Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 14 sur 25

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Vaillance

Chapitre XII

AUX INFIRMES

SOUFFRANCE[9].

[9] D’après l’anglais d’Adélaïde Procter.

Le cœur meurtri, dès mon printemps, Sous un poids d’amère tristesse, «Ce fardeau», pensai-je, «m’oppresse «Trop longtemps.»

Alors, l’arrachant à grand’peine, Je le jetai bien loin de moi; Mais mon âme d’un vague émoi Resta pleine.

Au sein du plus joyeux banquet, Inquiète, rêveuse, lasse, Certaine inoubliable grâce Lui manquait…

Et du trésor que Dieu me donne Apprenant enfin la valeur, J’ai fait de ma noble douleur Ma couronne.

Th. Monod.

Dieu a choisi les choses faibles de ce monde pour confondre les fortes.

Saint Paul.

«Il n’y a pas de meilleurs consolateurs que ceux qui ont besoin d’être consolés.»

 

En écrivant ces quelques pages pour ceux qui veulent devenir des hommes; en les engageant à cultiver leur force, à la ménager, à discipliner leur nature, à respecter en eux les sources de la vie, j’ai eu constamment une arrière-pensée douloureuse. Une voix secrète me disait: Tout cela peut être bon pour la jeunesse valide. La puissance est l’apanage des gens qui se portent bien. Mais que fais-tu des malades, des infirmes, de ceux qu’une destinée obscure et douloureuse a condamnés à languir?

J’aurais pu me dire, après tout, que si je parvenais à déterminer quelques solides gaillards à s’armer pour le bon combat, mon but serait atteint, et ma récompense parfaite. Mais je me suis gardé de tenir ce raisonnement, inattaquable d’ailleurs. Et si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas dans un sentiment de commisération pour ceux dont l’existence n’est qu’une longue peine. Ce sentiment m’obsède, il est vrai, et je ne connais, sur les sentiers obscurs où marchent les hommes, aucun problème plus angoissant que celui que nous pose la jeunesse mutilée, brisée dès le matin. Mais c’est précisément à force de regarder dans cette nuit que j’y ai discerné des lueurs dont je veux rendre témoignage. Si ces pages tombaient jamais entre certaines mains pâles, sous certains yeux qui ont beaucoup pleuré, je serais si heureux qu’elles fussent comprises et qu’il s’en dégageât un peu de lumière.

Ma conviction est donc,—et je l’ai rapportée de la terre de misère, comme une fleur d’espérance cueillie sur le bord du gouffre,—ma conviction est que, dans les infirmes, il y a une source de force morale. Et quand toutes les autres sources se tariraient, celle-ci ne cesserait pas de couler, pas plus que la source des larmes. Je voudrais dire à certains êtres écrasés par le spectacle de leur impuissance, qu’ils exercent une fonction de la plus haute portée, et que leur faiblesse est une force dont les forts ont besoin. Ce sera déjà pour eux un soulagement.

Observons d’abord que celui qu’une infirmité grave exclut de l’action sociale ordinaire n’est pas, pour cela, exclu de l’humanité. Au contraire, il est ramené avec plus d’énergie vers la base commune à tous. Sa souffrance est comme un perpétuel memento. La vie active classifie les hommes selon les intérêts, les partis, les catégories sociales. Le sentiment de la solidarité s’émousse quelquefois en eux. Des préoccupations secondaires deviennent la chose principale.

Avant de se sentir hommes, ils se sentent riches ou pauvres, ouvriers ou patrons, politiciens ou hommes d’église, matérialistes ou spiritualistes. Une grande épreuve, telle que l’infirmité, balaye tous ces accidents de surface, et nivelle les conditions. Pour nous révéler que nous sommes frères, la communauté des misères est plus puissante qu’aucune autre. Le valétudinaire qui, au sein de ses peines quotidiennes, parvient à se rendre compte que son sens moral s’est affiné, et qu’il juge, de plus haut que d’autres, les mille riens dont le commun des mortels s’embarrasse, découvre bientôt que, pour n’être ni ouvrier, ni médecin, ni avocat, ni notaire, il n’en a pas moins son œuvre à accomplir: c’est de cultiver dans son entourage le sentiment de l’humanité. Il s’aperçoit bientôt qu’il est délivré d’une foule de servitudes, et que cette chaîne, qui le retient à certains égards, lui apporte aussi plus d’une liberté. J’ai vu la douleur construire des ponts sur des abîmes qu’aucune industrie, aucune bonne volonté n’aurait jamais réussi à franchir. Des malheureux qui sont dans les mêmes conditions de faiblesse et de dépendance sont amenés les uns vers les autres par un mouvement invincible; et quelle que soit d’ailleurs leur situation mondaine,—l’un fût-il né de parents riches, l’autre de parents misérables; l’un illettré, l’autre très cultivé; y eût-il entre eux différence de religion et de nationalité,—ce qui les unit, c’est-à-dire le mal commun, est plus fort que ce qui les sépare. Lorsque deux enfants du même pays se rencontrent aux antipodes, leur qualité de compatriotes les rapproche d’emblée. Dans la mère-patrie, ils ne se seraient peut-être jamais connus, tout en se coudoyant tous les jours.

Or, c’est toujours et partout la grande découverte à faire: ce qui unit les hommes est plus important que ce qui les sépare; nous sommes «unis par ce que nous avons d’intime[10]», séparés par ce que nous avons de superficiel. Celui qui fait cette découverte entre en possession d’une force, et devient pour les autres un élément de force. Aucun homme, quelle que soit sa fonction sociale, ne peut avoir une tâche plus utile à remplir que celui qui nous rappelle à l’ordre en nous faisant souvenir de notre humanité. L’infirme peut le faire mieux que d’autres, d’abord parce qu’il est un exemple vivant de ce qu’il prêche, et ensuite, parce que toute vérité gagne à être proclamée par des instruments aussi faibles que possible.

[10] Paul Desjardins.

Nous passons ici sur un autre terrain, où la puissance de ceux qui souffrent éclate encore davantage. L’infirme est l’éternelle et touchante protestation dans le cœur de l’humanité contre le droit du plus fort, parce que, pour quiconque a en lui un reste de noblesse, aucune manifestation de la force victorieuse n’est comparable à cette parole désarmée. La morale utilitaire, l’acceptation scientifique de la lutte pour l’existence, de l’extermination fatale du faible, tout cela peut, à certains jours, se justifier devant la froide logique. Mais pour confondre toutes ces théories, soi-disant positives, il suffit de la présence d’un être infirme et faible, surtout quand il nous tient à cœur. Tout change alors. On peut bien opposer la force à la force, s’acharner contre celui qui se défend avec vigueur; mais attaquer les faibles, se jeter sur ceux qui sont sans armes, c’est plus difficile. Leur faiblesse les protège, et cette faiblesse a quelque chose de si éloquent, qu’elle remporte tous les jours autour de nous de grandes victoires. L’infirme est donc un des organes par lesquels se révèle à l’homme l’existence de quelque chose de mystérieux, plus redoutable que toutes les violences de la chair. Sacré par son infortune, c’est lui qui a inspiré ces paroles qu’on ne répétera jamais trop souvent: «Ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous l’avez fait».

 

*

 

L’infirme a une fonction spéciale à remplir auprès de ceux qui se portent bien, car ceux-là sont malades à leur manière. La santé, en effet, constitue une infirmité d’un genre particulier qui produirait à la longue l’incapacité d’endurer des douleurs. L’impatience et le découragement rapide des hommes vigoureux, en face de la maladie, sont connus. Peut-on les en blâmer? Ce sont des novices. Ils épellent l’alphabet d’une langue que connaissent ceux qui pleurent. Une vieille anecdote que racontent les aveugles à leurs heures de gaîté, nous informe qu’une certaine année les brouillards furent si intenses dans Paris qu’il fallut aller chercher les pensionnaires des Quinze-Vingts, habitués à se diriger dans les ténèbres, pour guider les passants dans la rue. Je ne garantis pas le fait; mais quel enseignement il renferme! L’homme le plus fort peut avoir besoin quelquefois d’un infirme pour le guider, parce que celui-ci est habitué à marcher dans le dédale des misères où les heureux se perdent.—Êtes-vous déroutés et troublés par des épreuves passagères? Allez vous asseoir près de ceux dont l’épreuve est le lot permanent. Vous y apprendrez bien des choses par la simple comparaison, et vous repartirez moins accablé.

Que sera-ce si ces infirmes non seulement souffrent, mais ont accepté leur souffrance et appris la pitié à son école? Ils vous plaindront, vous consoleront, vous diront des paroles qu’eux seuls savent dire. Ils oublieront leurs grandes peines pour ne s’occuper que des vôtres qui sont moindres.—Rien au monde ne soulage autant.

Lorsqu’il s’agit de vaillance, il est impossible d’oublier ceux qui ont donné et donnent constamment des preuves d’une vaillance presque surhumaine, et dont la longue et patiente résistance use la douleur elle-même, comme l’enclume use les marteaux. Il fait bon regarder de ce côté-là. On y découvre des réalités auxquelles nos calculs et nos combinaisons ne font point de place. L’homme reste pensif devant cette faiblesse qui fortifie, cette pauvreté qui enrichit, et son âme s’ouvre peu à peu à la vieille et sainte vérité dont la croix est l’éternel symbole: C’est dans la douleur qu’est le salut du monde. Utilitaires, apôtres de la force, prophètes de néant, jouisseurs, je vous cite au tribunal des infirmes. Pour vous, ils ne sont rien, ils n’existent pas. La bonne sélection exigerait qu’on les supprimât, dès leur naissance, comme des inutiles ou des trouble-fête. Et si l’humanité n’était que de l’animalité, ce serait le procédé tout indiqué. D’où vient qu’on n’a jamais pu s’y résigner? d’où vient que, parmi ceux qui ont rendu le plus de services à l’humanité, il y a quelques infirmes et quelques malades? La pierre que vous rejetez est la pierre angulaire. J’y vois la preuve éclatante de votre faiblesse irrémédiable. Le monde, tel que vous le présentez, est un monde rabougri et factice. Vous êtes battus par les paralytiques, par les aveugles, par les sourds, par ce qui végète et ce qui souffre sur la terre:

De ces défaites-là, on ne se relève pas.