Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 6 sur 25

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Vaillance

Chapitre IV

LA SIMPLICITÉ

L’homme a deux ailes, au moyen desquelles il s’élève au-dessus des choses de la terre: ce sont la pureté et la simplicité.

Imitation de Jésus-Christ.

Ne méprise pas ta situation: c’est là qu’il faut agir, souffrir et vaincre.

H. J. Amiel.

 

Avez-vous de l’ambition?—Non? Eh bien, ayez-en! Mais il faut vous dire laquelle, car toutes ne sont pas bonnes. Je vais d’abord, au risque de vous étonner ou de vous froisser, vous décrire l’ambition vulgaire. De très vieilles gens m’ont conté qu’il est bon de secouer les jeunes arbres.

Pour le commun des hommes, l’objet de l’ambition, c’est de s’élever. S’élever, devenir autre chose que ce qu’on est, se séparer de son milieu, se déraciner de son sol. S’élever, afin d’être plus grand que ceux qui vous entourent, de les dépasser d’une tête, d’une coudée, de plus, si possible. Se distinguer. N’être pas comme le premier venu. Se nourrir, se vêtir, parler autrement que tous. Se faire remarquer enfin, ne fût-ce que par un signe, un galon, un bout de ruban. Cela commence sur les bancs de la classe, où le but est d’être premier, et cela continue à travers toute la vie. C’est absurde.

A quoi cela vous avance-t-il, vous, d’être premier, plus riche, plus surprenant par votre costume ou vos insignes, si la personne humaine qui s’est enveloppée sous ces dehors brillants n’a pas de valeur en elle-même? Or les ambitieux sacrifient le fond à la forme. Plus ils s’enflent, plus ils sont creux et vides. Je les vois, en général, oublieux de leurs commencements, honteux de leur pauvreté primitive, du travail humble où ils ont débuté. Plusieurs cachent leur origine, n’aiment pas qu’on leur parle de leurs parents, parce que ce sont gens simples dans une condition obscure. Ils ont des âmes de déserteurs. Si c’est à ces sentiments-là que leur ambition les conduit, cela seul suffirait pour les condamner. Mais elle est en outre puérile, sotte, vaine, superficielle, et, par-dessus tout, inhumaine.

Est-il humain de faire consister son bonheur à s’élever au-dessus de l’homme et à l’humilier, voire même à le fouler aux pieds? Est-il humain de n’attacher de prix à ce qu’on possède que si l’on est seul à le posséder? Quelle est cette façon d’être un homme qui ressemble si fort à la façon d’être un loup? C’est ainsi qu’on arrive à considérer la vie comme une curée où des fauves s’arrachent le plus gros morceau à coups de dents et à coups de griffe. Le plus fort alors et le plus vaillant est celui qui sait le mieux mordre les autres et tirer à lui. Et lorsqu’il a bien travaillé, c’est-à-dire bien déchiré et ensanglanté ses voisins, il est proclamé premier, et les autres l’envient. Ils voudraient bien être à sa place.

Serait-ce là la force de l’homme et sa grandeur? Fi donc! En ce cas-là, je ne veux pas être grand. Ce concours, son enjeu, les concurrents, les procédés, tout cela me répugne également. En vérité, si c’était là la vie humaine: se disputer et s’entre-dévorer pour la richesse, le pouvoir, les distinctions, j’aimerais mieux être mangé le premier pour ne plus voir un pareil spectacle.

Mais il y a une autre vie. Je vous la désigne comme but de votre ambition. Elle a pour qualité dominante la simplicité. Autant la première comporte de lâchetés, autant celle-ci développe la générosité et convient aux cœurs vaillants.

La simplicité consiste dans le manque d’apparat de l’existence extérieure. Elle résulte de la conviction que la vraie grandeur est au-dedans de l’homme. Devenir meilleur, plus juste et plus fort, c’est en cela que consiste tout le progrès, auquel il doit aspirer. Celui qui sait cela, reste simple. Il ne lui vient pas à l’idée de vouloir dominer ou écraser autrui, parce qu’il sait que c’est la pire manière de s’avilir.

Il est persuadé que la science des sciences est celle de bien vivre. Bien vivre est difficile partout, et partout méritoire. De même qu’en peinture un tableau qui représente une gardeuse d’oies, un mendiant, un infirme, peut avoir la même valeur artistique qu’un autre tableau qui représente, avec un talent égal, une madone, un héros, une femme vraiment belle,—de même telle noble vie de bûcheron ou de balayeur a la même valeur morale que telle noble vie de savant ou d’homme d’état. Peu importe la situation sociale: de tous les degrés de l’échelle, on peut se proposer pour objet la dignité humaine et la grandeur morale; de tous les degrés de l’échelle, à y regarder de près, la distance à parcourir est la même. Ce qui fait la valeur d’une pièce de monnaie, c’est le métal; ce qui fait la valeur d’un homme, c’est la substance plus ou moins précieuse qui constitue son être moral.

Celui dont la fibre morale est vraiment fine et résistante sera ce qu’il doit être, quelle que soit sa situation, et il songera moins à modifier celle-ci qu’à en bien remplir les devoirs. Il saura, selon l’occasion, commander sans orgueil ou obéir sans platitude. Ce sont les mêmes qualités qui font le bon maître ou le bon serviteur, le bon chef ou le bon soldat. L’un comme l’autre est, avant tout, un homme, et il sait ce que ce nom implique. Celui qui ne sent pas cela n’est rien nulle part, et celui qui le sent est partout l’égal de tous.

Voilà ce que j’appelle la simplicité du cœur, d’où naît la simplicité de la vie, des goûts, des mœurs. Cette simplicité est en même temps la plus haute dignité, la noblesse la plus authentique, la plus grande force.

L’homme simple ne veut pas s’élever en s’arrachant de sa souche, en se singularisant, en échappant à la loi commune. Il sait trop bien que la force nous vient par les racines. Il reste toujours en contact avec le robuste sillon populaire dont nous sommes issus, avec la vie normale et sans complication.

Il ne raffine ni sur sa table et son ameublement, ni sur son langage et ses idées. S’il lui a été donné de s’élever de quelques degrés, il se glorifie de celui dont il est parti plutôt que de celui où il est arrivé, et son plus grand honneur c’est son humble origine. Par le cœur, il reste toujours auprès des petits. Il n’oublie pas, il est fidèle et garde le contact.

Soyez sûr qu’il a quelque part, dans son habitation, un coin où sont les vieux souvenirs, les plus chers de tous, et qu’il a conservé quelques habitudes patriarcales auxquelles rien ne le fera renoncer. C’est là sa force, sa santé, sa joie, le secret de son ascendant sur autrui.

Quand il commande, il est sûr d’être obéi, car il a le charme; et s’il commande des choses difficiles, on sait que ce n’est pas parce qu’il en ignore la portée et les peines qu’elles vont coûter, mais parce qu’il les a accomplies le premier et les accomplirait encore.

Rien ne rend un homme plus grand que cette noblesse intérieure sous l’aspect le plus simple. Ce sera l’éternel honneur des grandes démocraties d’avoir fourni des exemples nombreux de ces vies admirables. Et la vérité que de telles vies proclament est si évidente, que même dans les sociétés fondées sur l’absolutisme et plus adonnées que d’autres à l’étalage des distinctions extérieures, il n’y a jamais eu de puissance durable, d’influence personnelle, de pouvoir sur les âmes, que là où s’est rencontrée la simplicité.

Tous les caractères vraiment grands sont demeurés simples par quelque endroit.

Ne vaut-il pas mieux s’orienter vers ces hauteurs que de se laisser entraîner dans les ornières où grouille la cohue banale?

Les dangers qu’il y a à courir sur les chemins de l’ambition vulgaire sont de ceux qu’il faut signaler à tous; aucune classe de la société n’en est exempte. Car il ne suffit pas d’être de condition modeste pour aimer la simplicité, et l’on peut être de condition élevée sans se plaire dans le faste. C’est l’esprit qui importe. Je connais des gens fort riches qui sont très simples, nullement jouisseurs ni orgueilleux, et je connais des pauvres qui ne rêvent que grandeurs, vie commode et plaisirs. Rien n’égale leur mépris pour la simplicité. Ils l’ont en horreur. La haine du travail est leur passion, et si quelque chose leur déplaît dans la vie des jouisseurs fortunés, c’est de n’être pas eux-mêmes à la place de ces gens-là. Pour y arriver, ils feraient n’importe quoi.—Malheur à celui dont s’empare cet idéal de vie molle et énervante qui ne consiste qu’en spectacles étranges, en sensations «troublantes», en «chatouillantes» excitations. La gangrène morale le ronge et le désagrège lentement, dissolvant toutes les forces vives qui sont en lui. Bientôt il arrive à confondre le bien avec le bien-être, et à considérer toute privation et tout effort comme une honte. De là à se vendre pour un peu de richesse ou de plaisir il n’y a qu’un pas. Graine d’esclaves, que tout ce monde de coureurs affolés, rués derrière le char de la fortune pour ramasser les miettes qui en tombent. Peu importe d’où ils sortent, quels sont leurs noms, leurs rangs, leurs opinions et leurs croyances: il n’y a qu’un mot pour les désigner tous: c’est la lie de l’humanité.