14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 17 sur 21

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14 Juillet

Une Planche Au-Dessus du Vide

 

 

L A FOULE exaspérée mit alors le feu. On commença par brûler deux charrettes de fumier qui se trouvaient là. Un serpent épais roule sur les pavés, rampe le long des murailles. Ça pue. Les yeux piquent. On crache ses poumons. On tire son tablier devant sa bouche. Le brouillard envahit la cour. Personne ne voit plus rien ; la Bastille disparaît dans la brume. Et puisqu’on ne pouvait pas mettre le feu au château, on mit le feu aux dépendances.

Le feu est une chose merveilleuse. Mais le feu qui détruit est encore plus beau. Les charpentes sont mordues par des couronnes de petites flammes bleues. Les montants de porte font de grandes torches de lumière. Les murs semblent se consumer de l’intérieur. On regarde. Les casernes de la cour brûlent et tout le monde regarde. Les yeux se perdent dans les contours qui se dissolvent. L’homme est emporté tout entier, hypnotisé, replié en lui-même ; par instants, on dirait que le feu va prendre forme, devenir signe, figure, que les images vont défiler en lui comme dans une boule de cristal.

Le 14 Juillet, il y eut plusieurs géants. Delorme. Hulin. Voici Réol. Il porte un nom de Dieu. En réalité, il se nomme Mercier, il est marchand de vin. On l’appelle aussi Vive l’Amour. La fumée n’est pas son genre. On perd du temps. On ne voit plus rien, il devient impossible de se battre. Il faut écarter ces deux charrettes qui brûlent au milieu de la cour. Il gueule qu’on l’aide ; on soulève les brancards – oh, on tire le grand barbecue, hisse, on avance d’un demi-pas ; et puis on pose, on pose ! Un type s’est cramé les cheveux. On fiche un coup de pied à Canivet ; le gamin se planque sous la charrette. La caravane de cendre et de fumée longe les casernes en flammes.

*

Le pont-levis avait été baissé, ses chaînes coupées, mais la herse barrait encore le passage. La foule était entrée en masse par le petit pont. Des hommes hissaient les fûts de canon à travers les dents de la grande herse. Ils se tenaient en grappe contre la grille, poussant les gros tubes de fonte, puis les retenant et les faisant tourner. Humbert aidait à la manœuvre. Sérieux, pugnace. Gaulier gueula que la ferraille lui rouchait les doigts ; on souleva lentement le tronc ; sa main n’était plus qu’un morceau de chair.

Sous le porche, on reposait tout doucement les fûts sur leur berceau. Et puis on les roulait au premier rang, tout là-bas, en face du pont dormant. En traversant la cour, on évita deux cadavres. L’un d’eux se tenait bouche ouverte, face au ciel. On braqua les gueules de bronze vers le dernier pont-levis. Le petit canon du roi de Siam était là, lui aussi, pointé sur la Bastille.

Humbert se place derrière un canon, comme s’il était à l’établi. Lui, le petit horloger venu de Suisse, il verse la poudre, bourre à la baguette, un soldat soulève le boulet, et boum. Il n’a jamais fait ça, Humbert, il s’occupe d’habitude de choses précises, de mécanismes de montre. Et voici qu’aujourd’hui, il tire en direction d’une forteresse. Le canon tousse une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois, six fois. Les murailles résistent. Les boules de fonte écornent le calcaire puis terminent leur prodigieuse carrière dans les fossés de la forteresse entre les nénuphars et les rats. On fit alors le plan de forcer les portes. Il fallait placer les canons plus près, sur le pont de pierre. On roula les pièces jusqu’à l’avenue de la Grande-Cour, on avança résolument jusqu’à la Bastille ; et l’on se mit en batterie à quelques mètres, face au grand pont-levis. C’était le dernier obstacle.

À l’intérieur de la forteresse, il y eut un instant d’épouvante. Les canons étaient braqués sur les tabliers de bois, ils pouvaient les éventrer d’un instant à l’autre. Un peu plus loin, les deux voitures brûlaient encore et leur fumée mangeait les yeux. Dans la cour flottaient des tourbillons de poussière. De toutes les fenêtres voisines, on faisait feu sur la Bastille. Les canons firent feu à leur tour. Pris sous les tirs de la forteresse, Humbert faillit tomber, il se releva, trébucha sur un cadavre, et l’on se mit à tirer sur l’énorme portail. Une décharge terrible partit du haut des tours. Elle balaya l’avancée du pont.

Soudain, les émeutiers qui se trouvaient là furent bien étonnés de voir éclore, tout doucement, d’un trou dans le tablier du grand pont-levis, de l’autre côté du vide, un mot. Par une petite bouche, qui était en réalité destinée à un fusil de rempart, et donc à donner la mort, un billet fut glissé. Ce bref message était rédigé sur un tout petit morceau de papier, une antisèche. On l’avait roulé comme une sarbacane ; et l’on aurait dit qu’on se passait secrètement une lettre d’amour.

Les assaillants cherchèrent un moyen de l’atteindre. On criait en tous sens, on était très impatient de le lire. C’est que depuis des siècles on l’attendait ce petit mot, un mot d’excuse peut-être, qui nous soufflerait que tout est fini, qu’on allait enfin partager, que ç’avait été une mauvaise blague, l’Histoire, qu’on n’y reviendrait plus, qu’à présent, on pouvait sortir tranquillement des tableaux de Le Nain et des chansons à boire, que c’en était terminé des salaires de misère, du mépris.

On est au bord du vide, le mot est là, on ne peut pas l’atteindre. Des hommes tentèrent d’arracher un morceau de planche aux cuisines qui avaient brûlé. En vain. Un type nommé Ribaucourt courut alors chez le menuisier Lemarchand, rue des Tournelles. Au moment crucial, à l’instant héroïque, tout sombre dans la débrouille, c’est justement ce qui est beau ; il faut aller chez le menuisier chercher quelques planches. L’action est suspendue, l’instant historique, énorme, est entravé par une donnée pratique, élémentaire : il faut une planche pour traverser la fosse et attraper le billet ; or, de planches, il n’y en a que chez le menuisier, et le plus proche se trouve rue des Tournelles et s’appelle Lemarchand. Ribaucourt file donc vers la rue Saint-Antoine ; mais dans le chemin courbe qui sort de la Bastille, des gens lui demandent ce qu’il fait, où il va ainsi, à contre-courant. Chercher une planche ! On le prend pour un dingue, Ribaucourt. On est à deux doigts de prendre la Bastille, et en voici un qui court chercher une planche ! Ce Ribaucourt est un fameux lapin. Il court vite. Il connaît bien le quartier, il vit aux Blancs-Manteaux. Et puis la boutique du menuisier est au tout début de la rue des Tournelles, alors ! Mais la foule est dense et Ribaucourt est fatigué. C’est qu’il aura bientôt cinquante piges. Et puis il est là depuis ce matin, comme tout le monde. Nous l’avons déjà vu une fois sortir la tête de la foule, il a sauvé la mise au petit Belon, le sergent-chef de la première députation. La foule a bien failli le lyncher, mais Ribaucourt l’a tiré de là on ne sait trop comment.

Notre homme se fraie un chemin dans la rue. Il y a un de ces monde ! Personne ne sait ce qu’il va faire, ce type qui traverse le fleuve roulant depuis l’Hôtel de Ville jusqu’au Faubourg, submergeant tout. Il se grise, Ribaucourt, son cœur bat très fort. Tout le monde l’attend. Il est un peu comme un acteur quittant les tréteaux en plein spectacle, au moment où tout va se dénouer, et qui laisserait la scène vide. Ces milliers de gens qui sont là dans la rue et qui le bousculent ne savent pas qu’on n’attend que lui, que sans lui on ne passera pas à l’acte suivant. Il faut ces satanées planches. Le vide est là, entre les hommes et Dieu, il va bien falloir le franchir. Ribaucourt a eu l’idée des planches, la conception d’une passerelle improvisée, il connaît le menuisier Lemarchand, sait parfaitement où est sa boutique, il manquerait plus qu’il fasse un malaise à cause de la foule qui le presse ! Dieu du diable, il est trempé, il fait une chaleur insupportable. Ribaucourt avance visage contre visage, gueule contre gueule, il croise des centaines de regards, sent la transpiration des hommes, admire la beauté des femmes, jette un mot à la ronde, que l’on n’entend pas.

Le voici chez Lemarchand. Il lui explique en deux-deux. La Bastille va tomber. Il me faut une planche. Tout de suite. Le type comprend. Justement, il y a là onze planches, je ne te fais pas l’article, va, prenons-les, je t’accompagne. Les deux hommes portent l’un cinq planches, l’autre six. Et les voilà partis au milieu de la foule, souffrant le martyre, avec leurs planches, comme deux types qui déménageraient un 14 Juillet, en pleine fiesta, et traverseraient la cohue avec leur bahut de cuisine ou leur canapé.

Enfin, Ribaucourt revient avec ses onze planches. On fait alors glisser la plus longue et la plus robuste jusqu’au pont, en travers du fossé, mais elle est tout de même étroite, branlante. Une planche n’est pas un pont. De l’autre côté, le petit mot attend toujours.

Au dehors, la foule ne savait pas du tout ce qui arrivait. Des types grimpaient sur les épaules de leurs camarades et gueulaient : on voudrait bien savoir ce qui se passe ! Ils fixent une planche, répondait-on. Une planche ? Cela devait paraître étrange, déplacé, saugrenu peut-être, une farce. Oui, c’est ça, on leur faisait une farce. Au tout dernier moment, on leur tirait la langue.

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