14 Juillet
Un Représentant du Peuple
L ES NUAGES giflent le ciel. Le vent siffle par les rues, se tortille sous les toits, et fait de grandes écharpes de poussière. On cligne des yeux, on respire derrière un pan de veste. Une immense excitation a gagné les faubourgs, on craint les régiments royaux qui encerclent Paris, on se souvient de Réveillon, des trois cents morts ; on ne veut plus se laisser faire. Certains racontent que le prince de Lambesc fond sur l’Hôtel de Ville. Il faut des armes et de la poudre pour se défendre. Et, sans cesse, de nouveaux groupes d’ouvriers et d’artisans, d’hommes et de femmes, franchissent la porte Saint-Antoine. On parvient comme on peut à se glisser par le chemin de l’Avancée. Bock et les deux Boquet se font la courte échelle. Derrière eux, une femme leur demande ce qu’ils voyent. Toinette embrasse Bezou. Madeleine décoiffe Melot. Soudain, on s’écarte, une délégation de l’Hôtel de Ville avance au milieu de la foule. Les soldats repoussent les curieux. Trois hommes, Jacques Belon, officier de l’arquebuse, Charton, sergent aux gardes, et Billefond, sergent-major, tentent péniblement d’atteindre le premier pont-levis. Une loueuse de chaises amuse la galerie en les imitant. Il y a autour d’eux une grande multitude et ils ont bien du mal à se frayer un chemin ; on se moque un peu d’eux, on rit, on les bouscule gentiment. Voyant la foule immense qui suivait, le gouverneur de la Bastille leur fit savoir qu’ils ne pouvaient entrer que tous les trois, qu’il allait fournir quatre bas-officiers en otages. Enfin, la petite députation fut reçue.
Elle exigea poliment que de Launay retire les canons qui menaçaient la ville. On prétend que Bernard-René Jourdan de Launay était inexpérimenté, que sa défense fut mal préparée et qu’il montra beaucoup de faiblesse et d’indécision. Mais les jours précédant l’émeute, de Launay avait sérieusement renforcé les défenses. Il était aussi familier de la citadelle qu’il se peut ; fils d’un gouverneur de la Bastille, il serait même né dans ses murs. Sa fille ayant épousé le baron de Jumilhac, dont le père avait été, lui aussi, gouverneur de la forteresse, de Launay était apparenté à la Bastille doublement. Jusqu’à l’âge de neuf ans, il y avait vécu, il avait couru sur les tours, farfouillé ses caves et joué à l’équilibriste sur les affûts de canons. Il y avait passé toute sa petite enfance. Le 14 juillet 1789, il avait vécu à peu près vingt-deux ans dans la citadelle. Vingt-deux ans ! Ce n’était donc pas un bleu-bite.
Les canons sont retirés des embrasures. Le gouverneur invite la députation à déjeuner. Mais la foule ne se calme pas. On est montés sur les toits, on a grimpé sur les réverbères, et à propos des trois types entrés dans la Bastille, on commence à se poser des questions. Les gens parlent, disputent, argumentent. Les femmes distribuent du pinard ; parmi elles, un nom est resté, celui de Marie Choquier. Elle a vingt-trois ans, sa mère est marchande de vin à Laval, c’est tout ce qu’on en sait.
Chaque instant, la foule s’épaissit. Elle est de plus en plus dense. Les émeutiers des Invalides sont arrivés avec leurs fusils et réclament de la poudre. Une deuxième délégation se fraie difficilement un chemin. C’est la plus célèbre des quatre députations qui eurent lieu ce jour ; à sa tête, Thuriot de La Rosière, accompagné par deux soldats, Bourlier et Toulouse. Au pont-levis, Thuriot laisse ses deux gardes du corps ; un invalide le conduit auprès du gouverneur. Belon y était encore, il terminait un rafraîchissement. Thuriot et lui se saluèrent, aimables, puis Belon quitta la Bastille. Mais la foule avait jugé le temps long ; on le bouscula, lui demandant ce qui s’était dit, ce qu’il avait exigé ou obtenu, et comme ses réponses étaient confuses et que la foule était nombreuse, il fut un peu secoué. Un brave type, Ribaucourt, vint à son aide et parvint à le tirer de là. Ainsi se croisèrent, dans un petit ballet comique, les deux premières ambassades. Les gens de l’Hôtel de Ville souhaitent qu’on retire les canons afin de calmer les esprits ; mais de distribuer la poudre, il n’est pas question. Entre le peuple et qui s’en improvise l’émissaire, il existe aussitôt un fossé. Toute la Révolution est déjà là. La Plaine ou la Montagne. La Constituante ou la Convention. L’atermoiement ou la volonté populaire. Il est onze heures et demie du matin.
La délégation de Thuriot venait du district Saint-Louis-de-la-Culture. L’idée était de faire entrer une garde bourgeoise dans la place. Pour apaiser la foule, il voulut s’assurer que les canons avaient bien été retirés et n’étaient pas chargés ; il exigea de monter sur les tours. Le récit de cet épisode est le morceau de maître de Michelet, passage tourmenté, émouvant, où il exerce à merveille le pouvoir des larmes. Il invente un grand rôle, celui du parlementaire “sans peur ni pitié, ne connaissant nul obstacle”. D’après le grand historien, Thuriot incarne “le génie colérique de la Révolution”. Mais si tout cela emporte le lecteur, si le morceau est réussi et même tellement réussi qu’il résume à lui seul une certaine conception, humaine, sensible, de l’élan révolutionnaire ; si Jules Michelet parvient à faire de la députation de Thuriot de la Rosière le moment le plus éclatant de la journée, épisode emblématique qu’il dépose au centre de son dispositif littéraire, le nombril du 14 Juillet ; s’il nous enveloppe de mots, nous enivre de gloire, malgré le peu de conséquences qu’eut l’événement, s’il l’agrandit et le bedonne au point d’en faire une scène dantesque, un invraisemblable morceau de bravoure, c’est que, en un sublime tour de passe-passe, comme le diable transportant Jésus au faîte du Temple, il dresse la silhouette du délégué au-dessus du monde. Par un de ces grands envoûtements d’écriture, Michelet sépare le peuple, l’immense masse noire qui avance depuis le faubourg Saint-Antoine, de son représentant, qui devient le véritable protagoniste de l’Histoire.
Pourtant, après plus de deux heures, lorsque Thuriot de La Rosière sortit de la Bastille, on était bien loin de ce dithyrambe ; la foule le hua. Thuriot fut saisi au collet, des hommes armés de haches l’enveloppèrent. On criait contre lui. Bourlier et Toulouse, les deux fusiliers qui l’accompagnaient, étaient perdus dans la foule ; il fut un instant seul, tout seul. On le poussa, on l’interpella, on l’accusa. La tête dut lui tourner. Il avait alors trente-six ans ; électeur des députés du Tiers aux états généraux, s’il est assez grand orateur, homme de tribune et de salon, à la Bastille, en revanche, au beau milieu des petits artisans, des layetiers, des tailleurs, des chaudronniers, il n’est pas aussi à l’aise que sur une estrade. Et on le comprend, il a l’air d’un monsieur parmi ce petit monde. Ce n’est pas comme à l’Assemblée, lorsqu’après la chute de Robespierre, il tentera une conciliation entre montagnards et thermidoriens, ce ne sont pas des tractations de couloir qui peuvent le sauver ici, empoigné par un polisseur en marbre et un ouvrier des ports. Et Jacques Alexis Thuriot de La Rosière – lui qui sera député à l’Assemblée législative en 1791, proche de Danton, membre assidu du Club des jacobins, lui qui sera ensuite élu à la Convention, siégeant alors sur les bancs montagnards, et qui votera la mort de Louis XVI, lui qui participera en première ligne à la chute des girondins, qui entrera au Comité de salut public, mais rejoindra à l’automne le mouvement des indulgents condamnant la Terreur et, se faisant soudain plus discret, échappera à la charrette – quittera finalement la vie politique ; et longtemps après le 14 Juillet, bien longtemps après, il fera une belle carrière de magistrat ; si belle, qu’il deviendra avocat général à la Cour de cassation, puis le 15 mai 1813, sera fait chevalier d’Empire, par Napoléon. Et l’on peut se demander, un peu méchamment, certes, puisque les hommes incubent peut-être une part de leur futur dans de mauvaises déterminations qui parfois l’emportent, si ce jour-là, le 14 juillet 1789, il n’est pas déjà un peu d’argent à croix d’azur chargée en abîme d’une étoile à douze rais d’or cantonnée, à dextre, d’un œil ouvert – au lieu du bon soldat Bourlier –, et à sénestre, d’une balance de sable – à la place du fidèle Toulouse –, comme son armoirie le consacrera plus tard.
Mais retrouvons-le, esquinté par la foule, sans doute pris de vertige, se débattant, ne parvenant pas à sortir du passage dont on se disposait à fermer les grilles. À cet instant, nous sommes à des années-lumière du très beau récit de Michelet, du colosse fièrement monté sur la tour, qui passe la tête aux créneaux, et vers qui le peuple pousse une immense clameur. Thuriot marche en crabe, se protégeant le visage avec les bras, sa redingote est déchirée, une main l’attrape, les boutons de sa veste sautent, on lui arrache sa chemise. Maintenant, ses cheveux doivent être moins bien frisés que sur le médaillon où l’on peut admirer son profil, moins proprement ramenés sur les tempes ; il doit être tout ébouriffé, hirsute même. Et peut-être qu’il n’entend pas ce qu’on lui dit, comme bien des parlementaires après lui, il n’écoute pas, il ne saisit pas ce que veut cette foule, il n’entend pas ce qu’on lui hurle, car il a déjà sa petite idée, ses intérêts, ses opinions. Il n’imagine pas que la multitude puisse savoir quelque chose, désirer quelque chose, avoir raison même, et qu’après tout, c’est bien elle le souverain, ce sont ces bonnes femmes qui jacassent, ces crétins qui crient, ces gens qui l’empoignent et exigent des comptes.
À cette minute, Thuriot entend peut-être les marmots qui piaillent, les chiens qui aboient, les roues d’une charrette heurtant le pavé. Il rêve. Il n’est plus là. Il est déjà vieux, en exil, à Liège. Il se députe lui-même dans le néant. Il négocie avec le nuage d’étoiles qui lui ombre les yeux, avec les bourdonnements de son crâne, le cornement à son oreille. Le passé le submerge, il vaticine devant les ouvroirs de la cathédrale, à Sézanne, sa ville natale, étourdi par le vacarme des cordonniers, dont les boutiques furent creusées aux flancs de l’église, comme des parasites qui rongeraient la pierre. Et tandis qu’on le castagne un peu, que sa chemise et sa redingote sont en lambeaux, Thuriot, dont la Rosière est à présent éclaboussée de salive, souillée par des mains sales, jaspée de jus de tabac, suffoque sous l’haleine de Pichon peut-être, un chaudronnier qui était là, le 14 juillet, sous les tours, ou de ce bon Perdue, dit Parfait, dont on n’a que le nom et le sobriquet, ou bien pantelle entre les poings fermés de Guigon, qui après une carrière de soldat reviendra à Privas en 1802 et reprendra son beau métier de tailleur puis, plus tard, deviendra facteur, par la grâce de la précarité. On dirait le panneau de bois de Jérôme Bosch, à moins qu’il ne soit d’un autre peintre, mystérieux et peut-être plus grand, puisque le Portement de Croix outrepasse les facéties habituelles du maître, ses grotesques où se côtoient d’étranges batraciens, et dans lesquelles on joue de la flûte par le cul et où les partitions de musique sont imprimées sur le derrière. Oui, pour deviner Thuriot au milieu de la foule, il faut revoir ces têtes sandwichées les unes contre les autres, déferlant, se souvenir de ces faces hilares qui se rient à la gueule, profils édentés, yeux exorbités, fronts luisants par leur calvitie naissante, trous noirs de la bouche, béance, dents cariées, entassement de tronches et de bustes, trogne sur trogne, et l’on comprend mieux alors, non pas le contraste entre l’élégance de Thuriot de la Rosière et le déguenillé supposé de la foule, mais ce que dut sentir Thuriot, ce que dut halluciner Thuriot, ce qu’il dut maudire.
Mais les naufragés sont parfois secourus. Bourlier et Toulouse, l’apercevant, s’interposèrent vaillamment entre la foule et le parlementaire. Enfin, un autre soldat, Aubin Bonnemère, qui venait de son district, l’arracha à ceux qui le tenaient, il le retira des mains de Marie Choquier qui le houspillait, il le sauva de l’étreinte d’Athanase Gachod qui l’agrippait par ce qui lui restait de chemise, et de l’étau que faisaient Thouvenin et Sagault, lui tamponnant la gueule ; et Thuriot put quitter la scène sans trop de bobos, et repartir un peu secoué. Il ne put toutefois se débarrasser entièrement de son cortège, il chemina environné de gens hostiles, menaçants, qui voulaient entendre ce qu’il avait à dire avant de le relâcher, et savoir ce qui s’était murmuré entre hommes du monde à l’intérieur de la forteresse.
Une fois qu’il eut rendu compte de sa mission à Saint-Louis-de-la-Culture, la foule, un peu dépitée, le laissa repartir à l’Hôtel de Ville. Là-bas, il refit le même récit, accablé de fatigue, plus bon à rien. À cet instant, Thuriot disparaît, s’évapore du 14 Juillet, exit Thuriot. Il a épuisé son rôle, alors que le siège n’a même pas commencé. Après quelques minutes de repos, il va se replier de nouveau sur Saint-Louis-de-la-Culture et tâcher de conjurer le péril, en calmant l’agitation de son district. Mais avant qu’il ne parte, juste avant qu’il ne quitte la scène, tandis qu’à la lumière de sa députation, l’Hôtel de Ville en était à discuter une proclamation en vue d’apaiser les esprits, d’informer la population que le gouverneur n’avait aucune intention de faire tirer sur la foule, voici justement que retentit le premier coup de canon.
OceanofPDF.com