Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 15 sur 25

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Vaillance

Chapitre XIII

LA PEUR

L’Éternel est le rempart de ma vie: de qui aurais-je peur?

Psaume XXVII.

 

L’opposé de la vaillance, c’est la peur, puissance mystérieuse et redoutable. Il ne faut pas s’imaginer que son règne sombre ne se soit étendu que sur les époques d’ignorance et de barbarie. Sans doute, dans le monde humain primitif, comme dans le monde animal, la peur avait une action prépondérante. Se méfier de tout et tout redouter; avoir sans cesse l’œil ouvert à toutes les formes, l’oreille dressée à tous les bruits, c’est le lot du pauvre gibier persécuté. C’était celui de l’homme, aux âges où il se trouvait désarmé en face des bêtes plus puissantes que lui et des forces naturelles déchaînées. Le degré d’épouvante ressenti par l’humanité à travers ses humbles débuts doit avoir été gigantesque. En somme, la peur est notre vieille ennemie. Et elle n’est pas vaincue. Je considère au contraire les époques de culture raffinée comme des milieux favorables à son développement. La barbarie et l’extrême civilisation se ressemblent en ce point comme en plusieurs autres. Il y a, dans les sociétés, un âge de belle vigueur et de belle confiance qui correspond à la verte jeunesse et à la solide maturité. Ce qui les caractérise alors, c’est une sorte d’intrépidité naturelle et de saine sécurité. Mais sur le tard, elles deviennent superstitieuses comme certaines vieilles gens, et tout les effraie.

La vie compliquée, l’accroissement des besoins factices, les habitudes efféminées, l’extrême nervosité, l’abaissement des consciences, tout cet idéal de réalisme inférieur qui fait que le but de l’homme est de jouir, le livrent à la peur. Il a peur de souffrir, peur de renoncer à ses aises, peur d’être contraint à l’effort, et surtout, ce qui résume toutes les autres peurs, il a peur de mourir. Le vieux Caton savait bien ce qu’il disait quand il criait à ses contemporains en décadence: «nous craignons trop la mort, l’exil et la pauvreté.»

Malheur à celui qui a peur, car il trouve aussitôt un maître qui l’exploite. Ce côté faible étant connu, on nous prend par là, et on nous conduit comme on conduit les ours en leur mettant un anneau dans le nez. La peur fait de nous des esclaves. Aussi les exploiteurs de la peur sont-ils innombrables. Parmi eux, les plus malins sont ceux qui épouvantent les gens pour pouvoir les rassurer ensuite, afin qu’on les récompense comme des bienfaiteurs.

Il y a des systèmes de gouvernement fondés sur la peur, des religions fondées sur la peur.

Plusieurs méthodes d’éducation ne connaissent pas d’autre base. Pour comble de tout cela, il existe une morale fondée sur la peur. Cette morale aboutit à ceci: Le bien est là où il n’y a pas de danger à courir, de coups à recevoir, d’argent à perdre. Beaucoup de gens n’ont pas d’autre règle de conduite. Ils peuvent éviter ainsi certains vices grossiers, mais ce qu’ils éviteront surtout, c’est de se comporter en braves gens. Rester honnête, rendre service à ses semblables, dire la vérité, avoir le courage de son opinion, faire son devoir, en un mot, cela peut bien ne pas toujours se passer sans risques. Les bonnes actions ont leurs suites aussi, et de très mauvaises quelquefois. Il est utile de le savoir, surtout quand on est jeune. Car si la peur des conséquences éloigne quelquefois du mal, elle éloigne beaucoup plus souvent du bien. Non, la peur n’est pas un sentiment sur lequel on puisse édifier une morale. Elle est l’agent démoralisateur par excellence. Je soumets cette réflexion à tous ceux qui, très légitimement d’ailleurs, s’occupent aujourd’hui d’inculquer l’hygiène à la jeunesse. Rien de mieux, à condition de ne pas exagérer. En développant chez les individus la peur des maladies, on risque non seulement de les faire mourir de peur à petit feu, mais aussi de les rendre pusillanimes. La crainte excessive des microbes, des contagions, des agents de destruction physique est le commencement de la lâcheté. Prenez garde que l’homme, trop exclusivement préoccupé à fuir devant les influences malsaines, ne finisse par fuir devant le devoir lui-même. Le devoir est souvent très malsain. Il ne faut pas que la crainte d’attraper un rhume, ou même un mal plus grave, vous empêche d’être des hommes!

 

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J’arrive maintenant à une forme de la peur contre laquelle personne ne peut être assez prémuni: c’est la peur du ridicule. Un proverbe essentiellement français déclare que «le ridicule tue». Le catéchisme d’un grand nombre de nos compatriotes ne va pas plus loin. Il faut se défaire de cette superstition nationale comme d’une faiblesse honteuse. Le ridicule ne tue que ceux qui y croient. Il ne suffit pas d’être déclaré ridicule pour s’empresser de battre en retraite. Quelle est l’idée, l’invention, l’institution, l’homme, l’acte qui n’ait été déclaré ridicule? «Vous êtes ridicule», c’est le dernier argument de ceux qui n’en ont plus, c’est l’équivalent, sous une autre nuance, du coup de poing ou d’épée, de l’injure, de tout ce qui ne prouve rien et n’a jamais rien prouvé. On s’est moqué de ce que nous avons de meilleur et de plus sacré, des plus pures gloires, des mérites les plus incontestables. Le ridicule tue si peu, que les choses qu’on a le plus ridiculisées sont précisément celles qu’on est le moins parvenu à tuer. Les gens d’esprit et les cœurs honnêtes ont beau rire de la sottise, des tares, des habitudes grotesques: la sottise refleurit, le vice prospère, le grotesque s’étale. Et les sceptiques, les cyniques, les imposteurs ont beau railler les croyants, la vertu, la vérité: la foi ne périt point, la vertu demeure, et la vérité est immortelle.

Il faut donc se faire une raison, même contre le ridicule, et se dire qu’on est toujours ridicule pour quelqu’un. Au fond, si quelque chose est ridicule, c’est cette peur folle du ridicule. Car celui qui aspire à n’être ridicule nulle part, ni pour personne, ressemble aux gens qui, pour marcher, ne voudraient partir ni du pied droit, ni du pied gauche, ni sauter des deux à la fois. Impossible d’éviter le ridicule; il faut s’arranger de façon à pouvoir le braver avec une conscience tranquille. C’est alors qu’apparaît la vanité de ce mannequin qui nous épouvantait. Il ne peut rien contre qui s’en soucie comme d’une guigne. Hélas! on s’en soucie trop. La jeunesse sacrifie à cette divinité terrible. Si elle ne lui sacrifiait que ses travers, je ne me plaindrais pas. Mais lui sacrifier ses bonnes intentions, ses trésors de confiance, d’enthousiasme, de piété! Jeter au puits l’or qu’on tient dans sa main, parce que le moqueur qui passe trouve cet objet ridicule, cela est trop triste. Insurgeons-nous, et recrutons des alliés contre cette peste contagieuse!

 

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Je conjure tout jeune homme de s’examiner très sérieusement sur le chapitre de la peur. C’est une question de vie ou de mort. De même que l’alcool est beaucoup plus fort que le vin dont il est tiré, la peur est infiniment plus fatale et plus malfaisante que les événements qui la provoquent. Mieux vaut être livré aux bêtes qu’aux fantômes. Oh! la triste vie que la vie apeurée, éternellement agitée! Oh! le pauvre homme qui passe son chemin comme le gibier traqué derrière lequel hurle la meute, et qui ne connaît ni repos ni tranquillité! Car il y a toujours quelque nuage à l’horizon, quelque anguille sous roche, quelque feu qui couve, quelque voleur qui rôde, quelque microbe qui nous guette, quelque moqueur qui nous surveille. On peut dire de la peur ce que le croyant dit à Dieu: «Où fuirai-je devant ta face?… Si je monte aux cieux, tu y es. Si je descends au séjour des morts, t’y voilà!»

Il n’y a pas d’abri extérieur contre la peur, puisque c’est dans le cœur qu’elle fait son gîte.

Mais c’est précisément là qu’il faut l’attaquer.

Jeune ami, sonde ton cœur. As-tu peur? et de quoi as-tu peur? Dis-moi ce que tu crains, et je te dirai qui tu es, car de la qualité de l’homme dépend la qualité de sa crainte; mais je te dirai aussi comment on guérit de la peur. Et de quelle maladie voudrait-on guérir plutôt que de celle-là?

Y a-t-il une joie possible pour celui qui voit toujours l’épée de Damoclès suspendue sur sa tête?

Voici donc quelques conseils qui t’aideront à réagir contre la peur:

Ce sont d’abord des petits moyens, je l’avoue. Ne les dédaignons pas, toutefois. Il faut apprendre peu à peu, comme disait cet ancien brave, à mener sa carcasse là où elle redoute d’aller. Il y a des peurs nerveuses, d’autres qui ont surtout leur siège dans l’imagination. Se connaître et se rendre compte que la réalité extérieure ne répond pas à l’ébranlement formidable que nous éprouvons, est déjà un grand point. Il y a une profonde psychologie dans le mot allemand: ich fürchte mich. A proprement parler cela veut dire «j’ai peur de moi», et, en somme, le royaume de la peur est en nous. Ce ne sont pas les objets qui sont effrayants, c’est l’état dans lequel nous nous laissons mettre par eux. Rappelez-vous ces deux personnages de la Flûte enchantée, tous deux terribles d’aspect et peureux tous deux, et que l’épouvante jette l’un aux pieds de l’autre en même temps avec ce cri: «Épargne-moi!» Comme on rit de bon cœur de ces deux pauvres diables! Nous leur ressemblons quelquefois en nos poltronneries insensées. Avouons-le humblement, et tâchons de nous corriger. Il faut se familiariser avec ce qu’on craint, en faire le tour, le toucher et le regarder de près. Ce qui de loin est gigantesque, de près est souvent naturel. Fuir ce qu’on craint n’est pas un moyen de diminuer sa crainte, au contraire. D’aucuns ont peur la nuit, comme les enfants. Marcher seuls sur une route, dans une forêt, leur fait peur. Mais si cela leur arrive, le meilleur moyen pour eux n’est pas de déguerpir à la première alerte d’un cri entendu, ou d’une ombre entrevue. Plus ils courraient plus ils auraient peur. A la fin, ils croiraient que l’enfer et sa cavalerie sont sur leurs talons. Et il en est de même partout. Malheur aux fuyards. Plus ils sont nombreux, plus le désastre augmente car la peur, comme le courage est communicative. C’est dès qu’elle se manifeste qu’il est bon de lui résister.

Nous avons à user vis-à-vis de nous-mêmes des procédés employés pour calmer et apprivoiser les chevaux ombrageux. Aussitôt qu’ils essaient de s’écarter de la route ou même qu’on leur voit seulement dresser l’oreille d’une certaine façon significative, on serre mieux les rênes, et on leur donne un coup de fouet. Cela les aide à se rassurer. Il est évident qu’il faut connaître et surveiller un cheval ombrageux de plus près que d’autres. Et quand on se sait impressionnable, facile à effrayer, prompt à s’emballer, se méfier de soi-même est de rigueur. Avec un peu de méthode, on arrive à des résultats étonnants. Notre imagination et nos nerfs nous renseignent sur les événements, comme des messagers affolés, qui viennent hors d’haleine nous jeter des nouvelles terrifiantes. La moitié du temps, ils ont vu de loin, et mal vu. Il ne faut jamais les prendre au mot, mais se réserver, contrôler, et attendre d’autres détails. Autrement, on fait des folies. Une société de gens peureux qui s’exagèrent tout et s’agitent sans cesse les uns les autres, ressemble à une collection de fous. Un homme calme au milieu de cette sarabande d’épileptiques est un bienfait des cieux. Il a bientôt fait comprendre aux moins détraqués que la situation n’est pas aussi terrible qu’on ne pense et que, même si elle était grave, la peur serait le pire moyen de s’en tirer.—De toutes les qualités secourables que renferme un cœur vaillant, je n’en sais pas de plus précieuse que ce don de rassurer, de raffermir les genoux tremblants, de relever les courages abattus et d’apporter un peu de tranquillité, d’ordre et de lumière dans le pêle-mêle des éléments déconcertants. Dans la paix comme à la guerre, en famille comme dans la vie politique, ce qu’il faut désirer avant tout, c’est une âme ferme.

 

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Mais il faut le confesser, malgré leur efficacité relative, tous les efforts de détail pour s’entraîner au courage ne sont que des petits moyens.

Le grand moyen manquant, l’œuvre demeure imparfaite, et il reste toujours à redouter que la peur ne fasse irruption par quelque fissure. Le grand moyen, le voici: c’est la naissance, en nous, de quelque chose qui bannit la crainte, et ce quelque chose, c’est l’amour. La peur a sa source dans l’égoïsme. Pour quiconque met toute son espérance et tout son bonheur en sa propre personne, la consigne est de trembler. Dans cette région inférieure de la vie où s’établissent les intérêts et les aspirations égoïstes, il n’y a pas un moment de sécurité. Il faut apprendre à aimer quelque chose en dehors de soi; quelque chose de plus grand et de moins fragile. Le vrai courage, celui qui n’est pas une floraison d’un jour ni une simple vaillance physique, a sa source dans l’amour. Au fond de tout acte de vaillance authentique et de toute vie sûre, il y a le don de soi-même. L’homme courageux est celui qui se jette dans la mêlée pour la vérité, la justice, la défense du faible, le salut de la patrie. C’est celui qui, alors même qu’il ne donnerait pas à sa croyance une forme arrêtée, aime la vie à cause des biens supérieurs auxquels on peut la consacrer. Il a la conviction que la vie ne consiste pas à boire, à manger, à jouir, à avoir un rayon de lumière dans les yeux, une goutte de sang dans les veines; mais qu’elle consiste à se consacrer, avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on a, à ces réalités invisibles qui seules donnent à la vie terrestre son sens et son prix.

 

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Jeune vivant, si tu aimes la sérénité, le calme de l’esprit, la divine insouciance, il faut faire alliance contre la peur avec les forces surhumaines en qui la fermeté de l’homme prend sa source. Le jour où tu auras placé ton centre plus haut que toi, le jour où ta grande crainte sera de commettre une lâcheté, tu seras délivré des craintes subalternes. Ce jour-là, tu saisiras ce que ne saisit pas l’homme qui n’a d’autre Dieu que soi. Celui-là seul comprend pourquoi il a une tête sur les épaules, qui est prêt à se la laisser couper pour la justice. Celui-là seul est un vivant et jouit de la vie, qui à tout instant est résolu à l’entier sacrifice de lui-même, par amour. Celui-là seul est libre, qui s’est donné à Dieu. La crainte de l’Éternel nous affranchit de toute autre crainte.

C’est de cette disposition centrale du cœur que découlent tous les actes courageux. Le secret de l’énergie supérieure et de l’ascendant qu’elle exerce, c’est que l’on sent, derrière la moindre démarche et la moindre parole, la résolution d’aller jusqu’au bout.

Je termine par un joli mot d’un jeune soldat après sa première bataille. Comme on lui demandait ce qu’il avait éprouvé, il répondit:

«_J’ai eu peur d’avoir peur, mais je n’ai pas eu peur._» Le brave garçon! tâchons de lui ressembler: ayons toujours peur d’avoir peur, et nous n’aurons jamais peur!