Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 4 sur 25

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Vaillance

Chapitre II

LE PRIX DE LA VIE

C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être, et, comme l’ont dit quelques-uns de vos poètes, nous sommes aussi de sa race.

Actes des Apôtres.

C’est par la foi que nous marchons, non par la vue.

Saint Paul.

 

L’énergie morale ne se cueille pas nonchalamment, comme une fleur sur une haie; elle se conquiert laborieusement et se tire parfois, comme le charbon, des sombres profondeurs. Je vais indiquer quelques-unes des sources où elle se puise.

Une de ces sources c’est l’idée élevée qu’on se fait de la vie. Nous sommes tous blasés sur la vie, à force de la rencontrer sur notre chemin. Elle ne nous surprend plus. C’est ainsi que certains montagnards, à force d’avoir sous leurs yeux les beautés de leur vallon natal, y deviennent insensibles. Il faut qu’ils quittent le pays et y reviennent, comme des étrangers, pour être frappés de ce qu’il a de pittoresque et de grandiose.

Il nous devient nécessaire aussi de découvrir comme une nouveauté ce que nous croyons connaître de longue date. Ce n’est pas chose facile. Quoique la plupart des hommes regardent sans voir, ils ne tiennent pas à ce qu’on leur montre ce qu’ils voient. Ce qui les entoure et les touche de près les laisse froids. Et ce mépris pour les choses prochaines n’est que le reflet de l’idée misérable qu’ils se font de leur propre vie. Sans doute, chacun a son orgueil, orgueil stupide qui fait qu’il se préfère aux autres. Mais cet orgueil s’attache à ce qu’il y a de médiocre en nous et s’en repaît. Le sentiment de la vraie dignité est infiniment rare.

Tout orgueilleux que nous sommes tous de notre personnage superficiel, nous manquons de la fierté qui vient du respect qu’on a pour son être profond. Et c’est pourtant ce sentiment qui est une source de puissance. L’homme qui entrevoit ce qu’il vaut a une bien meilleure attitude morale que celui qui se déprécie lui-même.

Qui nous rendra cette fraîcheur d’impressions qui fait qu’on regarde toutes choses comme si on les voyait pour la première fois? Celui-là nous ferait éprouver en face de la moindre fleur ce que j’appellerai l’éblouissement de la vie.

Et c’est ce qu’il faut avoir connu. Il faut avoir été placé, ne fût-ce qu’une fois et pour un instant, sur le seuil de l’infini et avoir reçu, comme dans une vision, la révélation de ce qu’il y a de précieux, de riche, d’insondable, dans toute âme, dans toute vie humaine. Alors seulement on peut entrevoir le prix de la vie, en avoir la tendresse et le culte.

Lorsque l’adolescent, parvenu à une certaine heure qu’il n’oubliera plus, reçoit la révélation de la patrie, de son histoire, de ses douleurs et de ses grandeurs, il se passe en lui quelque chose de sacré. Il naît à une existence nouvelle. L’idée de la patrie a passé par son âme, et l’a ennobli du coup. De ce moment il est capable de grandes actions et de grandes souffrances pour ce pays dont il est l’enfant. Trempé, comme l’acier, dans un bain qui décuple ses forces et fait qu’il se respecte lui-même comme on respecte le drapeau, il est devenu plus qu’un individu, il fait partie d’un ensemble.

Dans l’homme qui reçoit la révélation de sa dignité humaine il se passe quelque chose d’analogue. Il se replonge dans sa source, il remonte à son origine, il mesure et éprouve ce qu’il y a de saints efforts, de patientes douleurs, d’humbles espérances, d’incalculable labeur amassés dans cette vie humaine dont il est devenu l’héritier. L’âme des siècles a passé dans son âme. La grande espérance qui anime et soutient tout ce douloureux développement de l’humanité à travers les temps démesurés a soufflé sur lui. Il a rencontré sur son chemin la volonté qui a voulu que le monde fût, et qu’il y eût des hommes, et il s’est associé à cette volonté. Il comprend, ce qui est l’essence même de la foi, que chaque homme est une espérance de l’humanité, une espérance de Dieu. Désormais il ne sera plus réduit à ses propres ressources, il aura derrière lui toute la poussée des siècles et tout le secours de l’Éternité.

Oh! combien ils sont coupables, ceux qui déprécient l’humanité, qui dénigrent l’homme, qui se plaisent à le plonger dans la fange! Combien ils sont aveuglés par la folie de leur orgueil, ceux qui parlent comme s’ils avaient compté les étoiles, nombré le sable des mers, pénétré le secret de la vie, touché le fond des choses, pour n’y trouver que le néant! Ils insultent l’espérance sur le front de la jeunesse; ils éteignent le feu dans son regard et dans son cœur, ils épuisent sa force, souillent sa pureté, ils lui apprennent à mépriser la vie. Ils commettent le crime des crimes: dégoûter l’homme de sa destinée, alors que le sentiment profond de cette destinée est seul capable de le soutenir, de l’encourager, de le consoler au milieu de tant de duretés inexpliquées, d’obscurités et de tentations.

Celui qui est pénétré de la dignité de la vie porte ce sentiment dans tout le détail de ses actes et de ses expériences. Ce détail ne peut plus lui sembler indifférent, ni petit: il le rattache à l’ensemble. Lorsque l’on sait que l’acte le plus insignifiant en apparence contribue à réaliser ou à contrarier une grande œuvre, la conduite toute entière s’en ressent. Et c’est un réconfort persistant dans toutes les difficultés, grandes ou petites, de savoir que la plus humble force est enveloppée dans l’œuvre totale, que rien ni personne n’est oublié ni perdu, qu’il y a toujours mille raisons de reprendre courage, et que ceux-là se trompent le moins qui espèrent le plus.

Je cite ici quelques lignes qui ne sont pas d’un croyant, mais qui n’en ont que plus de valeur comme témoignage.

«Le mal physique et le mal moral, les misères de l’âme et des sens, le bonheur des méchants, l’humiliation du juste, tout cela serait encore supportable, si l’on en concevait l’ordre et l’économie et si l’on y devinait une providence. Le croyant se réjouit de ses ulcères; il a pour agréables les injustices et les violences de ses ennemis; ses fautes mêmes et ses crimes ne lui ôtent pas l’espérance. Mais dans un monde où toute illumination de la foi est éteinte, le mal et la douleur perdent jusqu’à leur signification et n’apparaissent plus que comme des plaisanteries odieuses et des farces sinistres…

«Il n’y a d’autre clef du monde que la foi. Voilà qui est trop vrai[1].»

[1] Anatole France, Le Temps, 4 février 1893.

Si maintenant quelqu’un me demande de lui résumer le but prochain de la vie humaine, je lui répondrai:

Le but de toute chose est indiqué en elle-même. Ce but est de devenir tout ce qu’elle peut être, en s’associant avec toute sa puissance d’amour à l’intention éternelle qui cherche à s’accomplir par son moyen.

L’homme est fait pour devenir de plus en plus homme, pour entretenir sa vie et, ce qui revient au même, pour aider les autres à entretenir la leur dans sa croissance normale. Or la croissance normale demande le développement de tout l’être, physique, intellectuel, moral, dans leur harmonieuse réciprocité. L’homme est donc fait pour réaliser sur la terre la vie vraie et juste, et pour combattre tout ce qui s’y oppose. Les choses humaines trouvent leur point culminant dans la justice, qui en est l’accord suprême. On peut dire que le but de l’homme est de devenir une puissance pour la Justice.—Croire à la vie, c’est croire qu’elle est un combat dans lequel la victoire appartiendra à la Justice. A nous donc de nous fortifier, de lutter, de souffrir s’il le faut, mais de ne jamais perdre l’espoir.

Et après? Après appartient, comme Avant, à la volonté qui a fait la vie et l’homme. Elle seule connaît le secret lointain du monde. Et elle doit avoir voulu que ce qui est près de nous nous paraisse plus important que ce qui est loin, parce que notre responsabilité y est engagée. La route de l’homme est ainsi faite qu’il en distingue nettement ce qu’il a sous les pieds, et qu’en même temps il est obligé d’en suivre devant lui la ligne qui s’ébauche vers l’au delà. Cet au delà, il ne faut jamais s’y absorber, sous peine d’oublier de vivre, ni l’oublier, sous peine de ne plus savoir pourquoi on vit. L’homme a besoin

«De sentir en peinant que le travail mortel «A son prolongement infini; qu’il demeure, «Et que l’éternité donne la main à l’heure.»

Conclusion: Fais ce que tu dois, ce que ton intérêt supérieur et celui des autres exige que tu fasses, et puis sois tranquille, et confie-toi à Celui qui sait pourquoi roulent les mondes! Le dogme fondamental est de croire à la vie; l’hérésie suprême consiste à manquer d’espérance.