14 Juillet
Pluie de Papier
L A NUIT tombe. Des foules innombrables montent sur les tours de la Bastille. On reste muets, interdits. Le ciel ne nous accable plus. Canivet se tient à cheval sur le parapet, silencieux face au vide. L’enfant veut apercevoir la Seine, le flot noir. Il essaie de reconnaître les monuments, pointe du doigt Saint-Eustache, Saint-Gervais ; là, c’est l’église Sainte-Geneviève ? demande-t-il. La hauteur enivre, étourdit. Tout est là, devant lui, dédale de rues, méandres, artères obscures, creusées dans le roc. Il voit tout, mais ne reconnaît rien, comme Moïse sur sa montagne. Des ruisseaux coulent sur son visage. Des couples se penchent, des jeunes s’amusent à se faire peur en se bousculant. On s’aime, on s’embrasse sur la bouche. Les femmes détachent leurs cheveux. Et là, ce sont les lumières de la Courtille ! et là celles de la Butte-aux-Cailles ! Au fond, ce ne sont pas les monuments qu’ils admirent, ce ne sont pas les grands édifices que leurs yeux cherchent avidement dans le noir ; ils les devinent à peine, une coupole, un clocher, une flèche ; non, ce qu’ils découvrent, ce qui s’offre soudain, ce sont les toits enchevêtrés, les façades irrégulières, un lacis de ruelles impénétrables, une forêt de cheminées, de lucarnes, leur ville ; c’est elle qu’ils contemplent ébahis, celle qu’ils ont bâtie de leurs mains. Alors on rit, on rit, on tire des coups de feu en l’air ; chacun raconte ce qu’il a vu, on répète indéfiniment les mêmes épisodes, petits morceaux de bravoure ou de panique. Des milliers de récits crépitent, circulent, s’épanouissent. Quand Rossignol cherche enfin à redescendre, c’est impossible car le flot monte sans cesse, les gens n’arrêtent pas de monter, on dirait que Paris s’est donné rendez-vous au sommet de la forteresse.
Et puis on saccage tout. La destruction de la Bastille commence aussitôt. On roule les pierres dans le vide ; le haut des tours est massicoté, rongé. En quelques heures, ça ne ressemble plus à rien. Les meubles sont jetés par-dessus bord, les vêtements déchirés, les glaces brisées, tout est détruit, pillé. Que c’est bon de défaire et de démolir ! Personne ne pense à demain. On désire tout renverser, tout jeter, sacquer, révoquer, flanquer par terre ! Et ça fait plaisir, un plaisir inouï. On ne peut pas payer le loyer, eh bien foutre ! voici un fauteuil éventré, une table cul-de-jatte, un miroir éborgné, un chandelier manchot, un vase de nuit plein de fèces. On n’a pas assez de ronds pour bouffer, eh bien foutre ! on danse pieds nus, on se serre la ceinture, on se baise, on picole. Feseleaux joue aux cartes dans une cellule ; Lefebvre graillonne religieusement dans un tire-jus qu’il a emprunté au gouverneur ; Chorier pisse par la fenêtre ; Navet fait des essayages, il enfile quelques vestes, met quelques chapeaux, défile devant le miroir, s’apprécie ; Leroux fait un jeu de piste dans les couloirs ; Louise feuillette les courriers du lieutenant de la Bastille et fait fondre un cachet, qui pleut sur le plancher ; Marguerite trimbale des perruques au bout d’une pique ; Marie enfile les bracelets de fer des reclus ; Pierre-Pierre jette un trognon de pomme ; Hue porte les bésicles du gouverneur et se cogne aux murs ; et Tronchon, à haute voix, lit un livre à l’envers. Tout le monde est là et se pâme, s’amuse.
Mais cela fut aussi très sérieux. On prit enfin la poudre. Chacun se servit. Le soir même le peuple entier était en armes. Aux quatre coins de la ville, on répétait que la Bastille était prise, que ses portes étaient ouvertes. La joie gagna tout le monde. Des décharges d’artillerie célébraient la victoire. Il y eut une semaine de réjouissances publiques, d’embrassades fraternelles. Et la nuit du 14 juillet fut sans doute la plus agitée, la plus heureuse, mais aussi la plus tourmentée qu’une ville ait jamais connue. On fit allumer des lampions à toutes les fenêtres. On avertit tout le monde de ne pas se coucher. L’alerte fut générale. Le peuple festoyait mais il était irrité, menaçant. Vers minuit, des hommes parcoururent les rues en hurlant : “Aux armes !”, faisant un foin d’enfer. À la joie se mêlait un qui-vive. On craignait encore la venue des troupes royales, il fallait se préparer, se quérir. Des groupes frappaient à toutes les portes, cognaient aux fenêtres, faisaient tinter les enseignes et valser les auvents. On entrait dans les maisons et on réclamait tous les hommes, les armes passaient de main en main, on descellait les barreaux des fenêtres, on déplantait les grilles pour faire des piques. Tout Paris fut sur pied. À nouveau, le tocsin sonna. On tirait au canon. Et puis on arracha des morceaux de trottoir, on dépava, les rues furent bientôt sens dessus dessous et la ville entière fut barricadée, retranchée. On renversait de vieilles charrettes. On y jetait des tonneaux, des tables, des armoires brisées. Derrière, on faisait des réserves de pierres, de ferraille, d’ustensiles de toutes sortes pour accabler les soldats. Des femmes armées de sabres et de broches paradèrent. Les bourgeois eurent très peur. Ce fut la nuit la plus terrible qu’ils aient jamais passée. Partout des gens de petits métiers, des chômeurs, des vagabonds erraient à la lueur des torches. La rue était à tout le monde. On forgeait des piques, on fondait des balles. Les gardes-françaises occupaient les barrières. On se tenait torse nu, accoudé à une table jetée dehors, on fumait, on blaguait. Des ombres étaient tapies dans le clocher de Notre-Dame, sur les toits ; et guettaient.
Les troupes du roi, en silence, se retirèrent. Et ce soir-là, les marquises dormirent très mal, les libertins n’allèrent pas au tripot et les carrosses restèrent à la remise. On fit griller des sardines sur les marches de l’Hôtel de Ville, on fit valser les pupitres. Les gens déboulèrent de tous les faubourgs dans le centre de la capitale ; on venait même de plus loin, on débarquait de Gonesse, de Sèvres, de Montrouge. Les fossés de la Bastille étaient à présent jonchés de débris, pieds de table, portes d’armoire, éclats de bois insolites, cuvettes en faïence, boîtes à poudre, brosses et peignes, lambeaux de vêtements. Une immense allégresse s’empara de la ville. On dansait, on chantait, on riait. Les témoignages du jour parlent d’une ambiance folle, exubérante, jamais vue. La joie. Cela n’arrive pas tous les jours, la joie. Et elle se diffusa de toutes parts, remonta les avenues, les rues tortillantes, les escaliers pourris, pénétra les galetas, cribla le fleuve, enfonça les portes, coupa les ponts.
Vers neuf heures du soir, à l’Hôtel de Ville, le marquis de La Salle, commandant la milice bourgeoise, passa sous les baïonnettes et accueillit en souriant les vainqueurs de la Bastille. Une fois qu’il les eut embrassés et qu’il les eut complimentés beaucoup, il leur demanda de se nommer. Un grand nombre refusèrent de donner leur identité. Alors, les électeurs, Éthis de Corny peut-être, Poupart de Beaubourg, à présent intrépides, à leur aise, nonchalamment accoudés à l’espagnolette, les encouragèrent à se signaler. Comme on insistait, les émeutiers commencèrent à s’éloigner, méfiants, farouches. À dire vrai, on les comprend, certains vainqueurs n’auront pas le temps d’être ajoutés à la liste de l’Hôtel de Ville qu’ils seront déjà pendus, du fait de leurs débordements. Le marquis de La Salle eut donc beau rappeler aimablement les gens qui s’éloignaient et tenter de les faire revenir, d’un ton paternel, tartuffe et dévotieux, ils se sauvèrent incontinent dans les ruelles. Ainsi les hommes échappent à l’échafaud comme aux livres d’Histoire.
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On raconte que le 14 juillet, en toute fin de journée, il plut. Je n’en suis pas très sûr. Les avis divergent. Ce qui est certain, c’est qu’il y eut une pluie de papier. On balança en l’air les archives de l’ordre, registres d’écrou, requêtes demeurées sans réponse, livres de comptes, que l’on vit planer, voleter, se poser sur les toits, dans la boue, sur les arbres, dans les fossés crasseux de la forteresse. Les badauds regardaient ces brassées de feuilles, de pages, de cahiers, jetées par les fenêtres. On aurait dit une manière d’aumône, de don à tout et à rien. Les livres tombaient, les feuilles neigeaient.
On devrait plus souvent ouvrir nos fenêtres. Il faudrait de temps à autre, comme ça, sans le prévoir, tout foutre par-dessus bord. Cela soulagerait. On devrait, lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires, là où les derniers liens achèvent de pourrir, et chouraver les maroquins, chatouiller les huissiers, mordre les pieds de chaise, et chercher, la nuit, sous les cuirasses, la lumière comme un souvenir.
Oui, on devrait parfois, lorsque le temps est par trop gris, lorsque l’horizon est par trop morne, ouvrir les tiroirs, briser les vitres à coups de pierres, et jeter les papiers par la fenêtre. Les décrets, les lois, les procès-verbaux, tout ! Et cela choirait, s’effondrerait lentement, pleuvrait dans le caniveau. Et ils tournoieraient dans la nuit, comme ces papiers gras qui, après la foire, tourbillonnent sous les manèges. Ce serait beau et drôle et réjouissant. Nous les regarderions tomber, heureux, et se défaire, feuilles volantes, très loin de leur tremblement de ténèbres.
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