Vaillance

Charles Wagner · Chapitre 2 sur 25

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Vaillance

A Mon Jeune Lecteur

Je te connais comme si j’étais toi. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour me revoir, à ton âge, vivre, espérer, chercher, aimer, m’égarer.

Admets donc qu’en prenant ce livre en main, tu rencontres un compagnon de quelques années plus vieux que toi. Il est ce que tu es, avec un peu plus d’horizon et de maturité. Il s’intéresse tant à toi que, pour mieux pénétrer dans ton intimité, il deviendrait volontiers à certaines heures la table à laquelle tu écris, l’enclume sur laquelle tu frappes, l’arbre sous lequel tu t’assieds pour songer ou pleurer.

Ces lignes n’ont été écrites pour aucune classe particulière de jeunes gens. Je me suis efforcé de parler surtout de choses communes à tous, étant de jour en jour plus convaincu, que ce qui fait l’homme est identique partout. Toutefois je n’ai pu m’empêcher de penser plus spécialement à ceux dont le matin est sombre et la jeunesse rude.

Dans le récit idéalisé qu’il a fait de sa vie, Gœthe déclare que «Ce que l’on souhaite dans la jeunesse, on le possède en abondance dans la vieillesse.» Parole étonnante et qui semble jeter un défi à la réalité. Mais, à y regarder de près, il n’en est point ainsi. L’homme, en effet, s’applique avec ardeur à la poursuite de ce qu’il souhaite, et, que son but soit bon ou mauvais, il est rare qu’il ne finisse pas par l’atteindre en partie. Notre vie à la longue s’imprègne de notre idéal. Nul ne saurait donc veiller avec trop de soin à la direction de ses désirs. Ce qui nous fait le plus défaut dans la jeunesse, c’est de savoir ce qu’il convient de désirer. Désirer les choses vaines c’est prendre un feu follet pour nous indiquer la route. Combien sommes-nous à errer de la sorte derrière des lueurs vacillantes qui promettent le bonheur et conduisent aux marécages?

Je voudrais te faire désirer les choses réelles, qui valent la peine d’être aimées et conquises au prix de nos efforts. Or parmi toutes ces choses, il n’en est aucune de comparable à l’énergie. L’énergie est la vertu même, et par vertu j’entends toute force qui stimule en nous et dans les autres, la vie, la joie et l’espérance.

L’histoire héroïque de la vieille Grèce nous parle d’un jeune homme élevé parmi les femmes, vêtu d’habits féminins et auquel, par une sollicitude trop timorée, on voulait cacher à jamais sa qualité d’homme. Mais un jour quelqu’un sonna près de lui de la trompette guerrière. Aussitôt tous les artifices de son éducation efféminée tombèrent, et son âme vraie se réveilla.

L’existence banale a le plus souvent pour effet de nous faire oublier qui nous sommes. Elle nous couvre, selon l’occasion, d’oripeaux étincelants, ou de haillons sordides, également indignes de nous. Mais il est des accents qui réveillent l’âme. Puisse ce livre remplir cet office auprès de toi.

Je voudrais te faire entendre une sonnerie de clairon qui te mît la poitrine en feu. Je voudrais te faire faire ce beau rêve de force, de bonté, de virilité sacrée, après lequel il n’est plus possible de se complaire dans les plaisirs énervants ou de s’abandonner à un découragement stérile.

Pour toi, comme pour ceux qui t’aiment, il faut souhaiter que mon désir s’accomplisse! Et maintenant j’implore toutes les lumières et toutes les puissances d’en haut, pour qu’il me soit donné de te dire des paroles de vie.

C. WAGNER.

Toussaint 1893.