Vaillance
Chapitre XVI
LA BONTÉ RÉPARATRICE
Le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
Évangile selon Saint Matthieu.
L’Évangile seul rend à l’âme, je dis à l’âme la plus dévastée, toute la verdeur du jeune âge, toute la fraîcheur des impressions de l’enfance, et, si l’on peut parler ainsi, toute sa virginité.
Alexandre Vinet.
Nous sommes arrivés ainsi, pas à pas, jusqu’au domaine où c’est surtout par la bonté que se manifeste l’énergie. Sans doute l’énergie dont nous parlons ne cesse jamais d’être unie à la bonté: autrement elle ne serait plus que de la cruauté, de l’emportement sauvage et destructeur; mais cette bonté n’éclate pas toujours avec la même évidence. Lorsqu’elle habite sous l’armure d’airain du combattant, elle nous apparaît comme voilée, et il nous est plus consolant de la voir à l’œuvre, souriante et secourable. Reposons un instant nos regards sur cette partie de sa mission.
Elle s’adresse à toutes les victimes du mal, à la grande souffrance humaine, à tout ce qui est frappé, vaincu, perdu. Il faut reconnaître à l’honneur de l’humanité que, sous ses formes tourmentées et affligées, la vie nous semble plus touchante qu’en la plénitude de sa force. Chacun admire un arbre vigoureux, une belle forêt dans leur tranquille majesté; mais quand l’ouragan s’abat sur eux, les secoue, les tord, les déchire, nous prenons parti pour l’arbre contre l’ouragan, et ses branches cassées, son tronc qui résiste et se défend, nous attendrissent bien plus. Et de même à certaines heures, nos yeux sont moins fascinés par les splendeurs du soleil levant que par une pauvre petite lumière qui lutte dans les ombres du soir contre le vent et la pluie. Il y a des hommes qui ne savent pas résister à un cri de détresse. L’or attire le voleur; le cadavre attire le vautour; ceux-là, c’est le malheur qui les attire. Par je ne sais quelle secrète dispensation, ils ont reçu comme un sacre qui en a fait des sauveurs, et comme d’autres sont nés pour blesser et détruire, ils sont venus, pour panser les plaies et adoucir les souffrances. S’inquiétant moins de rechercher l’origine d’une catastrophe que de soulager ceux qui en pâtissent, ils ont déclaré au mal une guerre pacifique. Sa grandeur ne les décourage pas; la petitesse de leurs efforts, comparée à l’infini des misères et des souillures, ne leur fait point tomber les bras. Aux yeux des sceptiques, ils sont de pauvres fous qui veulent boire la mer; les sages positifs sourient de leur candeur; mais ils ne s’inquiètent ni des uns ni des autres, et font ce que le cœur leur a ordonné. Sous leur impulsion, il s’est organisé dans le monde une œuvre réparatrice qui s’adresse aussi bien aux misères physiques, à la maladie, à la pauvreté, qu’aux misères morales, aux infirmités de la volonté, aux souffrances du cœur. La miséricorde a sa tradition comme le crime, et c’est dans cette tradition qu’il est bon d’entrer de bonne heure.
Je ne suis pas d’avis qu’on écrase la jeunesse sous le spectacle des laideurs et des souillures, ni qu’on lui assombrisse l’horizon par une révélation trop précoce des tristesses de la terre. Mais il n’est pas moins fâcheux de lui cacher tout. Autre chose est d’être abreuvé tous les jours de récits navrants, épouvanté par des scènes déchirantes; autre chose est de savoir qu’il y a des êtres qui souffrent et d’être initié avec tact, aux épreuves de la vie. Arrivé à la limite de l’adolescence, un jeune homme, à qui l’on a évité tout ce qui parle de la souffrance ou de la mort, est comme une victime qu’on aurait désarmée de propos délibéré, pour la livrer plus sûrement à ses meurtriers. Il ignore une des lois primordiales de la vie, la loi de la douleur. Cela constitue pour son propre compte une lacune grave, et diminue en même temps sa faculté d’être utile au prochain. Comment celui qui ignore la souffrance peut-il y compatir ou la soulager?
Il y a beaucoup de bonnes raisons pour que nous fassions se rencontrer la jeunesse et la douleur. La douleur mûrit, assagit, affermit. C’est par ce baptême de feu qu’on entre vraiment au sanctuaire de l’humanité. On n’est pas un homme quand les flots de misère ne battent pas votre âme comme les flots des mers battent leurs rivages. La douleur a en outre le don de nous purifier. Une certaine légèreté d’esprit est incompatible avec elle. En fraternisant avec la douleur, nous concluons une alliance puissante, grâce à laquelle nous vivrons mieux.
Ne craignez pas que cela diminue la joie. C’est une erreur. La joie, comme tout ce que l’humanité a de saint et de grand, ne fleurit que sous le régime de la loi commune, et non sous celui du privilège ou de la fantaisie. Celui qui aspire au privilège et veut se soustraire à la loi commune de souffrance et de peine, au lieu d’élargir sa vie, la rétrécit. Il offre à la joie, pour l’y cultiver, le réduit obscur où végète l’égoïsme, comme on offrirait une cave à une fleur. La sympathie élargit la poitrine et augmente la faculté d’être heureux.
Au surplus, pour s’empêcher de compatir à la souffrance, il faudrait que la jeunesse se fît violence à elle-même. Quoi de plus généreux qu’un jeune cœur? quoi de plus prêt à s’attendrir et à voler au secours, sans regarder en arrière? La vie nous fait souvent un visage renfrogné; les méchancetés et les ingratitudes nous durcissent le cœur. Quelques-uns deviennent pachydermes en avançant en âge. Mais en général, quand on est jeune, on n’a pas les sens émoussés pour la douleur d’autrui. Il y a des jours où l’on veut du bien à tout l’univers, où l’on souhaite la bienvenue aux passants inconnus, où l’on pardonne à tous ses offenseurs, où le cœur est voué à tout ce qui peine et pleure, où l’on voudrait prendre dans sa main, pour les réchauffer, les pieds des petits enfants, où l’on suspend en esprit des couronnes aux cercueils qui s’en vont sans un signe ami. Et il faudrait anéantir tout cela? Non, non! ne résiste pas au mouvement qui t’entraîne vers la pitié. Cours à l’action réparatrice, apporte ton tribut au saint labeur d’espérance et de bonté!
Qui serait mieux préparé à cette tâche que la jeunesse? Elle manque d’expérience. Mais l’expérience s’acquiert auprès de ceux qui la possèdent, et, certes, ceux-là n’en sont point avares. Ils ne craignent pas les concurrents. D’ailleurs, manquer d’expérience n’équivaut pas à manquer de moyens. Pour l’œuvre de pitié, la jeunesse a des moyens si puissants qu’on peut dire qu’elle possède des grâces d’état. On nous raconte qu’une fleur, une araignée ont suffi pour charmer les longs ennuis de certains prisonniers. Pour charmer la douleur, l’adoucir, la consoler, rien ne vaut le contact de la jeunesse. Elle porte avec elle la vie et l’espérance. Sans beaucoup parler, ni chercher de moyens compliqués, elle nous fait plus de bien que certains consolateurs officiels. Si l’on savait ce que peut un sourire, une visite, un petit don amical, sur certaines vies obscures et déshéritées, comme on donnerait volontiers ces humbles présents dont on a les mains pleines! Le vieux rabbin Hillel, contemporain de Jésus, résumait tous ses conseils à la jeunesse dans ce seul mot: Sois bon, mon enfant! Que de choses on ferait, et que d’autres on abandonnerait pour toujours, si l’on prenait cette devise comme règle de conduite! La bonté, c’est après quoi nous soupirons tous, parce que tous, nous souffrons. Ouvrir les yeux, cultiver en soi le sens délicat des souffrances humaines, afin de les deviner; apprendre à toucher les blessures d’une main légère, pourquoi si peu d’hommes se soucient-ils de s’y appliquer? C’est cependant la chose du monde la plus humaine. Pourquoi préférons-nous travailler à l’œuvre inhumaine qui consiste à froisser, à tourmenter, à faire couler des larmes?… Sois bon, mon enfant!
Sur le chemin obscur que parcourent les hommes, la bonté seule y voit clair. Elle a la révélation des choses que nul n’aperçoit. C’est pour cela que, par sa simple présence, elle prouve tout. Elle rassure, elle signifie pour quiconque souffre et peine, fût-il le dernier et le plus misérable de tous: tu n’es pas oublié. C’est pour cela que l’homme, tout méchant qu’il soit, a reconnu la bonté pour divine, et jamais Dieu ne lui est apparu plus clairement que sous la figure d’un homme qui, ému de pitié pour sa douleur comme pour sa méchanceté, s’est sacrifié afin de le délivrer de l’une comme de l’autre.