Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 7 sur 25

Pages du PDF

Vaillance

Chapitre V

LA GARDE INTÉRIEURE

Garde ton cœur plus que toute autre chose, car de lui viennent les sources de la vie.

Proverbes.

 

La vigilance est, dans la société humaine, une des fonctions les plus intéressantes. Elle est organisée partout où il y a un bien à garder. Car tout ce qui existe, a des ennemis et, pour se garantir, doit être sur le quivive. A travers l’univers entier, la garde veille, et l’on entend constamment les avertisseurs et les cris d’alarme. Ceux qui dorment sont désarmés, livrés. Ils servent de proie.

Pour peu qu’on se connaisse soi-même, on connaît ses ennemis. Chacun de nous en a. Les ennemis dont je parle sont toutes les causes d’affaiblissement et d’abaissement, tout ce qui nous empêche d’être ce que nous devons être et de réaliser le but de notre vie. En temps de guerre, le plus grave danger consiste à avoir, dans les rangs de son armée ou dans ses places fortes, des hommes qui sont d’accord avec l’ennemi.

Je n’hésite pas à dire qu’en tout homme cette situation critique existe, et que notre péril constant vient de ce que l’ennemi a des intelligences dans la place. Chacun de nous porte en lui de quoi le détruire. Sans garde intérieure, le meilleur est perdu. Je ne suis pas de ceux qui poussent des cris d’alarme au hasard, à tout propos. A force de dire: Prends garde! ces trembleurs perpétuels vous ravissent la confiance. Mais autre chose est la confiance, autre chose l’aveuglement et la fausse sécurité. La confiance est un grand bien, la fausse sécurité n’est qu’une des formes de la lâcheté. La virilité exige que l’homme se rende compte du danger, le regarde en face, et prenne ses mesures contre lui.

L’hérédité, la nature, le milieu nous font contracter des inclinations et des défauts différents selon les individus, et qui sont en nous autant de sources d’affaiblissement. La gêne que ces défauts apportent à notre développement se répercute dans tout l’ensemble de nos fonctions. Pour déséquilibrer complètement un esprit, il suffit qu’une habitude vicieuse puisse s’y maintenir et y grandir un certain temps. Alors les efforts, les qualités, les vertus même sont neutralisés. Il y a dans le mal une fatalité terrible. Un homme n’a pas besoin d’avoir tous les vices réunis et d’être dépourvu de toutes les qualités pour perdre l’équilibre et sombrer. Il n’y a pas de cloisons étanches dans la vie intérieure.

C’est la grande douleur de tout homme qui aime le bien de sentir en soi la possibilité du mal. Aimer la vie dans ce qu’elle a de plus noble et de plus beau, être prêt à lutter, à souffrir pour la justice et remarquer néanmoins qu’on serait, dans certaines circonstances, capable d’actes destructeurs de ce qu’on aime;—comprendre qu’après tout, il est possible de démolir soi-même et souvent assez vite, ce qu’on a mis tant d’années, tant de peine et de généreuse ardeur à édifier; avec une sincérité entière, du fond du cœur, sans l’ombre d’hypocrisie, condamner certaines façons de vivre, de parler, d’agir, et s’en rendre coupable à d’autres moments;—être le même homme qui déteste ces choses et qui les fait;—se trouver dans le cas de se condamner soi-même, de se haïr soi-même, de se battre contre soi-même;—quelle situation! Comme on comprend le vieux saint Paul s’écriant: «Je ne fais pas le bien que j’aime, et je fais le mal que je hais!… Misérable que je suis, qui me délivrera?»

Et pourtant, il faut que cela soit. Jamais caractère ne s’est formé que dans cette guerre intime, au milieu de ces batailles de l’âme. Les meilleurs sont ceux qui souffrent le plus. A leurs yeux plus purs apparaît avec plus de netteté le contraste entre ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être. Mais si l’élite de l’humanité est ainsi éprouvée, secouée, jetée dans les sombres luttes avec elle-même et obligée de se tenir en armes sur la brèche, la nécessité de veiller devient plus évidente pour nous, le commun des mortels. Je dirai donc à tout jeune homme à l’entrée de la vie: Prends garde à toi! Connais-toi, et méfie-toi de toi-même. Que le pas de la garde qui veille sonne jour et nuit autour de la citadelle de ta vie. Et que cette garde ne soit pas comme les chiens qui ne savent ni aboyer ni mordre, ou qui ont des complaisances pour certains privilégiés. Qu’elle soit incorruptible, et qu’au besoin elle te crie à toi-même, comme le fameux troupier au Petit Caporal: On ne passe pas!

 

*

 

Pour augmenter la vigilance, il convient d’aiguiser le sentiment de la responsabilité. Essayons souvent de nous représenter la somme de peine et d’espoir que résume chacune de nos existences, et disons-nous qu’il dépend de notre activité que cette peine et cette espérance ne soient pas perdues. Et si notre propre intérêt ne suffit pas pour nous rendre circonspects, songeons à l’intérêt des autres. Dire que l’on peut, en se tenant bien à son poste, en demeurant vrai, juste, honnête, pur; dire que l’on peut réparer du mal, sécher des larmes, relever des courages abattus; et qu’en se négligeant, au contraire, on peut travailler pour la ruine, l’angoisse, la malédiction; quelle raison de veiller! Tout ce qui est confié à nos mains se trouve en jeu! Voilà des considérations qui sont capables de nous saisir et de nous tenir dans cette situation d’esprit attentive et décidée qu’on nomme l’_éveil_. Cela fait trembler et cela donne du cœur en même temps. Cela vous met au front le signe de noblesse indélébile du soldat qui veille sous les armes. Pourquoi reculer devant la responsabilité? Achèterait-on trop cher un honneur si élevé? Que celui que la tâche effraye écoute ceci:

Sais-tu ce que c’est, pour un soldat, que la dégradation? Voir ses grades, ses décorations, ses galons, arrachés! Voir jetés à ses pieds les signes de sa valeur d’autrefois! Qu’est-ce que la mort, en comparaison de ce déshonneur? Il est vrai que, dorénavant ce malheureux soldat pourra dormir; il ne montera plus la garde; il ne criera plus: «à moi, voilà l’ennemi!» il ne courra plus à l’assaut; il n’entendra plus siffler les balles; il n’aura plus de responsabilité.—Eh bien, déclarer un homme irresponsable, c’est lui infliger la dégradation! Mieux vaut la mort.

La pratique de la vigilance crée dans l’homme l’habitude de la vie intérieure et le besoin de faire passer toutes ses œuvres sous le regard de sa conscience. Pouvoir se respecter et rester d’accord avec le juge intérieur, c’est son désir suprême; sa crainte est d’être flétri ou désapprouvé par ce même juge. Or c’est là tout le secret de la moralité. La différence entre un brave homme et celui qui ne l’est pas, est simple: le premier est un homme de conscience, le second un homme de galerie. Au second, peu importe que le juge intérieur le condamne ou l’acquitte. Il y a longtemps qu’il ne le consulte plus. Son juge, à lui, c’est le public. Il se surveille quand on le regarde. Aussitôt qu’il se sent seul, il n’a plus ni frein ni loi. Quel mépris l’homme de galerie ne doit-il pas avoir pour lui-même? Ce perpétuel cabotin attache plus de prix au jugement du dernier des spectateurs qu’à son propre jugement, et l’homme au monde dont l’estime lui importe le moins, c’est lui-même. Quand il est seul, il pense qu’il n’y a personne, et il ne s’aperçoit pas, le misérable, que c’est comme s’il disait: Moi ou rien, c’est tout un. Hélas! à un certain point de vue, il a raison: pour quoi peut compter dans le monde moral un être capable de tout, pourvu qu’on ne le voie pas!

L’on ne saurait assez nous rappeler à la nécessité de la vie intérieure. Une des conditions de son développement est le recueillement et la solitude. Quand les bruits du dehors s’apaisent et que la poussière de la mêlée humaine s’est dissipée, les voix intérieures s’éveillent, et le regard de l’âme discerne les objets plus nettement. Il faut se retirer souvent dans la solitude, d’autant plus qu’on n’y est seul qu’en apparence. C’est là, en effet, que nous rencontrons ceux que j’appellerai nos alliés invisibles: les souvenirs réconfortants, les figures amies qui nous encouragent et nous soutiennent.

Surtout, si nous avons le bonheur d’en connaître le prix, nous y rencontrons la prière. Lorsque l’homme prie, il communie avec sa source, il se repose des fluctuations de l’éphémère dans le calme bienfaisant de l’éternel, il se restaure, il se purifie. Et peut-être ne sent-il jamais mieux qu’il n’est pas seul, que dans cette solitude-là.—Retraite sacrée de l’âme, forteresse élevée et paisible que rien n’atteint, où, laissant derrière soi toutes les souffrances, toutes les batailles, tous les dangers, on se réfugie dans la sécurité absolue; ô prière, quelle source d’énergie peut se comparer à toi, et comme on monte la garde avec plus de courage quand on se sent gardé par Celui qui veille toujours!

 

*

 

Je ne puis m’arrêter ici sans ajouter quelques mots pour les vaincus. Vaincu, qui donc ne l’a jamais été? Qui n’a pas bronché? Qui n’est pas tombé? Oh les batailles perdues, les lendemains de défaites, les réveils affreux après les trompeuses sécurités!…—Ne piétinez jamais un mort, fût-il mort faute de vigilance! Qui sait comment vous mourrez! Et ne désespérez jamais de ceux qui tombent, battus et meurtris, mais qui vivent encore! C’est l’heure d’accourir, de relever, de bander, de soigner. Toute chute morale tient de l’accident, autant et souvent plus que de la faute. Et n’y eût-il que faute, cette faute créerait un devoir à ceux qui sont debout, comme la maladie des faibles crée des devoirs aux forts. Ce sont les meilleurs qui ont ressenti et propagé la tendresse pour les vaincus des luttes morales. Peut-être le souvenir de leurs propres défaites les rendait-il plus indulgents à celles d’autrui? Dans chaque vie il y a des passages critiques, quelquefois de véritables maladies morales. On n’y est pas le même être qu’aux jours de santé. Affaibli, blessé, ce dont on a besoin avant tout, c’est de soins intelligents. La jeunesse surtout est sujette à ces crises périlleuses où tout dépend du traitement. Tel, qui plus tard a marché ferme, pourrait nous dire qu’à certains moments du chemin il s’en est fallu de peu qu’il ne déviât pour toujours. Voici donc le lieu de reconnaître que le pardon et la clémence sont des puissances de premier ordre. En ce monde souffrant, bataillant, plein de vicissitudes, l’homme aspire après la bonté comme après une source de vie. Celui qui ne sait ni pardonner, ni reconnaître très simplement qu’il a lui-même besoin de pardon n’est qu’un hypocrite ou un cœur dur.

Ce n’est pas pour rien que le Juste entre les justes, le grand capitaine qui a tant lutté contre l’iniquité et porté des coups si formidables aux méchants, a tant insisté sur le pardon et témoigné aux êtres tombés tant de pitié, on pourrait dire tant d’égards.

Nous concluons donc: La consigne est de veiller! Malgré cela, s’il arrive quelque accident, si quelque désastre même grave se produit, pas de panique, pas de regrets inutiles! Qu’on se ramasse, qu’on organise les secours, qu’on couvre la retraite, qu’une bataille perdue ne se change pas en déroute! Les meilleures armées sont celles qui ont su résister à la démoralisation, aux épouvantables entraînements de la défaite. Pour l’homme qui sait profiter de la leçon, c’est une force aussi que d’avoir été quelquefois vaincu.