14 Juillet
Citadelle
V OICI LE temple d’Horus. Huit tours. Qu’un mur relie. Trois mètres d’épaisseur. Le mutisme. La surdité. Peu d’ouvertures. Aveugle. La citadelle. Très haute. Construite en douze ans. De porte, elle devint bastide, flanquant la ville. Fausse porte, donc. Forteresse, entrepôt, arsenal, coffre-fort, prison. Elle a ses oubliettes, comme tous les châteaux de son temps, ventre mort. Figure inexpressive de la vieille Égypte. Dieu de sable et de pierre. Masse énorme. Bégude. Tarasque. Bàou. On ne sait quel sens te donner, si tu fus la grande chose obscure, Orion, Cocyte, dieu du silence, âme morte, pétrifiée. Ou si tu fus tout autre chose, que nous ne savons plus, Anat, la pureté de tes proportions le dissimulant, l’ire et la misère s’étant jointes à te jeter bas.
Ce qui frappe tout d’abord, c’est une disproportion. Entre le quartier Saint-Antoine, les petites maisons, les cabanes derrière, les immeubles même, et la Bastille. Elle surplombe le quartier. Elle le couve. On se demande ce qu’elle fait là.
Elle sidère.
Toute la nuit, des groupes s’étaient formés sous les tours. Dans la citadelle, les gardes n’étaient pas tranquilles. Des coups de fusil avaient claqué dans le vide. Une foule muette et récalcitrante errait autour des murailles. On savait que la poudre était là, que le gouverneur de Launay l’avait fait transporter nuitamment depuis l’Arsenal à la forteresse, et qu’il avait pris d’autres précautions, comme ces brouettes de pavés qu’on avait vu charger en haut des tours. Très tôt, les émeutiers du Faubourg étaient venus de plus en plus nombreux. Des enfants s’amusaient dans le ruisseau, des chiens aboyaient ; il y avait aussi de grandes mouettes. Ah ! nous ne pourrons jamais savoir, nous ne saurons jamais quelle flambée parcourut les cœurs, quelle joie ; nous pourrons peut-être brûler du même feu, mais pas le même jour, pas la même heure, nous pourrons bien interroger minutieusement les mémoires, parcourir tous les témoignages, lire les récits, les journaux, éplucher les procès-verbaux, on ne trouvera rien. La véritable pierre de Rosette, celle qui permettrait d’être partout chez soi dans le temps, nous ne l’avons jamais trouvée. La vérité passe à travers nos mots, comme le signe de nos secrets.
Dès le matin, l’attroupement avait grossi autour de la Bastille. Il y eut des chiens qui aboyaient, un mulet qu’on tirait vers Paris, des jeunes gens ivres. Oui, il y avait des vieux très pauvres, des commerçants très gros et des jeunes filles très belles. Nicolas d’Arras était là, dès six heures, dans la cour de l’Arsenal. Il y était avec les deux Moreau, François, lieutenant, qui a vingt-trois ans, et Philippe, capitaine, qui est l’aîné et n’a qu’un an de plus. Des gardes-françaises sont là, petits bonshommes bleu-blanc-rouge. On aperçoit une nuée de tricornes et de bonnets à poils. D’abord clairsemée, une foule n’est presque rien, ça prend l’air de tous les côtés, on n’a pas peur, l’excitation est encore toute petite. Puis les mailles se resserrent, insensiblement, on dirait que l’eau monte, et soudain les coudes se touchent, la rumeur est énorme. Ah ! comme ça enfle, et ces jeunes gens dépeignés, là, qui se marrent ! et cette vieille mère qui se mouche dans son tablier !
Comme ce dut être excitant d’être là dans le petit jour, de se chambrer et de rire – de ruser avec la peur. Il n’y a rien de plus beau et de plus grisant que le petit jour. Un vent frais soulève les chevelures, gonfle les chemises. On arrive de tous les coins de Paris, inquiets mais heureux. Une foule déjà nombreuse avance jusqu’aux baraquements qui bordent la Bastille. Ils aperçoivent les fusils braqués du haut des tours. Eux n’ont que des bâtons, des pavés, quelques fusils, bien peu de poudre. On fraternise avec les gardes-françaises et tous ceux qui se tiennent au pied de la forteresse. C’est une ambiance curieuse, électrique. On se sent proches sans se connaître. On échange quelques mots, on rigole ; quand soudain, depuis la Bastille, partent des coups de feu. Deux hommes tombent, morts. Un garçon de quinze ans a le bras percé. La foule se répand par le chemin tournant, le long des boutiques ; on se blottit contre les murs de la cour, on se disperse en poussant des cris.
Un type fait de grands gestes de ralliement, il poste quelques hommes le long des casernes, qui font aussitôt feu sur les tours ; mais les balles éraflent la pierre. Ce type, c’est Fournier. À peine sorti de l’enfance, il s’est fait domestique, puis il est parti à l’aventure, à quinze ans, pour Saint-Domingue, d’où il rapporta ce grand surnom : l’Américain. Il est sans vernis ; il a peu étudié ; il sait à peine écrire. Mais il sait mener la troupe. La vie s’est agrandie toute seule autour de lui, il a écouté d’une oreille indiscrète aux portes de service, vécu dans les bistrots.
Un instant, le quartier semble mort. Les deux cadavres restent couchés au milieu de la cour, comme de la paille après l’orage. Puis la foule revient lentement, longeant les murs. Mais les coups de feu reprennent. Un garçon de douze ans est touché. Il est là, seul, incapable de se relever. Fournier lui crie de ne pas bouger, ils vont venir. L’homme est envahi par ce mélange de colère et de pitié qui est le fond brûlant de son caractère. Soudain, les gardes-françaises sortent de leur retraite et tirent en direction de la Bastille. Fournier a le cœur qui bat, il se lance à travers la cour.
Bras sur l’épaule, il traîne le garçon à l’abri des balles. Et aussitôt, on décide de le transporter à l’Hôtel de Ville, la blessure est mauvaise, il faut partir tout de suite, on ne va pas le laisser crever. On le hisse à la sauvette sur un bout de planche. On le trimbale en cahotant jusqu’à la rue. Mais la rue Saint-Antoine semble soudain bien longue, la planche scie les doigts, le garçon geint. Fournier a pris une balle, lui aussi ; il boite. Il ameute tous les gens que l’on croise. Il commet de terribles exploits de langage, il hurle qu’il faut des armes et de la poudre, il parle comme un placardier, pour les poteaux, les murs, les palissades. Quand on lui répond qu’il faut aller demander tout ça à l’Hôtel de Ville, il raconte, la litière appuyée sur la jambe, qu’ils y ont déjà été, qu’on ne leur donnera rien, que le maire de Paris est un jean-foutre. Derrière eux, le feu continue ; mais une fois dépassé Saint-Paul, on dirait que cela s’arrête, la fusillade fait un bruit intermittent et lointain. Des gens approchent timidement. On demande ce qui est arrivé au gamin. Fournier raconte tout et de nouveau s’emporte. Un petit vent lui balaye la figure. Avec lui, la Révolution commence par la rue. La foule s’écarte. Les hommes sont épuisés, des inconnus les aident. On fait une halte près de la fontaine ; on pose la civière en titubant. Fournier trempe un mouchoir dans l’eau pour le front du blessé.
Parmi les porteurs, il y a un type très grand ; il soutient à lui seul un côté du brancard. Fournier le regarde. C’est un Noir. Fournier et le Nègre se regardent. L’enfant divague et gémit. On le dépose près de la fontaine ; Fournier et le Noir se penchent sur lui. Je vois les deux hommes et l’enfant, mais peut-être que je rêve. J’hallucine l’homme irascible, Fournier, l’homme de querelle, le petit-maître ruiné, converti à la colère, et le Noir, Delorme, tous deux, face à face, au petit matin. Et si Fournier est un ancien colon, s’il a monté sa fabrique de tafia à coups de trique et s’il a tout perdu, le Nègre n’est pas n’importe qui non plus. Il s’appelle Guillaume Delorme. Quelque temps plus tôt, lors d’une réunion de colons chez l’avocat Joly, sa présence a été remarquée ; en bas du cahier de doléances, pour faire enrager les autres, il a signé de Lorme ; un Nègre à particule. Plus tard, bien plus tard, lorsque le torrent aura tout emporté, on le retrouve, le 2 prairial, il braque un canon sur l’Assemblée nationale ; dans les rues du faubourg Saint-Antoine, il dresse la dernière barricade de la Révolution.
Le soleil rosit les façades du Marais. Les miroirs reculent. Un chiffonnier récolte les sanglots. Fournier se torche avec sa manche sans lâcher l’autre du regard. Et je les imagine, Fournier l’Américain, dont l’amertume se confond au courroux politique, et Guillaume Delorme, le Nègre sans-culotte, l’un blanc, l’autre noir, comme deux cordes que l’on tresse, s’examinant, curieux, se vérifiant, se reniflant peut-être, quelque part entre l’église Saint-Paul et la Croix-Blanche. Je les imagine penchés sur un garçon blessé. Ils ont traversé l’océan, l’un, enfant d’esclave, entre des barils de sucre, en direction de l’Europe, l’autre, petit crotteux, partant chercher fortune aux Antilles. Leurs vies se sont croisées, emportées dans des contradictions sans retour. Mais la vie rectifie parfois la trace de nos luttes ; Fournier a tout perdu et il est revenu en arrière, maugréant. Et maintenant, les voilà autour d’une civière, en train de tenir, l’un, un mouchoir humide, l’autre, la main froide du garçon. L’Atlantique passe au-dessus d’eux sous forme de nuages.
Le blessé a soif. Le Nègre lui donne à boire. L’enfant sourit et caresse ses cheveux crépus. Le Nègre rit. Les yeux du gamin se ferment. Sa lèvre tremble. Delorme laboure sa chemise, la blessure est toute rouge ; il la panse comme il peut. Ses mains noires sont pleines de sang. Fournier parle doucement et, dans sa paume, il tient la tête du petit qui pleure. Il ne va pas mourir, la journée commencerait bien mal. Des gens affluent de toutes parts, se pressent, émus, dans le petit matin, ils demandent ce qui se passe ; les coups de fusil les ont réveillés. “On tue les enfants !” répond Fournier.
*
Vers dix heures et demie, les émeutiers venant des Invalides déboulent par toutes les rues environnantes. Les places se remplissent, les abords de la prison sont bondés. Une rumeur circule. Un gamin court entre les groupes et gueule qu’un bataillon du roi arrive par le nord. On discute sur les pas de porte. On se hèle. Quelle misère ! Un commerçant propose qu’on aille à l’Hôtel de Ville ; il faut avertir l’Assemblée, réclamer du secours à Lafayette. Mais aussitôt, c’est la bousculade, on hurle que Lafayette est un jean-foutre, que le prévôt est un jean-foutre, on s’empoigne. Entre discussions de petits marchands et caquet de poissardes, un gros type, barbe noire et chemise entrouverte, parvient à ameuter quelques hommes ; et ils s’en vont vers la porte Saint-Denis afin d’arrêter les soldats. Mais ce ne sont pas les armées du roi qui entrent dans Paris, ce sont des hordes de déserteurs.
On dit qu’il y eut, ce jour, près de deux cent mille personnes autour du monstre – ce qui représente la moitié de la ville, une fois retranchés les nouveau-nés, les vieillards et les malades ; cela veut dire que tout le monde y est. Ce doit être une foule prodigieuse, une sorte de totalité. On ne voit jamais ça. La totalité se dérobe toujours. Mais ce matin-là, le 14 juillet, il y a les hommes, les femmes, les ouvriers, les petits commerçants, les artisans, les bourgeois même, les étudiants, les pauvres ; et bien des brigands de Paris doivent y être, attirés par le désordre et l’opportunité incroyable, mais peut-être aussi, comme tout le monde, par autre chose de plus difficile à nommer, de plus impossible à rater, de plus jubilatoire.
Dans la forteresse, l’inquiétude grandit. Le gouverneur grimpe sur les tours. Il entend l’immense foule râler, tout en bas, il la voit qui tribule autour comme un lavis bouillant. On dirait que Paris vient d’être frappée par une immense baguette de sourcier ; de toutes parts, ça s’écoule, entre les murs jaunis, à travers les jardins et le long des fosses. Il y a des gens partout. Il faut imaginer ça. Il faut imaginer un instant le gouverneur et les soldats de la citadelle jetant un œil par-dessus les créneaux. Il faut se figurer une foule qui est une ville, une ville qui est un peuple. Il faut imaginer leur stupeur. Il faut imaginer le ciel obscur, orageux, le lourd vent d’ouest, les cheveux qui collent au visage, la poussière qui rougit les yeux, mais surtout, la foule de toutes parts, aux bords des fossés, aux fenêtres des maisons, dans les arbres, sur les toits, partout.
Durant sa longue histoire, la Bastille avait été déjà prise trois fois. La première, pendant la journée des barricades, le 13 mai 1588. La deuxième, lors de l’entrée d’Henri IV dans Paris ; elle résista quelques jours et finalement tomba. La troisième, durant la Fronde. Mais le 14 juillet, la Bastille n’est pas assiégée par le duc de Guise et quelques marauds, elle n’est pas tourmentée par les armées du roi de France, ni par celles du prince de Condé. Non. La situation est tout à fait nouvelle, sans exemple dans les annales. Le 14 juillet 1789, la Bastille est assiégée par Paris.
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