Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 17 sur 25

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Vaillance

Chapitre XV

L’ESPRIT DE LA DÉFENSE

Ouvre ta bouche pour le muet, pour la cause de tous les délaissés.

Livre des Proverbes.

Tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, vous me l’avez fait à moi-même.

Évangile selon Saint Matthieu.

 

—Que se passe-t-il en toi lorsque tu vois un être puissant en maltraiter un qui est faible et désarmé?

—Il me prend une envie furieuse d’accourir, d’attaquer le fort et de protéger le faible.

—Fais de ce mouvement instinctif ta loi consciente. Suis-la toujours sans broncher. C’est un meilleur guide que toute la sagesse prudente de ceux qui consultent leurs risques avant de venir au secours de l’opprimé. Si tu ne suis pas ce mouvement, tu deviendras l’homme des circonstances, l’esclave du succès. Tu seras le complice du plus fort, en attendant qu’il lui plaise de te choisir pour victime. Homme, tu vaudras moins que le chien qui aboie au voleur, sans crainte des coups, et se jette à l’eau pour sauver une vie.

On parle du droit de la défense, c’est de devoir qu’il faudrait parler, car le droit peut être sacrifié, et il est souvent plus généreux de renoncer à son droit strict que de le revendiquer avec un excès d’âpreté. Mais sacrifier le devoir n’est permis à personne. Je vais essayer de montrer à quel point la défense est urgente, inévitable; non seulement celle du faible, mais la défense en général. Ce ne sera pas une entreprise superflue, car, parmi les points obscurs de la conduite humaine, il en est peu de plus obscurs que celui-là. La promptitude et l’ardeur qui caractérisent la vraie jeunesse ont besoin d’être éclairées sur ce point.

Ce n’est pas que nous ayons, en général, besoin d’être poussés à la défense. Mais il s’agit de savoir de quelle défense il est question, et dans quel esprit elle est entreprise. La plupart d’entre nous sont prompts à la riposte, extrêmement sensibles à l’offense. L’acuité de leur sentiment personnel est extrême. Tout choc extérieur leur produit l’effet que produit un coup de feu dans les gorges des montagnes: l’écho le répercute cent fois, et l’amplifie jusqu’à en faire un roulement de tonnerre.

Pour l’homme dont la principale conviction est l’importance de son petit personnage, toute offense est un crime de lèse-majesté. Il se lève aussitôt, mais regardez-le! Est-ce pour la défense qu’il se lève? C’est plutôt pour la vengeance. Entre ces deux choses, il n’y a nul rapport. La vengeance contient des éléments d’impure et basse personnalité qui nous l’interdisent absolument. Il y entre aussi une sorte de jouissance infernale que le grand nombre ne sait pas se refuser, et dont l’attrait peut mener loin. On est convenu de s’insurger contre la loi du talion: œil pour œil, dent pour dent. On a tort. Cette loi n’est point barbare. C’est un grand progrès vers la justice. Car enfin, se contenter de mesurer la vengeance à l’offense, c’est faire preuve de modération. Que de gens, en qui la brute s’éveille facilement, gagneraient à être ramenés à la loi du talion! Je sais de quoi je parle, quand je dis que la jeunesse n’est pas l’âge où l’on a le moins besoin d’entendre ces vérités-là. La rancune, bien qu’on la représente avec une face ridée et des yeux caves, empoisonne bien des jeunes cœurs. Ce n’est pas aux hargneux de tout âge, aux querelleurs, aux plaideurs, à ceux qui ont toujours quelque vengeance à satisfaire ou quelque vieille rage à assouvir que je veux, ici, prêter ma voix. Je viens au contraire les écarter pour éviter toute confusion. Ils sont la pire caricature de la juste défense telle que je la recommande.

Le premier caractère de la vraie défense est l’impersonnalité. Elle n’est pas une entreprise au compte privé de qui que ce soit. C’est une action pour la justice.

Qu’il vous soit fait une injure quelconque; qu’on ait pratiqué vis-à-vis de vous la calomnie, le vol, l’agression violente, ce n’est pas votre affaire avant tout. Vous n’avez ni à vous venger ni à passer l’éponge sur ce qui s’est fait. Mais l’humanité et la justice ayant été lésées en votre personne, vous avez à prendre des mesures contre l’action hostile qui s’est exercée là. En vous vengeant, vous augmentez l’injustice. En vous laissant maltraiter impunément, vous vous associez à elle, et vous l’encouragez. Vous l’encouragez, non pas pour vous seulement, ce serait le moindre inconvénient, mais vous l’encouragez en général. Vous permettez à l’ennemi de faire une brèche par laquelle il pourra pénétrer pour faire du mal à d’autres qu’à vous. S’il n’était pas entendu qu’on doive se défendre, l’âge d’or commencerait pour l’injustice et la violence, et tout ce qui est honnête et pacifique deviendrait la proie des méchants. Donc il faut se défendre soi-même et défendre le prochain. La question n’est pas de savoir s’il s’agit de lui ou de moi; mais c’est de savoir que la justice est atteinte et compromise, et qu’il faut accourir pour la soutenir. Et ce que je dis ici pour les individus, est vrai pour les sociétés et pour les nations. Courir sus aux voleurs, aux meurtriers, aux corrupteurs de la jeunesse, aux empoisonneurs de l’esprit public ou de la santé publique, ce n’est pas un droit, c’est un devoir.—Et s’il me plaît de me laisser voler, attaquer dans la rue, tromper, souiller? Vous n’en avez pas le droit, car lorsque vous permettez ces choses sur votre personne, vous compromettez le droit d’autrui, dont vous n’êtes pas le maître. Vous méconnaissez la solidarité. Vous établissez dans votre vie privée un foyer d’infection. Celle-ci se propagera. Il se peut que la société n’ait pas les moyens de vous en empêcher; mais j’ai, moi, le droit de vous dire que vous vous rendez complice des voleurs, des assassins, des semeurs d’immoralité.

De même, pour une nation, ce n’est pas un droit d’être armée et de se défendre, pas plus que ce n’est un droit de défendre son pays: c’est un devoir absolu. Une nation n’a pas le droit de se laisser démembrer, envahir, insulter, ni même intimider. Si elle le faisait par esprit pacifique, elle se rendrait complice de ses ennemis, et elle affaiblirait le droit de ses voisins, la sécurité générale.

La défense est une chose sacrée. C’est pour cela que je trouve immoral de la déconseiller. Quel que soit mon respect pour un homme comme Tolstoï, je ne puis m’empêcher de trouver dangereux les paradoxes qu’il professe sur ce sujet et qui pourraient se résumer ainsi: «La défense engendre le mal. Les précautions que nous prenons contre les offenseurs, les font redoubler d’animosité. La police multiplie les voleurs et les assassins. Les lois, les règlements de toute sorte provoquent les délits et les crimes. Une nation, en se défendant, engendre pour l’avenir les causes innombrables de conflits nouveaux. En renonçant à la défense, on ferait cesser, comme par enchantement, toute attaque, tout combat.» Ces théories sont appuyées, il est vrai, sur les paroles du Christ: «Ne résistez pas au méchant; quand on vous frappe sur la joue droite, présentez la joue gauche.»—Mais on peut se demander si ces paroles doivent être toujours appliquées littéralement. Il m’est permis de me souvenir que Celui qui les a prononcées, attaquait les pharisiens avec une véhémence extrême et chassait les vendeurs du temple à coups de fouet. Employer la douceur dans certaines circonstances, ne serait-ce pas jeter les perles aux pourceaux?

Et cependant il faut reconnaître que les armes les plus fortes dont l’humanité se soit jamais servie dans le combat contre le mal, sont la patience, le pardon, la douceur, l’amour. Elles ont fait mieux que vaincre l’adversaire, elles l’ont souvent gagné, ce qui est plus difficile. Et si nous admirons les champions courageux qui ont mis la force au service des causes justes, il faut admirer davantage encore ceux qui ont résisté par l’abnégation, la souffrance muette, l’immolation d’eux-mêmes. A eux appartient la palme suprême, et seuls ils ont le droit de nous enseigner la juste défense, parce qu’ils l’ont pratiquée sous sa forme la plus sublime. J’estime qu’on est fidèle à leur esprit en disant: En toute occasion, lutter contre le mal est un devoir absolu; mais entre les moyens de défense, il faut choisir d’abord les moins violents, et n’avoir recours aux autres que par nécessité. Surtout ce qu’on ne doit jamais oublier, c’est l’esprit de la défense. Tout est là. De même que vous pouvez blesser plus grièvement par des paroles que par l’épée, ou faire une œuvre de haine sous les dehors de la douceur, de même vous pouvez faire du bien et guérir, même en vous servant des moyens qu’il est convenu d’appeler violents. L’homme qui me résiste par le fer et le feu, lorsque je veux faire le mal, accomplit une œuvre de bonté, quoiqu’il s’y applique avec une sévérité redoutable, et si moi, ouvrier d’iniquité, je pouvais comprendre ce qui l’anime, ce qu’il souffre peut-être quand il me traque, me serre de près, me frappe, je l’appellerais mon bienfaiteur, et je m’enrôlerais sous sa bannière.

 

*

 

On me pardonnera d’insister sur ce devoir de défense. Nous avons tant besoin d’y être constamment ramenés. Je ne vois que gens qui pratiquent la vengeance, et si peu qui comprennent la défense véritable. La plupart, quand il ne s’agit pas d’eux-mêmes, ne bougent pas. Pour excuser leur inertie, quelques-uns disent: Dieu, la vérité, la justice, sont assez forts pour se défendre, ils n’ont pas besoin de nous. Quelle erreur grossière! La conséquence en serait la suppression de toute activité. Pourquoi serions-nous là, alors, si nous n’avions rien à faire? C’est par nous, malheureusement, que le mal arrive, et il n’y a aucune espérance qu’il soit jamais réparé et vaincu autrement que par nous. Dieu agit dans l’humanité par les forces humaines, comme il agit dans la nature par les forces naturelles. On peut, il est vrai, soutenir qu’aucun homme n’est nécessaire, que les meilleurs peuvent venir à manquer sans que l’œuvre s’arrête; mais il ne faut pas exagérer cette façon de voir. A un certain point de vue, il est tout aussi juste et plus encourageant de dire qu’on a besoin de nous. Et il est de fait qu’il reste bien des lacunes, des places vides, des brèches terribles, après le départ de certains hommes actifs et vaillants. Ne disons donc jamais que le bien arrivera tout seul et sans nous. Disons encore moins que le mal qui se fait ne nous regarde pas, lorsqu’il ne nous attaque pas directement dans nos corps ou nos biens. Le monde est plein de soi-disant braves gens qui font ce raisonnement commode. Il est vrai que s’ils sont eux-mêmes atteints, ce sont les plus ardents à crier au secours.—Cette catégorie de braves gens mérite d’être classée avec les escarpes, les voleurs, les calomniateurs de profession. Leur inertie favorise les progrès de toute cette engeance, plus sûrement que le meilleur bouillon de culture ne favorise le développement des microbes. «Mêlons-nous de ce qui nous regarde», est une devise malfaisante, car elle équivaut à celle-ci: «Ce qui concerne mon prochain ne me regarde pas.»

Tout nous regarde. L’axiome moral: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse», a pour corollaire: «Ne laisse pas faire à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse.» Il est bon de s’en pénétrer. On travaille mieux à devenir fort quand on sent que c’est pour défendre quiconque a besoin de vous. Parmi les bons moments que la vie nous accorde, je compte ceux où il nous est donné de pouvoir défendre quelqu’un. Être là, empêcher un faible d’être écrasé; agir, souffrir en sa faveur, se passionner pour sa cause, et n’avoir ni trêve ni repos jusqu’à ce qu’elle soit gagnée, je ne vois rien au-dessus de cela.

Dans le Vieux-Testament nous lisons: Et l’Éternel dit à Abraham: Abraham! et Abraham répondit: me voici! Partout où il y a quelque juste défense à entreprendre, une voix, la même toujours, appelle chaque homme par son nom. Heureux celui qui se lève et crie: me voici!

Jeunes gens, voilà de quoi remplir vos jours d’utiles préoccupations, et vos cœurs de belles et grandes pensées qui vous aideront à vaincre le mal qui est en vous. Défendez les faibles, défendez le pauvre, défendez ceux qu’on calomnie, défendez les absents. C’est une chose ignoble que de combattre au pistolet contre quelqu’un qui n’est armé que d’un bâton, et surtout lorsqu’on est plusieurs et qu’il est seul. Voilà pourtant ce que nous faisons chaque fois que nous prenons part à une attaque contre un absent. Les absents ont tort. Mot terrible, car enfin, il faut y ajouter celui-ci: c’est parce que personne ne les défend. Se doute-t-on qu’en disant: les absents ont tort, on accuse tout le monde de lâcheté? Il ne faut pas accepter cette honte. Si vous ne connaissez pas celui qu’on attaque, montrez que vous n’admettez ce qu’on dit contre lui que sous bénéfice d’inventaire et jusqu’à ce qu’il ait eu le temps de se justifier. Si vous le connaissez, ou s’il vous tient de près, parlez pour lui quand il en est digne; et s’il ne l’est pas, faites sentir qu’il vaut mieux accuser les gens en face que derrière leur dos. Nos mœurs publiques et privées sont à tel point infestées par les calomnies et les fausses nouvelles qu’il faut prendre des mesures pour se garantir. J’ai toujours remarqué que, dans toutes les sociétés, une voix qui défendait un absent, cette voix fût-elle celle d’une jeune fille ou d’un enfant, avait une grande force contre une multitude de voix accusatrices et contre le silence des indifférents.

De tous les absents, il n’y en a pas de plus désarmés que ceux qui sont absents pour toujours, à savoir les morts. Il faut défendre les morts. Quand un homme est couché dans la tombe, ses ennemis ne se gênent plus. Ils attaquent ceux qu’il protégeait, sa femme, ses enfants; ils portent la main sur ses œuvres. Chaque fois que l’occasion se présente de soutenir le droit de ceux qui ne sont plus, faites-le. Vous ressentirez, en accomplissant ce devoir, quelque chose qu’on ne ressent nulle part ailleurs. En respectant l’humanité jusque dans la mort, surtout dans la mort, vous arriverez à comprendre qu’il ne suffit pas qu’un homme meure pour ne plus être rien. Vous vous apercevrez même bientôt que le meilleur de ce que nous possédons nous vient de ceux qui sont morts pour quelque sainte cause. Comme il y a, hélas! des vivants qui sont morts, il y a des morts qui sont vivants. Leur souvenir, leur amour, leur esprit vous pénétrera. C’est pour le bien de tous qu’ils ont donné leur vie, et dans le mystère où ils sont entrés, ils attendent que d’autres reprennent l’œuvre qu’ils laissèrent inachevée.

Quelle plus grande grâce peut souhaiter un jeune homme que celle de sentir s’éveiller dans son âme l’âme des grands morts?

Ainsi, d’étape en étape, la défense de la justice nous mène plus haut. C’est un chemin qui monte, et parvenus au sommet qu’il nous fait gravir, nous voyons s’ouvrir une trouée sur la vie infinie.