrière et sa vocation, pour apercevoir, à travers ces formes, qui, du dehors, semblaient ternes, les effets d’une lumière qui descend des hauteurs éternelles.

A travers l’effort créateur, les longues et patientes combinaisons, les obstacles de tout genre que le travailleur rencontre, il finit par deviner une part du secret qui fait le sens de l’histoire. Le grand travail des siècles ne peut intéresser que celui qui s’y associe. Bien plus, l’âme de la création se révèle au travailleur et se rapproche de la sienne. Il perçoit partout l’effort et l’espérance, et ainsi se réalise pour lui une des plus belles devises que la sagesse des siècles ait trouvée: Fac et spera! Travaille et espère!

Je m’arrête, sans avoir tout dit. On finirait plutôt de compter les étoiles que d’énumérer les splendeurs du travail. Il me suffit de les avoir indiquées. L’expérience seule peut faire connaître la paix profonde, la hardiesse, la joie entreprenante dont le cœur s’emplit, quand on vient boire à cette source jaillissante et généreuse.