Vaillance
Chapitre X
LA GAITÉ
Vous irez devant vous,—non sans buter aux pierres, Non sans meurtrir vos pieds aux ronces du chemin, Mais vaillants, refoulant vos pleurs sous vos paupières, Et,—la plume, ou l’outil, ou le glaive à la main, Le cerveau toujours clair, le cœur toujours humain,— Ayant contre la vie à certains jours méchante L’idéal qui sourit et la muse qui chante!
François Fabié.
Pour rien au monde je ne voudrais froisser ceux qui pleurent. Je préfère pleurer avec eux. Je sais trop ce que l’humanité doit à la douleur sacrée, pour éprouver vis-à-vis d’elle d’autres sentiments que ceux qui s’expriment à genoux et les mains jointes. Ceci entendu, je vais pouvoir dire librement tout le bien que je pense de la gaîté, et rompre quelques lances contre ses ennemis.
*
Je me représente le bien avec un visage souriant, animé par une sérénité intérieure qui se fait jour au travers de toutes les rugosités de la surface, et même des plus rudes épreuves.
Et le mal m’apparaît morose, ayant au front une ombre qui ternit ses joies même les plus brillantes. Il me répugne de faire porter au bien la livrée de la nuit, et de le vêtir de noir. Le noir est la cocarde du pessimisme, le drapeau du néant. Aussi je me méfie des moralistes ternes et de tous ceux qui annoncent le bien avec une mine sinistre. Je les compare à des balais couverts de poussière, qui ternissent ce qu’ils veulent purifier.
Et ce que je dis des moralistes, je le dis de tous ceux qui s’appliquent à la bonne vie. Quittez tout air sombre! N’est-il pas juste que la belle humeur des braves gens rende un hommage perpétuel à la splendeur du bien?
Singulière façon d’honorer le devoir, que de sembler le traîner par la vie comme un fardeau, au lieu de s’en orner comme d’une couronne. Une figure allongée et morne pourrait faire croire que vous manquez de confiance dans la victoire finale du bien, ou encore on pourrait y lire le regret des distractions mauvaises et des plaisirs défendus que vous avez sacrifiés.
Vous avez mille bonnes raisons pour laisser transparaître l’idéal qui vous anime, même au travers de vos plus graves soucis.
J’aime par-dessus tout la gaîté vaillante, celle qui sait accomplir les grandes choses en souriant et en chantant, cette gaîté de soldat qui fait bonne mine à mauvais jeu, assaisonne d’un bon mot la maigre gamelle, le gîte trop primitif, les intempéries des saisons, et fait le coup de feu en fredonnant les airs du pays natal. Voilà qui engage, voilà qui enflamme! En vérité, quand on voit les gens y aller de cet entrain endiablé, on n’a qu’une envie: s’élancer à leur suite et les imiter. Je ne sais pourquoi cette disposition d’âme m’attendrit en même temps qu’elle m’électrise.
C’est peut-être parce que je l’ai vue souvent à l’œuvre dans les plus pénibles moments.
Voici une famille dans l’angoisse à cause d’une opération grave que va subir un de ses membres. L’heure est venue. Les médecins sont arrivés. Ils s’approchent du patient. Les trouverez-vous gens légers et de peu de cœur, s’ils se dérident; si, pour un moment, ils surmontent et la lourde atmosphère d’angoisse qui pèse sur la maison, et leur propre anxiété, et les nombreuses préoccupations qui les assiègent; s’ils vont à leur malade avec des sourires, des paroles réconfortantes, de la bonne humeur, enfin! Direz-vous que ce sont là des médecins endurcis qui ne s’intéressent pas au pauvre être dont ils vont sonder et meurtrir les chairs? Non, vous penserez qu’ils font bien, et vous leur saurez gré de leur gaîté comme d’une bonne action.
Dans la famille, quand les relations sont tendues, les volontés opposées, et qu’un orage est sur le point d’éclater, en voulez-vous à celui qui, déridant son front et traitant délicatement et avec le sourire aux lèvres des questions brûlantes, arrive à éviter une explosion?
Un jour, après une petite matinée donnée par des jeunes gens, deux très vieilles femmes, pauvres et vraiment malheureuses, vinrent me remercier, les larmes aux yeux, disant: «Nous avons ri de si bon cœur. Voilà des années que cela ne nous était pas arrivé. On a tant de mal à vivre, et l’existence est si dure!»—Ce jour-là je compris que, parmi les bienfaiteurs de l’humanité, il fallait ranger Molière et Labiche, et ceux qui savent, comme eux, faire sourire quelquefois les pauvres mortels qui pleurent si souvent.
Au fond, la gaîté est un triomphe: le triomphe de l’esprit sur ses entraves. C’est un beau rayon de soleil en un jour d’orage; une heureuse messagère qui vient pour dire que tout n’est pas fini, qu’au fond il reste de l’espérance, et qu’il en restera toujours et malgré tout.
Faisons comparaître ici les trembleurs, les plaintifs et toute la lignée des grincheux qui réclament le monopole du sérieux, et ne nous en servent que la caricature! Que font ces gens-là? Ils enveniment les questions, ils empirent les situations. Ils augmentent le mal par leurs murmures et leurs cris. Ils se noient sur la terre ferme. Ils mettent du sable dans les rouages où la gaîté met de l’huile. Quand les gens de cet acabit se trouvent ensemble dans une situation pénible, au lieu de s’entr’aider, ils accusent tout le monde, instrumentent contre les hommes et contre Dieu, et finissent par se mordre les uns les autres. Oh les ridicules personnages! et qui se croient si importants! Il y a des jours où l’on dirait que le monde a été créé pour les contrarier, et que les trois règnes de la nature sont une machination ténébreuse contre leur bien-être. «Ces choses-là n’arrivent qu’à nous! C’est un fait exprès.» Dans toutes les situations où ils se trouvent, ils se croient déplacés. Quel bien et quelle figure ne feraient-ils pas ailleurs! à d’autres postes, avec des compagnons mieux choisis et plus dignes d’eux! Ils ne savent être ni riches, ni pauvres, ni bien portants, ni malades, ni tristes, ni joyeux. Leur contact est épineux comme celui des hérissons, et ils se prennent pour de pauvres victimes, pour des parias dont chacun fuit l’approche.
Jeunes gens, ne les imitez pas! Cet esprit-là est le pire coupe-jarret. Non seulement il est improductif, mais il stérilise tout autour de lui.
La gaîté, voilà ce que je vous recommande. Celle-là sait être à l’aise partout. Elle est «débrouillarde», entreprenante, liante. Sans doute, elle voit les obstacles. Elle n’a rien de commun avec la plaisanterie à jet continu, ni avec l’optimisme béat ou le contentement naïf des gens repus, qui semble dire: «Mes amis, j’ai mangé à ma faim et bu à ma soif, que l’univers soit en liesse!» Mais si la gaîté voit les obstacles, elle sait les vaincre. Elle connaît plusieurs chemins, ne marchande pas sa fatigue, ne se laisse pas décourager par les peines perdues, et connaît l’art difficile de recommencer.
C’est un devoir pour chacun de se maintenir dans un état moral qui lui permette de faire face aux exigences de la vie. S’appliquer à sa récréation corporelle et spirituelle est non seulement chose permise mais chose prescrite. Il faut bien qu’on renouvelle quelquefois l’huile de sa lampe et qu’on en frotte les verres, autrement ce serait bientôt fini d’éclairer. Le délassement, le plaisir, les bonnes distractions de tout genre, ne rentrent pas dans la catégorie du superflu, où les utilitaires les caseraient volontiers, mais dans la catégorie du nécessaire. Il est mauvais qu’un homme s’applique à son labeur jusqu’à y perdre l’entrain et la joie, si bien qu’il se rende incapable de continuer. Sachez entretenir vos moyens; arrêtez-vous quelquefois pour vous remettre en route d’un pas plus ferme; reculez pour mieux sauter. Apprenez l’art de vous amuser et de réjouir les autres, c’est un des plus doux privilèges de l’humanité.
Et ne vous laissez pas inspirer de scrupules par les gens qui ont la vertu triste, qui ne savent ni rire de tout cœur, ni chanter à pleine poitrine, ni redevenir enfants pour une heure, en mettant au clou l’appareil gênant des conventions mondaines. Cultivez la joie sans arrière-pensée: c’est une source de force que Dieu a créée pour les braves cœurs. Autrement il faudrait admettre que toutes les bonnes choses, tout ce qui sourit, ce qui détend les nerfs, purge la bile et clarifie les idées, serait fait pour les méchants, les oisifs, les gens de mauvaise vie qui en abusent, et qui dégradent tout ce qu’ils touchent.—Penser ainsi n’est-il point absurde? La gaîté est le secret des vaillants, et une de leurs récompenses. Eux seuls, après tout, la connaissent véritablement, étant seuls dignes de la connaître.