14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 3 sur 21

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14 Juillet

La Folie Titon

14 juillet

 

RÉCIT

 

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à Lucie

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LA FOLIE TITON

 

U NE FOLIE est une maison de plaisance, extravagance d’architecte, outrance princière. Son allure légère, délicate, le libertinage des lumières à travers les innombrables fenêtres annoncent le règne bourgeois de la maison secondaire. Elle imite les villas du Palladio, c’est du Vitruve pour entrepreneur, de l’Alberti de petit-maître. Mais parmi toutes les folies que l’on bâtit en France dans la Bourgogne et le Bordelais, près de Montpellier, en bord de Loire, pavillons délirants, jardins coquets, avec leurs îles de magnolias et leurs cavernes de mousse, où des nuées d’ombrelles se dispersent dans les allées, ce fut la folie Titon qui, aux dernières heures de l’Ancien Régime, fit vraiment parler d’elle. Sa gloire est d’avoir vu décoller une montgolfière avec dans sa nacelle deux hommes, pour la première fois de l’histoire du monde. Le papier qui enveloppait le ballon venait de la manufacture Réveillon, installée à la folie Titon, au bourg Saint-Antoine, à Paris. Sa seconde gloire fut sa dernière. Le 23 avril 1789, Jean-Baptiste Réveillon, propriétaire de la manufacture royale de papiers peints, s’adresse à l’assemblée électorale de son district, et réclame une baisse des salaires. Il emploie plus de trois cents personnes dans sa fabrique, rue de Montreuil. Dans un moment de décontraction et de franc-parler stupéfiant, il affirme que les ouvriers peuvent bien vivre avec quinze sols par jour au lieu de vingt, que certains ont déjà la montre dans le gousset et seront bientôt plus riches que lui. Réveillon est le roi du papier peint, il en exporte dans le monde entier, mais la concurrence est vive ; il voudrait que sa main-d’œuvre lui coûte moins cher.

Marie-Antoinette avait lancé la mode, elle en fit couvrir son boudoir : amour serrant une colombe sous un dais floral, angelots tirant à l’arc, grotesques, pastorales, singeries. Et cette mode du papier peint, sublimement peint, pochoirs, pinceaux, s’était diffusée en Europe ; c’est alors qu’entre deux fêtes somptueuses, faisant bouffer d’une main délicate son gilet framboise écrasée et rajustant son foulard crème, Jean-Baptiste Réveillon avait sérieusement médité, la concurrence internationale faisant rage, sa baisse des salaires.

Or, le peuple avait faim. Le prix du froment avait monté, le prix du blé avait monté, tout était cher. Et voici qu’Henriot, fabricant de salpêtre, fit à son tour la même annonce. Dans les faubourgs, on commença de marmonner. Au cabaret, le soir, on se réunissait, on criait, on invectivait, on buvait son petit verre en se demandant si on allait pouvoir longtemps payer son terme. Tout le monde était agité, inquiet. La nuit du 23 avril 1789 fut une longue nuit de palabres, de plaintes et de colère.

C’était peu de temps avant l’ouverture des états généraux, plusieurs fois différés. On manifesta. Un jour, deux jours, en vain. Réveillon et Henriot devaient penser que ça leur passerait, qu’entre deux lampées de pinard, entre deux quignons de pain, ils l’avaleraient, la pilule, il le fallait bien ! et qu’ils retourneraient tous bientôt dans le matin s’agenouiller devant leurs machines et turbiner pour vivre ; car il faut bien vivre ! on ne peut passer sa vie place de Grève à gueuler. Mais la protestation ne cessa point.

C’est qu’une grande famine sévissait en France. On crevait. Les récoltes avaient été mauvaises. Bien des familles mendiaient pour vivre. Partout, des convois de grains avaient été attaqués, des greniers pillés, des magasins mis à sac. On brisait les vitres à coups de pierre, on éventrait les barriques à coups de couteau. Il y avait eu des émeutes de la faim à Besançon, à Dax, à Meaux, à Pontoise, à Cambray, à Montlhéry, à Rambouillet, à Amiens. Partout, les magistrats avaient été insultés, leurs palais assiégés, des soldats blessés. C’était un peuple de femmes, d’enfants qui se rebellait. Un peuple de chômeurs aussi. Pour six cent mille habitants, Paris comptait quatre-vingt mille âmes sans travail et sans ressources. Alors, on s’agita dans les taudis, on avait été écartés des débats et du vote préparant les états généraux, on voyait bien qu’on n’aurait pas grand-chose à en espérer, qu’ils nous laisseraient seulement le froid de l’hiver prochain et la disette ; c’était une affaire qui allait se régler entre gens de bien.

L’après-midi du 27 avril, une foule percola de Saint-Marcel, réclamant le pain à deux sous et criant : “Mort aux riches !” Devant l’Hôtel de Ville, on traîna deux mannequins, un pour Réveillon, l’autre pour Henriot ; on les brûla. La tête de Réveillon crama sous les lampadaires, la fumée volait aux fenêtres, s’écrasait sur les rinceaux. On pleurait. Les magistrats se tenaient apeurés derrière les rideaux. Les cendres faisaient déjà de la boue. Autour de la place, les gardes-françaises étaient en armes. Les femmes leur hurlèrent à la gueule, les bouches tordues dans la bouillasse de l’air, qu’on ne doit pas crever de faim. Les soldats les écartaient doucement, les encourageant à rentrer chez elles. C’est alors que tout commença. On se jeta d’abord rue de la Cotte, où la demeure d’Henriot fut ravagée. La grande porte cassée, des bouts tenant encore à ses gonds de fer, on s’y engouffra dans un cri. Les femmes se ruèrent aux cuisines, ramassant dans leurs jupes du grain ou de la farine, les hommes se mouchaient dans les tentures, les enfants pissaient en crapaud sous les tables, la foule coula entre les pièces, éberluée, roulant des barriques de vin, puis se sauvant dans le feu qui avait pris, crachant sur les portraits, chavirant, pataugeant dans un luxe inouï en train de se détruire, curant les tiroirs, râtelant les placards, les armoires, le cellier. Mais ça ne suffit pas.

On vit depuis toujours dans des maisons de pisé et de planches, avec une chaise dépaillée, pas de feu, mâchant du mauvais pain. Alors, la colère monte autant que les salaires veulent baisser. Dans la journée du 28, l’émeute s’étend. On vient de tous les quartiers alentour, depuis l’autre côté de la Seine. On ramasse au passage les flotteurs, les mendiants qui couchent sous les ponts ; et le soir, on parvient à forcer l’entrée de la folie Titon. C’est la revanche de la sueur sur la treille, la revanche du tringlot sur les anges joufflus. La voilà la folie, la folie Titon, là où le travail se change en or, là où la vie rincée mute en sucrerie, là où tout le turbin des hommes, quotidien, pénible, là où toute la saleté, les maladies, l’aboi, les enfants morts, les dents pourries, les cheveux filasses, les durillons, les inquiétudes de toute l’âme, le mutisme effrayant de l’humanité, toutes les monotonies, les routines mortifiantes, les puces, les gales, les mains rôties sur les chaudières, les yeux qui luisent dans l’ombre, les peines, les écorchures, le nique de l’insomnie, le niaque de la crevure, se changent en miel, en chants, en tableautins.

La foule court dans les jardins de la manufacture. On se presse entre les petits massifs vert tendre, on traverse la rivière de l’Inclination par le petit pont de l’Estime avant de se retrouver pris entre les bosquets, dans le secret des riches. Des groupes s’arrêtent au pied de la maison, sous la façade sublime, admirant frontons, balustrades, et éprouvant eux aussi, un instant, une sensation de grâce, d’équilibre, bluffés par le souci de proportion et de symétrie. Mais l’ordre et la beauté ne tiennent pas longtemps. Il vient à la foule une sorte de dégoût. Le charme ne prend plus, la majesté de la folie Titon se dilue entre les graviers de la cour. Il ne reste que la folie, celle des grandeurs, avec son crâne percé de trous.

Oui, ici, chez Réveillon, tout chavire en luxe, étoffes, miroirs, petits outils pour se coiffer, se maquiller, se tordre les cheveux sur de gentils amours. Oui, tout se change en tout, la ficelle en cordelette à rideaux, la serpe en jolis ciseaux, la culotte en robe de chambre, le pissat du canasson se mue en rangée de flacons. Oui, ici, la mouche est une abeille, peinte sur le linteau, le puits est une fontaine, la planche cariée une marge, la tourbe empoissée un joli parquet, le dératé de chaque jour une leçon de piano, le toit qui fuit devient un autre étage, et un amas de milliers de cabanes se métamorphose en folie. Oui, elle était bien belle la folie Titon. Mais à présent, ses matelas allaient rendre leurs tripes de laine et ses chaussures allaient perdre leurs talons.

Dans un éblouissement, une foule d’hommes parvint, à travers une mousseline de toiles d’araignée, à arracher aux entrailles de la terre quelques bouteilles. C’était le nectar des Lumières, sorti du cuvier de Montesquieu. On fracassa les becs de verre sur les marches du palais et l’on but, cul sec, les plus grands crus, s’ensanglantant la gueule. Que c’était bon ! il n’y a rien de mieux que siffler d’une traite un vin à mille livres, picoler du château-margaux à la régalade. Le gazomètre bien rempli, on se releva avec des godasses à bascule, la cervelle en terrine, démâtés, portant des lunettes en peau de saucisson et chicorant comme des vaches. Le produit dérobé du travail doit être gaspillé, sa délicatesse meurtrie, puisqu’il faut que tout brille et que tout disparaisse.

Le 28 avril 1789, la révolution commença ainsi : on pilla la belle demeure, on brisa les vitres, on arracha les baldaquins des lits, on griffa les tapisseries des murs. Tout fut cassé, détruit. On abattit les arbres ; on éleva trois immenses bûchers dans le jardin. Des milliers d’hommes et de femmes, d’enfants, saccagèrent le palais. Ils voulaient faire chanter les lustres, ils voulaient danser parmi les voilettes, mais surtout, ils désiraient savoir jusqu’où l’on peut aller, ce qu’une multitude si nombreuse peut faire. Dehors, il y avait une masse de trente mille curieux. Mais on est désarmés, on n’a que des bâtons et des pavés. Et voici que les gendarmes arrivent. La foule lance une grêle d’injures et de sifflets. Depuis les toits, il pleut des pierres et des ardoises. On dépave la rue de Montreuil. Quel bonheur de caillasser les argousins ! Pas de liberté qui ne passe par là. La cavalerie avance contre la foule ; les gens reculent, dans la bave des chevaux, face aux sabres qui brillent. Alors, les soldats arment leurs fusils et tirent. Une première salve tue beaucoup de monde, la foule glisse contre les murs, se rencogne où elle peut ; on jette des tuiles depuis les toits, on hurle. Mais les fusils sont à nouveau chargés – feu à volonté ! Des dizaines de morts jonchent la rue. À ce moment, on se débande. On court, on se bouscule, c’est la grande lessive sous le ahan du ciel. Les femmes crient aux soldats de ne pas tuer, d’avoir pitié ! Les coups repartent, les morts s’entassent, les cavaliers parcourent les rues, crevant le dos de ceux qui fuient. On parle de plus de trois cents morts et d’autant de blessés. Les cadavres furent jetés dans les jardins alentour, sur les charrettes à fumier, entassés. Il y eut aussi quelques pendus. Puis, on marqua au fer rouge des émeutiers, que l’on envoya aux galères. Et on raconte qu’à part celle du 10 août 1792, ce fut la journée la plus meurtrière de la Révolution.

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