Vaillance
Chapitre I
A LA CONQUÊTE DE L’ÉNERGIE
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l’âme et le front, Ceux qui d’un haut destin gravissent l’âpre cime, Ceux qui marchent pensifs, épris d’un but sublime, Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.
Victor Hugo.
Pour tout être vivant, la grande affaire c’est de vivre. Vivre, aussi bien, aussi largement que possible, c’est l’instinct primordial, le moteur éternel qui se cache sous toutes nos aspirations éphémères. Ce moteur pousse le monde. Tout lui obéit: le brin de blé qui émerge du sillon et que le soleil salue pour la première fois, le poussin qui vient d’éclore de l’œuf, l’enfant qui ouvre de toutes parts sa jeune âme à l’existence. L’homme, il est vrai, dit quelquefois que la vie est mauvaise, qu’il vaudrait mieux qu’elle ne fût pas. Cela n’empêche pas la vie de persister, cela n’arrête pas l’immense poussée invisible qui va vers l’être, cela ne tarit pas les germes de la terre et la prodigieuse fécondité de l’océan. La vie est, voilà le fait capital dans l’univers, et la presque unanimité des êtres, non-seulement accepte, mais s’y attache avec transport ou désespoir.
Seulement, le tout n’est pas de vivre. A un certain point de vue, cela est même fort indifférent. Le tout est de bien vivre. La question de bien ou mal vivre n’existe pas pour les êtres guidés par d’obscures impulsions et qui ne sauraient faire autre chose que ce qu’ils font. Cette question devient, au contraire, la principale pour l’homme. Une fourmi est une fourmi, par cela seul qu’elle est née. Elle remplit sa fonction, mène son travail à bien et occupe son poste. Il ne suffit pas d’être né pour être un homme. Pour l’homme, la naissance n’est que le commencement d’un long et laborieux développement. Et ce développement dépend en partie de lui-même, du but qu’il se propose, des efforts qu’il entreprend. Il arrive, par conséquent, un moment pour chacun de nous, où il convient de nous demander à quoi il faut nous appliquer et comment il faut employer la vie que nous avons reçue. Autrement nous risquons de la perdre et de la dépenser à tort et à travers. Et ce malheur ne saurait être indifférent à personne. Au fond, chacun donne sa vie et dépense ses forces pour ce qui lui paraît en valoir la peine. Il doit donc être disposé à s’éclairer sur un point aussi grave que celui-ci: Quelle est la chose qui importe le plus à un homme? Pour bien vivre, de quoi faut-il être pourvu avant tout? Quant à moi, je n’hésite pas à répondre que ce qui importe le plus, c’est d’acquérir la force, et que ce qu’il faut avant tout à un homme, pour vivre, c’est de l’énergie.
On a beau avoir du pain à manger, des plaisirs et de la joie, on a beau posséder toutes sortes d’avantages de fortune ou de personne: sans énergie on devient le jouet des circonstances, l’esclave du pain qu’on mange, de la femme qu’on aime, du bien qu’on possède.
On a beau avoir de l’intelligence et de la pénétration, accumuler en soi le savoir sur les hommes et sur les choses: sans énergie le savoir reste stérile, et la plus belle idée n’est qu’une graine inféconde.
On a beau avoir de la conscience, distinguer scrupuleusement le bien d’avec le mal: sans énergie nous laissons la terre aux méchants, le pouvoir à l’injustice, et toute notre conscience ne sert qu’à nous faire gémir sur des maux que nous sommes incapables d’attaquer et de terrasser.
Au contraire, soyez pauvre, privé de joie, déshérité par la nature et la fortune: avec de l’énergie, vous transformerez tous ces maux en biens, toutes ces misères en ressources, tous ces ennemis en auxiliaires.
N’ayez qu’une instruction sommaire, quelques clartés sur les choses et les hommes: avec de l’énergie, vous tirerez parti de ce savoir rudimentaire; vous mettrez en pratique le peu que vous saurez; vous appliquerez toute une vie fidèle à réaliser des choses dont la pensée des curieux et des délicats fait le tour en un matin, pour les abandonner ensuite, afin d’en effleurer d’autres. Et grâce à quelques vérités servies avec force, vous ferez votre trou, comme le faisait la phalange macédonienne, petite en nombre et simple d’apparence, mais qui battait l’immense armée des Perses, brillante et pusillanime.
Ayez une conscience obscure mais en somme droite, inhabile à disserter sur les cas subtils, à représenter le bien dans toutes ses nuances et le mal dans ses laideurs raffinées, mais une conscience vivante, décidée; ayez de l’énergie, en un mot, ayez l’indomptable entrain de ceux qui veulent que le bien soit et que le mal disparaisse, et vous deviendrez des remparts pour la justice, et des béliers destructeurs pour les forteresses du mal. Vous serez une puissance concentrée et redoutable qui vole vers son but comme le boulet de canon, sans saluer personne au passage.
Que sera-ce, si vous unissez l’intelligence, le savoir, la conscience, les ressources matérielles, et si vous mettez tout cela au service de l’énergie?
L’énergie est la reine du monde. La bonté même, l’amour, la grâce, tout ce qui est charmant ou admirable ne vaut que par l’énergie. Qu’est-ce qu’une grâce molle, un amour sans vaillance, une bonté pleine de faiblesse? Des vices brillants, voilà tout.
L’énergie est la puissance des puissances.
Je lui compare ce qu’il est convenu d’appeler la Force, celle dont on a dit qu’elle primait le droit, et je suis frappé de la prééminence absolue de l’énergie. Que saurait accomplir la seule force? Les cornes du bœuf pourront-elles arrêter l’esprit? La dent du lion peut-elle broyer la vérité? Les prisons peuvent-elles enchaîner la liberté? La gueule des canons tonne-t-elle plus fort que l’opinion et que la voix de la justice? Non. De même, aucune force matérielle ne peut rien contre la force morale. Là où commence celle-ci, l’autre cesse. Il n’y a qu’une seule forteresse imprenable, c’est un cœur vaillant. On ne dira jamais toutes les splendeurs de bien qui éclatent dans un seul acte de véritable liberté intérieure. Quiconque est un homme, tressaille à cette rencontre, car il sent que le monde invisible passe par là.
La nuit est noire sur l’océan. Plus d’étoiles, et la boussole est affolée. La tempête rugit, la mer est démontée. C’est le chaos formidable, le choc monstrueux des éléments. Parfois jaillit un éclair qui dévoile pour un instant toute cette sauvage majesté. Quoi de plus grand?
Quoi de plus grand?
Je vais vous le dire: Au sein de ces ténèbres, suspendu sur ces abîmes, un pilote intrépide tient le gouvernail. Cet homme est plus grand que l’océan et la tempête.
Voici une pauvre vieille femme, presque infirme. Sa jeunesse s’est écoulée au milieu de l’aisance, des honneurs même. Elle a été entourée, choyée; elle a possédé le bonheur dans sa famille, et connu toutes les satisfactions du cœur. La vie lui a souri. Mais les destinées ont passé sur elle et l’ont dépouillée. Pauvre aujourd’hui, elle est en outre solitaire; plus que cela, elle est délaissée. Mais elle n’est point aigrie. Presque jamais elle ne parle d’elle-même. Quand on la prie de vous confier ses peines, elle détourne la conversation pour s’informer du sort des autres. Dans ces yeux ternis par l’âge, sur ce front ridé, dans le serrement de cette petite main amaigrie, il y a tant de pure bonté que le plus malheureux en reçoit un salutaire réconfort. Je ne sais au juste ce que j’éprouve, ni pourquoi, ni quelle est la source où s’alimente cette vie, mais ce que je sens avec évidence c’est que là, dans ce corps ruiné, entre ces quatre murs nus, habite une puissance devant laquelle s’évanouit tout ce qu’il est convenu d’appeler grand et fort dans ce monde. Ici, le courage nous apparaît à un degré plus élevé encore que chez le matelot de tout à l’heure, et cela précisément parce que, à ne considérer que l’extérieur, cet homme est plus fort que cette femme. Il y a une vaillance de l’âme qui éclate dans l’absence même de toutes les ressources d’ordre matériel.
Mais à n’importe quel degré et dans n’importe quelles conditions, un acte de force morale nous met en présence de quelque chose qui n’est comparable à rien d’autre.
Dieu merci, le sens de la grandeur morale n’est pas mort parmi nous. Entre tant de royautés tombées, celle-là du moins est demeurée debout dans l’estime universelle. Hélas! pourquoi faut-il que notre admiration pour elle soit mêlée d’amers regrets? Nous regardons vers elle comme les malades vers la santé, comme les exilés vers la patrie. Une douleur secrète, une poignante nostalgie se mêle à nos hommages.
Ce qui manque le plus à notre temps, c’est le calme profond et sûr que procure la force d’âme. Favorisés sous tant de rapports, nous sommes misérables et pauvres de caractère. Notre fibre morale semble détendue. Et c’est pour cela qu’à certaines heures, cette société civilisée nous apparaît comme un de ces beaux navires que les sciences, les arts, l’industrie ont pourvu des machines les plus merveilleuses et des aménagements les plus somptueux, mais auquel, en pleine mer, viendrait à manquer le charbon; et voici que le navire magnifique n’est plus qu’une épave qui flotte au gré des vents et des vagues.
Il faut donc, avant tout, nous approvisionner de force motrice.