Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 16 sur 25

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Vaillance

Chapitre XIV

LE COMBAT

Ich bin ein Mann und trage ein Schwert. (Je suis un homme et je porte un glaive.)

Hauff.

J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi.

Saint Paul.

 

Nous avons signalé quelques-unes des sources de l’énergie. Son emploi est suffisamment indiqué dans sa nature même, telle que nous avons essayé de l’esquisser. Mais il n’est pas inutile d’ajouter quelques remarques sur ce sujet.

L’énergie est destinée à l’action. C’est là son élément. Elle vit par l’action et pour l’action. Et comme il est impossible que l’homme agisse, sans agir dans un sens déterminé, soit pour le bien, soit contre lui, l’action prend inévitablement le caractère de la lutte. Tout acte est un acte de combat. Le mot de combat est un de ceux qui reviennent le plus souvent sur les lèvres de nos contemporains. Les uns l’acclament, les autres le maudissent. Nous allons essayer de nous frayer un chemin entre ces tendances extrêmes.

Supprimer le combat, c’est impossible. La vie est un combat. Tant qu’elle durera, le combat durera. Il n’y a pas à sortir de là. Nous conseiller de ne pas combattre, c’est nous engager à abdiquer et à déclarer que la vie est mauvaise. Mais il y a combat et combat. Dire que le combat se fait pour la vie, et entendre par là l’existence matérielle, c’est affirmer du même coup que la vie est le bien suprême. Or cela peut être vrai pour l’animalité: pour elle, le grand mal est de périr, le grand bien de se conserver. Mais pour l’homme, le bien suprême n’est pas sa vie; autrement, comment expliquer que les meilleurs d’entre nous soient précisément ceux qui sacrifient leur vie à des biens qui pour eux ont plus de prix que la vie même? Comment expliquer qu’il y ait, pour n’importe quel homme, des circonstances où il est lâche de tenir à la vie? Comment expliquer que, pour l’humanité, la crainte exagérée de la mort soit une source de servitude et d’avilissement? Comment expliquer le respect du fort pour le faible, cette base de tout l’esprit moderne? Comment expliquer la haine invincible de la partie la plus noble de l’humanité pour la violence, la tyrannie, les spoliations? On ne détruira pas ces faits. Et en face d’eux, il est impossible de dire que la loi de l’humanité soit ce combat inférieur et brutal pour l’existence matérielle qu’une observation incomplète a fait prendre pour la partie essentielle du drame de l’histoire. Le combat suprême d’un être se fait pour son bien suprême, et, pour l’homme, le bien suprême n’est pas la vie, c’est la justice. Le grand et bon combat, c’est le combat pour la justice. Tout autre combat n’est qu’une image imparfaite de celui-là.

Pour parler de la guerre proprement dite, j’ajouterai: Il est rare que les choses humaines, et surtout les grands conflits, se présentent avec un caractère absolu de bien ou de mal; mais on peut toujours affirmer ceci:

La qualité d’une guerre dépend de la quantité de force morale et d’idéal qui s’y trouvent tissés dans la trame des nécessités et des intérêts matériels.—C’est un combat inférieur que celui qui se livre pour des sacs de riz, des mines d’or ou de charbon, des intrigues politiques. J’aimerais mieux me battre pour le Saint-Sépulcre. Il y a plus de grandeur morale dans les croisades que dans la plupart des entreprises très positives qu’on a coutume de décorer du nom de grandes guerres. On peut remuer des centaines de mille hommes, dépenser des millions, détruire et saccager des villes, mettre en œuvre toutes les ressources matérielles et morales dans des conflits gigantesques, sans qu’il y ait autre chose à l’origine que des motifs misérables. Il faudrait plutôt appeler grande guerre, celle pour laquelle on peut s’enthousiasmer, et dans laquelle sont en jeu les biens pour lesquels l’homme peut souffrir et mourir sans se dire: à quoi bon? Quand on marche à la mort, le moins qu’on puisse demander est de savoir pourquoi. Or cette satisfaction manque très souvent. Que de combats qui ne valent pas le sang qu’ils coûtent! Et si l’on ne pouvait pas se dire qu’après tout ils ont quelquefois empêché l’énergie de s’endormir, et fourni à quelques-uns l’occasion de donner des exemples précieux de vaillance et de dévouement, ces combats nous laisseraient sans consolation. Je ne dis pas cela pour polémiser contre la guerre en général. Mon but est de faire sentir seulement que ce vocable désigne des choses très diverses, qu’on ne peut ni condamner ni approuver en bloc. Ce qui m’affecte péniblement dans les polémiques ordinaires contre la guerre, c’est leur arrière-pensée utilitaire; c’est aussi la description effrayante des souffrances de tout genre que la guerre traîne après elle. Ce n’est pas le sang, ce ne sont pas les blessures, les morts, l’effroi et les calamités indicibles, qui font d’une guerre un mal. Car lorsque tout cela est enduré pour la justice, la liberté de conscience, l’intégrité nationale, qui donc oserait reculer? Quelles hécatombes ne valent mieux que l’ignominie de l’esclavage accepté par crainte de la souffrance? Quelles horreurs des champs de bataille égalent celles de la paix à tout prix?—Il ne faut pas venir non plus nous faire désirer la paix pour des raisons utilitaires. Ce n’est pas parce qu’elle coûte cher qu’une guerre doit être répudiée. Chacun sait que les meilleures choses sont aussi presque toujours celles qui coûtent le plus. Les raisons utilitaires sont de très mauvaises raisons. La fin de la morale utilitaire est la bassesse, la corruption et la fange. Le sang vaut mieux que la boue.

Je sais tout le mal qu’on peut légitimement dire de la paix armée, je connais les tares profondes qu’a toujours engendrées le militarisme. Mais la question ne se réduit pas à cela. Qui nous dit que cet âge utilitaire n’ait pas enfanté malgré lui, dans ses institutions militaires, son propre contrepoids? Notre société actuelle serait-elle capable de créer une école de discipline, d’abnégation, une tradition d’impersonnalité comparable à l’armée? Qui sait si, à ce degré de moralité toujours assez inférieur où nous vivons, les nations ne sont pas appelées à se surveiller et à s’entraîner pour se garantir contre le sommeil et la pourriture? La paix internationale viendra quand le monde en sera digne; elle ne ferait peut-être, à l’heure présente, que hâter l’universelle décadence. Quoi qu’il en soit, nul ne me contredira si j’affirme que parmi les plus belles figures de l’humanité il faut compter celle du soldat. Lorsque saint Paul veut dépeindre le chrétien armé pour la justice, il emprunte tous ses termes à l’équipement du guerrier, et le Christ lui-même, le grand lutteur pacifique, a dit: «Je suis venu apporter le glaive.»

Mais revenons à notre sujet qui est le combat, en prenant le mot dans son acception la plus générale: Tant qu’il y aura dans le monde, du mal, de l’iniquité, de la violence, tout homme digne de ce nom aura pour devoir de se lever pour les combattre avec toutes les forces dont il dispose.

C’est en vue de cette lutte-là que nous faisons tout le reste. Un bon soldat, soit qu’il mange, qu’il boive, qu’il dorme, qu’il endurcisse ses muscles, qu’il éclaire son esprit, qu’il entretienne ses armes, il le fait afin de mieux lutter.

Il ne lui est permis d’accomplir aucun acte qui diminuerait sa force. Et la grande question pour chacun est celle-ci: De quel poids pèsent mes actions dans la lutte pour la justice?—Un homme n’est complet que lorsqu’il est sous les armes.

Rien n’est beau comme le combat, quand c’est le bon, le vrai, le seul! que ce combat se fasse par le glaive, la parole, la plume ou sous toute autre forme. Car ici rien n’est indifférent. Ceux qui sonnent du clairon, ceux qui veillent à l’approvisionnement, accomplissent leur fonction dans la guerre aussi bien que la sentinelle qui monte la garde, ou le capitaine qui commande l’assaut. La plus belle forme de la solidarité humaine est une lutte organisée où chacun occupe son poste et fait son devoir; où le chef et le soldat se confondent dans une action unique!

Oh! la belle et vaillante guerrière que l’humanité sous les armes, pour la justice, la vérité, la liberté, tous les biens qui valent qu’on se donne pour eux! Oh! l’école sublime où tant de vétérans et de compagnons d’armes, unis à travers tous les temps et toutes les nations, enseignent la même discipline, le même dévouement, et supportent fièrement les mêmes misères sous le plus saint des drapeaux!

Devrait-il être nécessaire d’ajouter que le caractère indélébile du grand et bon combat, et le signe distinctif de ceux qui s’y enrôlent, est la loyauté, la droiture, la courtoisie? Il importe de distinguer la cause de ce parfait chevalier, qui est pour moi l’idéal de l’homme, d’avec celle de tous les flibustiers, de tous les énergumènes, de tous les brigands de la plume ou de l’épée. A bas les armes louches, à bas la fourberie! Je confesse avec une tristesse infinie que la loyauté et la courtoisie disparaissent tous les jours davantage de nos combats. La cause en est facile à discerner. C’est l’esprit de parti et non l’esprit de justice qui nous anime. C’est pour cela que la principale vaincue, dans presque toutes nos luttes, c’est la justice. Je conjure tous les jeunes gens, qui comprennent la nécessité de la bonne guerre, de purifier avant tout leurs armes et leurs intentions. C’est un crime de croire que tout soit permis à la guerre, guerre de nations ou guerre d’idées.

Pour défendre bravement sa patrie, il n’est pas nécessaire d’avoir pour l’étranger le sentiment qu’on a pour les bêtes fauves, et d’oublier qu’il est un homme. Celui qui est animé de ces sentiments sauvages est d’ailleurs exposé à les tourner contre quiconque est son adversaire, même à l’intérieur de son pays. C’est un aveugle et un fanatique prêt à traiter ses compatriotes avec la même brutalité que l’ennemi extérieur. Aucune nation n’est honorée d’être défendue par des brutes: cela la déshonore au contraire, et l’affaiblit. Le fanatisme est comme ces explosifs dangereux qui tuent presque aussi souvent ceux qui les manient que ceux auxquels ils sont destinés.

Dans le conflit des idées, il en est exactement de même.

Vous êtes persuadé d’être dans la vérité, et vous attaquez des erreurs que vous croyez dangereuses, en philosophie, en politique, en morale, en religion? Vous faites bien. La pire attitude de l’esprit est celle qui consiste à penser que le pour et le contre, dans ces questions-là, se valent, et que les gens intelligents ne se battent pas pour des idées. Mais gardez-vous de penser que le choix de vos moyens soit indifférent, et que vous puissiez, sans danger, faire flèche de tout bois. Quand on combat pour la vérité, on se doit à soi-même et à la cause que l’on veut défendre, de mettre un scrupule entier dans tous ses procédés. Et il ne faut jamais être plus consciencieux que lorsqu’on attaque avec une grande énergie. Le chirurgien désinfecte ses instruments avant de s’en servir.

Je considère comme un malfaiteur quiconque défend sa foi politique, sa croyance religieuse ou morale, sans respecter ses adversaires. Les ruses, les calomnies, les traquenards, les indélicatesses, par lesquels on essaye de servir une cause, la compromettent toujours. Voilà le secret de l’impuissance de tant de causes, bonnes au fond. Ce sont leurs partisans qui les perdent, parce qu’ils combattent avec des armes déloyales. On en arrive à transformer une société en une mêlée confuse où des adversaires sans scrupule s’exterminent les uns les autres, se salissent, s’avilissent, sous prétexte de servir le bien, la liberté, la justice, la conscience. Qui nous délivrera de l’esprit de parti, virus pestilentiel plus dévastateur que les fièvres pernicieuses et la rage?

 

*

 

Un mot de réconfort maintenant pour les lutteurs pacifiques dont le cœur est troublé par le train de guerre perpétuel où ils se croient jetés. Ils déplorent, ceux-là, qu’il faille toujours, quoi que l’on fasse, être l’adversaire de quelqu’un. Encore si cet adversaire était tel, invariablement, qu’il fût possible de l’attaquer et de le frapper sans regret! Mais souvent il est respectable. Souvent il nous tient de près par les liens du sang ou de l’amitié. Qu’il est dur de lutter contre ceux qu’on aime, qu’on admire!

Voici ce que je dirai à ces cœurs blessés: Soyez heureux! Vous vous trouvez dans une des situations les plus favorables à la réalisation du bien. Les sentiments que ces adversaires vous inspirent vous aident à lutter avec toute la probité dont vous êtes capables, et à fournir à ceux qui ont les yeux sur vous l’exemple de ce qu’il y a de plus rare: un conflit loyal. Ce n’est pas vous qui avez créé le monde, ce n’est pas vous qui avez fait du combat la loi de tout progrès. Vous ne voyez ni assez haut ni assez loin pour saisir l’ensemble. Accomplissez le devoir immédiat. Il se peut que vous attaquiez des gens qui ont raison de se défendre, et qui seraient coupables s’ils se mettaient d’accord avec vous par une capitulation. Leur devoir est de résister, le vôtre de monter à l’assaut.

Il n’y a là ni contradiction ni matière à sophisme. Qu’on ne dise pas: ils ne peuvent pas avoir raison tous les deux. Sans doute, si un homme prétendait soutenir en même temps deux thèses opposées, il ne serait qu’un dilettante (j’ai presque dit un «fumiste»). Mais que deux hommes soutiennent avec le même droit des idées et des intérêts opposés, cela est non seulement possible mais nécessaire, et rien n’est plus profitable à la justice comme à la vérité. On est bien placé pour arriver au vrai, quand on lutte contre un ami, et qu’aucun fiel ne risque d’empoisonner les armes. D’ailleurs, tout en se combattant, on poursuit, au fond, deux parts différentes du même travail. Et ainsi la tristesse se change en consolation. Il vaut mieux que deux causes opposées, mais destinées à se compléter dans une unité plus élevée, soient soutenues par des hommes aussi convaincus que bienveillants, aussi fraternels que résolus. Ne craignez pas qu’ils fléchissent ou se défendent mollement parce qu’ils ne peuvent se haïr. La cause est en bonnes mains. Elle sera mieux servie que par des enragés qui l’oublieraient bien vite pour se traiter de Turc à More et traîner leurs drapeaux dans l’ornière vaseuse des personnalités.

J’ai trouvé quelquefois une grande douceur à prendre, sur ce sujet, une très simple leçon de choses, que nous fournit la première horloge venue. Regardez-la bien, cette horloge: c’est la lutte organisée et perpétuelle entre le ressort, qui n’a qu’une fonction, se détendre, et le balancier, qui en a une contraire, s’arrêter. Si le ressort était livré à lui-même, il se détendrait tout d’une fois. Quant au balancier, sans le ressort, il s’arrêterait et ne bougerait plus. La force motrice de l’un a besoin de la force d’inertie de l’autre, et réciproquement. C’est du jeu régulier de ces deux forces en lutte que résulte la précision admirable de ce mécanisme. Que de fois, en interprétant ce fait si simple, me suis-je dit: Quand nous luttons pour l’autorité et la liberté, pour l’intégrité individuelle et la solidarité, pour la science et la foi, pour la propriété et le droit des plus misérables, faisons-nous autre chose que d’imiter ce mécanisme?

Ainsi la lutte entre les classes, qui fait gémir les uns et exulter les autres, doit devenir, si elle est pénétrée du bon esprit, une collaboration pour la justice sociale. Que chacun soutienne son droit, se fasse l’interprète des nécessités qui résultent de sa fonction, des besoins que sa situation particulière lui fait le plus vivement sentir, et, à condition qu’on y mette un peu de bonne volonté, l’entente sortira de l’opposition loyale.

Chaque homme, chaque tendance de l’esprit, chaque nation a son rôle, son mot à dire dans le monde. C’est pour cela qu’ils sont venus. Parmi ces forces diverses, les unes sont destinées à aller de l’avant. Si elles étaient sans contrepoids, elles iraient si vite que tout se détraquerait. La société deviendrait semblable à une pendule qui radote. Les autres sont destinées à être les freins, à ralentir et régulariser le mouvement. Mais si elles agissaient seules, tout s’arrêterait. C’est pour cela que, bon gré mal gré, elles sont obligées de lutter l’un contre l’autre, disons plutôt de travailler ensemble, car leur lutte est la vie même des sociétés. Dans cette lutte, comme dans tout autre combat, il y a des risques à courir, des biens à perdre, des blessures, des souffrances, des sacrifices; c’est pourquoi je tiens à terminer ce chapitre par la déclaration que voici: Une seule chose me paraît encore plus belle que de frapper des coups pour la justice: c’est d’en recevoir.