Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 8 sur 25

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Vaillance

Chapitre VI

L’ÉDUCATION HÉROÏQUE

Je ne suis point à plaindre, monseigneur; je meurs en faisant mon devoir. C’est de vous qu’il faut avoir pitié, vous qui portez les armes contre votre prince, votre patrie et vos serments.

(Réponse de Bayard mourant au Connétable de Bourbon.)

Heureux les peuples chez qui la source sacrée de l’enthousiasme n’est pas tarie.

L. Enault.

 

Les vieux stoïciens avaient, entre autres, cette maxime: nihil mirari;—ne s’étonner de rien. Le sens en est clair. Cela veut dire: il ne faut pas s’en laisser imposer par les choses ou les hommes, se laisser effrayer, déconcerter. Un homme doit garder son sang-froid et rester maître de lui-même et de toutes les impressions qu’il reçoit. Pour une bonne règle, certes, en voilà une! Elle forme un contraste heureux avec la mobilité d’impressions et la nervosité de ce temps. Une maxime pareille est comme une bonne douche calmante et tonifiante. Après s’y être exposé, on a les yeux plus clairs, le poing plus ferme et le pas plus alerte. Répétons-nous souvent ce vieux mot qui a rassuré et maintenu tant de courages, en faisant auprès de ceux qui le prenaient pour devise l’office d’un ami sûr et solide qui vous prend la main aux heures de trouble et vous dit: Du courage, du calme, du bon sens, et tout s’arrangera!

Mais il est une façon de traduire l’adage contre laquelle je veux m’insurger, précisément parce qu’elle est trop répandue. Nos contemporains adoptent le vieux nihil mirari, mais le traduisent: il ne faut rien admirer. Si ceux qui se conforment à la règle ainsi modifiée étaient des vieillards, je ne me permettrais pas de les attaquer. Je me dirais: ils sont fatigués de la vie. A leurs vieux organes tout semble vieux. La faculté d’admirer s’est perdue chez eux comme le sens de l’ouïe, ou le beau sommeil et l’appétit des vingt ans. Mais c’est tout le contraire. Ceux qui s’appliquent à ne rien admirer, ce sont plutôt les jeunes gens. Admirer leur paraît s’humilier. C’est bon pour les enfants d’avoir de grands yeux étonnés et de regarder les hommes ou les choses avec ces airs sérieux et surpris qui indiquent qu’on croit que c’est arrivé. Il faut laisser ce genre d’émotion dans la «nursery», avec notre première chemise, notre dernière poupée et tout l’attirail oublié des années tendres. Un homme n’admire rien. Rien ne le surprend ni ne l’enthousiasme. Admirer, c’est, en somme, être dupe, c’est s’en laisser conter. Il ne faut pas qu’un jeune homme sérieux se mette dans la situation ridicule de «gober» quoi que ce soit.—Dire, sans sourciller, devant qui que ce soit et quoi que ce soit: Connu!… Vieux jeu!… être revenu de tout avant de s’être mis en route, voilà ce qui vous pose un jeune homme. Parmi ses camarades, celui qui admire le moins passe pour le plus fort et se trouve presque sûr d’être le plus admiré. Car, si c’est une attitude servile de l’esprit que d’éprouver de l’admiration, être admiré est une des plus nobles douceurs de l’existence. Ainsi se répand dans la jeunesse, et à travers les écoles et les ateliers, un esprit dont l’idéal est de n’en point avoir, et de ne jamais prendre feu pour quoi que ce soit.—De là à ne plus respecter rien ni personne, il n’y a qu’un pas, bientôt franchi.

L’esprit de dénigrement et de moquerie est à l’ordre du jour. Et c’est une des manifestations de cette tendance fâcheuse qu’on se réunisse plus volontiers pour crier: «Conspuez! Conspuez!» que pour honorer une mémoire illustre ou saluer de ses hommages un grand citoyen.

A mon avis, un des pires malheurs qui puissent vous arriver quand on est jeune, c’est d’être rongé par l’esprit dont nous parlons. Si quelque chose n’est pas jeune, c’est cet esprit-là. Le respect révèle la qualité d’un jeune homme, comme le bouquet d’un vin en indique la provenance. Aussi, partout où je flaire l’absence de respect, je me dis: «Ça sent le vinaigre ici!» Il faut se débarrasser de cette tendance-là. C’est une source de faiblesse, de décrépitude. C’est un ennemi, et des plus dangereux.

Nous vivons de respect et nous périssons de moquerie. Platon bannit les musiciens de sa république, parce qu’il croit, à tort, que la musique énerve les courages. Quant à moi, je déclare la guerre à l’esprit de moquerie; je veux qu’il soit honni, extirpé, comme les parasites qui se nourrissent de notre moelle et de notre sang. Chassons le moqueur! Et par contre, que l’admiration, le respect, l’enthousiasme sous toutes leurs formes soient accueillis et cultivés comme des éléments de santé morale et de culture des volontés.—Tout ce que j’ai à dire sur ce sujet, je vais essayer de le résumer sous ce titre: l’éducation héroïque.

Qu’est-ce qu’un héros? C’est un homme de taille plus qu’ordinaire, qui a vécu une vie humaine plus intense et plus large que la masse; un être qui a résumé dans son esprit ou son cœur les aspirations de toute une époque et leur a donné une expression puissante. Ou encore, c’est le premier venu, sorti un jour de la foule obscure pour accomplir une seule action, mais si grande, si belle, qu’elle l’a immortalisé.

Quand on considère la marche de l’humanité, on remarque que les héros sont au commencement de tout grand mouvement. L’exemple qu’ils ont donné est contagieux. Une vertu émane d’eux et s’empare des autres. Ils ont le privilège d’allumer partout la lumière, l’entrain et l’espérance. Ils sont les sauveurs dans les temps désespérés, les guides dans les jours sombres, les pionniers de l’avenir, les pures et nobles victimes qui meurent pour la justice et la vérité, afin de leur frayer un chemin. Mais quelle influence auraient-ils, sans le respect, l’admiration, l’enthousiasme qu’ils font éprouver? C’est à force de les admirer que nous devenons capables de profiter de leurs vertus.

Ce qui est vrai des héros l’est de tout ce qui est héroïque à n’importe quel degré. Tout ce qui est grand, tout ce qui est beau, tout ce qui est pur, tout ce qui est sacré, pénètre jusqu’à nos cœurs par le respect et l’admiration. Ce sont là les sens par lesquels nous percevons les hautes réalités de l’âme.

L’homme comprend mieux l’exemple que la règle, et saisit mieux le bien en action qu’en théorie. Il a besoin qu’on lui démontre le mouvement en marchant. C’est pour cela que, jeune, il est naturel qu’il cherche quelqu’un à qui ressembler, et qu’il soit pour ainsi dire voué à l’imitation. On suit toujours un chef et, qu’on le veuille ou non, on est disciple de quelqu’un. La preuve, c’est que ceux qui élèvent le manque de respect à la hauteur d’un principe font école et s’exposent à s’entendre dire: cher Maître, ce qui est «un comble». La preuve encore, c’est qu’un dessin, un article de journal, relatant et propageant au loin la nouvelle d’un crime et les circonstances où il s’est accompli, deviennent dans les esprits préparés une suggestion à des crimes semblables. Des actes honteux, surtout quand ils ont été commis par des personnes en vue, agissent sur la volonté publique comme des forces déprimantes; il s’en dégage pour des milliers d’êtres une influence de dépravation. Ne dit-on pas à certains jours, qu’il souffle un vent de haine, un vent de désordre, troublant les têtes, semant la confusion? Ne se rend-on pas compte qu’au sein de la vénalité, de l’impureté, de l’avilissement des consciences, l’air moral se corrompt, qu’on s’empoisonne en le respirant, et qu’on se contamine les uns les autres comme en temps d’épidémie?

Heureusement que le contraire est vrai aussi. Il y a des exemples qui soulagent l’opinion publique, des actes d’énergie, de bonté, de désintéressement qui nous contagionnent pour le bien.

Je ne parle plus ici des héros illustres, mais je songe à ces héros obscurs, anonymes, ignorés, dont le monde est plein. Et c’est pour eux que je demande à la jeunesse des yeux et des oreilles pour percevoir, et un cœur pour admirer. Il faut couper court à la superstition du mal, à ce pessimisme envahissant, entretenu par les conversations, la presse, le roman, et d’après lequel il n’y aurait rien de bon nulle part. Les sectateurs fanatiques de cette superstition sont si convaincus de leur affaire que lorsqu’ils rencontrent sur leur chemin, dans l’histoire ou parmi les vivants, un homme de cœur ou une action généreuse, ils préfèrent leur supposer des intentions viles que de les prendre tels qu’ils sont. Il en résulte que le grand nombre est de plus en plus disposé à ne voir partout que des voleurs et des gredins, et semble attendre avec résignation l’occasion de le devenir aussi. Sus à cette école de dégradation, à cette conspiration pour l’ignominie!

Le bien existe. Je vais vous le prouver. Supposez que vous vous trouviez au milieu d’une assemblée nombreuse, dans une haute et large salle, et que tout un coup votre voisin vous dise: «Vous savez? tout ici, le plancher qui vous porte, les galeries, les colonnes, les murs, tout est vermoulu.» Vous penseriez qu’il y a peut-être du vrai dans ce qu’on vous dit, mais aussitôt une objection se présenterait à votre esprit: Comment se fait-il alors que cet édifice vermoulu ne s’effondre pas sous le poids colossal de cette assemblée? Il faut qu’il y ait encore des poutres qui tiennent bien, des pans de mur solides, des colonnes résistantes.

Il n’en va pas autrement dans la société humaine. La preuve qu’il s’y trouve de bons éléments, c’est que cette société ne s’est pas encore effondrée. S’il n’y avait que des caissiers infidèles, des écrivains vendus, des prêtres hypocrites, des officiers tarés, des employés concussionnaires, des hommes sans conscience, des femmes sans pudeur, des ménages désunis, des enfants ingrats, des jeunes gens dépravés, il y a longtemps que nous serions ensevelis sous nos ruines.

Ce bien dont je parle, où se rencontre-t-il? Il faut le chercher. Ceux qui le cherchent et qui sont capables de le voir, le trouvent. J’engage beaucoup les jeunes gens à botaniser sur ce terrain inconnu. Ils en rapporteront des herbes salutaires qui leur serviront d’élixir.

La vérité, c’est que personne ne se fait une idée de la quantité de braves gens qui vivent autour de nous. La somme de douleurs patiemment supportées, d’injures pardonnées, de sacrifices accomplis, d’efforts désintéressés, est impossible à évaluer. C’est un monde de splendeurs inconnues, comme les grottes profondes éclairées par la lampe merveilleuse d’Aladin. Là sont les réserves de l’avenir; là courent silencieuses sous la terre ces veines d’eau sans lesquelles les sources du bien seraient taries depuis longtemps, et le monde retourné à la barbarie. Heureux celui qui explore ces profondeurs sacrées. On s’y sent d’abord profane, bien petit, bien dépaysé. Il y a des êtres d’une bonté si simple et d’un dévouement si naturel qu’on se sent misérable et indigne à côté d’eux. Mais c’est une douleur qui guérit, une humiliation qui rend meilleur. Que peut-il arriver de mieux à un jeune homme que de se sentir petit et inférieur en présence de la vérité, de l’abnégation, de la pure bonté? S’il est troublé, ému, ébloui, terrassé; s’il en pleure même; si sa vie, comparée à celles qu’il voit, lui apparaît comme une ébauche enfantine à côté d’une toile de grand maître, tant mieux pour lui! Cette humilité prouve en sa faveur et déjà le place sur la voie du progrès.

On dit que les jeunes rossignols, dont la voix n’est pas encore formée, se sentent très malheureux lorsqu’on les met en présence d’un de ces virtuoses qui charment les nuits d’été. Aussitôt qu’ils les entendent, ils se taisent et pendant longtemps gardent le silence. Ce n’est ni par esprit d’envie ni par mauvais caractère. Mais l’idéal les éblouit et les travaille. Ils écoutent, ils s’enivrent des mélodies, et, tout en pensant peut-être dans leur cervelle d’oiseau:

«De t’égaler jamais je n’ai pas l’espérance![2]»

ils s’en inspirent si bien qu’ils finissent par les chanter à leur tour.

[2] A. de Musset (à Lamartine).

A bon entendeur salut!