14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 16 sur 21

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14 Juillet

Un Cadavre

 

A U MOMENT où l’on n’y croyait plus, voici qu’on aperçoit des signaux de paix au sommet des tours. Toute fébrile, l’ambassade s’avance. Elle va se présenter pour entrer dans la forteresse. Poupart jubile. Éthis triomphe. Ils vont enfin pouvoir jouer leur rôle, le premier. Mais au moment où ils traversent fièrement la cour, une décharge venue des tours fauche plusieurs assaillants à côté d’eux. Nos amis, frileux, se dispersent, quand de nouvelles détonations résonnent. Le vent emporte les chapeaux. Le soleil fait une apparition timide. Éthis se rencogne près d’un mur, pas loin d’un cadavre. Il halète, le visage empourpré, et, dans ses pantalons, peut-être qu’il pisse. Les membres de la petite députation, affolés, galopent au hasard le long des casernes, ils cognent aux portes, hurlent sans succès qu’on leur ouvre. La fusillade continue. C’est à ce moment que Jean-Baptiste Cretaine, âgé de soixante-deux ans, né à Beaune, en Côte-d’Or, qui, croyant l’heure venue, s’était avancé témérairement près des tours pour sommer de Launay de se rendre, fut blessé. Perrin reçut un coup de feu à la jambe gauche. Turpin fut criblé de chevrotine. Et Sagault tomba mort.

Mais qu’est-ce que c’est Sagault, ce nom posé ici comme un cadavre ? On sait bien peu sur lui. Son enveloppe est vide. Il vivait rue Planche-Mibray et faisait profession de batteur d’or. Son nom n’est même pas sûr, on le trouve parfois sous celui de Saganet. Il a dû croire aux signaux de paix, comme les autres, et s’avancer un peu à découvert, timide, mais pas assez. Il a dû douter un instant et se dire que lui, pauvre batteur d’or, savait bien peu de chose, et qu’après tout, si le procureur du roi voulait entrer dans la citadelle, il devait avoir des raisons sérieuses et que peut-être il trouverait une solution, là-haut, pour tout le monde. Il s’est alors approché, il voulait voir. Il fit quelques pas, il suivit Poupart et Corny, s’installa dans leur sillage patelin, impressionné par leur faconde ; et il laissa derrière lui tout ce qu’il aimait, sa jeune femme, sa petite vie de facturier, sa piaule à Planche-Mibray, ses copains de bistrot, ses certitudes de pauvre, et il fit quelques pas de poupée mécanique, dans l’espoir de bien faire.

Pendant les quelques instants où il avance à découvert, l’œil fixé sur les tours, tâchant de comprendre les signes, il dut avoir le cœur à la fois tout froid et tout chaud, protégé par les forces de l’habitude et inquiété par autre chose, de plus incertain peut-être mais de plus profond. Il y eut sans doute aussi le goût du risque, la bravade. Tout cela tourbillonna très vite dans sa tête, comme de minuscules débris de vérité incapables de s’assembler. Il y eut une éclaircie, un rayon de soleil les aveugla, puis un lourd nuage engloutit tout. Un camarade leur cria de ne pas s’approcher davantage, de revenir ! Sagault l’entendit à peine, leva les yeux ; et il y eut un éclair, un tout petit brin de lumière près du ciel, en haut des tours. Il n’eut pas le temps de comprendre. Ça brillait. Une détonation sembla venir de très loin, de derrière lui. Mais avant qu’elle ne l’atteigne, il sentit une chaleur dans le ventre. Reviens ! entendit-il. Il eut alors une terrible envie de tout laisser là, de rebrousser chemin jusqu’à la rue Saint-Antoine, de courir jusqu’à la Grève, et d’aller chez lui voir sa femme ; il avait oublié de lui dire quelque chose.

Soudain, il eut l’impression qu’on le repoussait doucement dans le silence. Il vit Perrin crier, mais ne l’entendit pas. Sa vue se troubla. Sa bouche devint sèche. Et lorsqu’il fut étendu sur le sol, la tête en l’air, regardant le ciel, il cracha un long filet de sang et d’écume ; puis un petit cri. La cour était vide, horriblement vide maintenant. Il était seul, allongé, blafard. Perrin, à dix mètres de lui, se tenait la jambe. Turpin s’était traîné jusqu’au mur et pleurait. Et tandis qu’Éthis de Corny halète sous le parapet et gesticule en direction de ses camarades afin qu’on vienne le chercher, Sagault gît seul au milieu de la cour. Il gît parmi ses regrets, son histoire éparse qu’on a jetée par terre : la Planche-Mibray, son atelier, ses serre-joints, ses marteaux, ses fines pinces de roseau, tout ce qui avait accompagné sa vie mortelle jonchait le sol autour de lui. Le ciel est là, énorme. Sagault est tout petit. Il est tout petit dans son tablier d’artisan, car il est venu là sans se changer, en tenue de travail ; et il meurt dans sa vieille blouse, toute couverte de taches comme la palette d’un peintre.

Dieu que c’est petit un homme. Et que la cour est grande. Les murs s’écartent, le ciel est lourd ; il fait affreusement chaud. Sa femme doit être inquiète ! Ils habitent un grenier d’où l’on voit Paris, c’est leur grande richesse ; ils prennent plaisir, le soir, à se tenir un moment ensemble à la fenêtre. Ils se donnent la main, échangent quelques banalités sur la couleur des toits et le petit arbre que l’on devine, en bas, dans la courette ; ils causent un peu de leur journée. C’est ce qu’on appelle s’aimer. Oh ! ce n’est pas grand-chose, bien sûr, ce n’est pas une vie de procureur du roi, ni d’avocat, ni d’électeur, mais une petite vie de rien du tout. Et ce n’est pas si mal au fond, cette petite vie, elle est faite de bien des choses qu’on ne saurait nommer, une façon de se pelotonner au lit l’un contre l’autre, des habitudes stupides que l’on a, des façons de s’appeler, de s’engueuler, de se réconcilier aussi – un ton de voix. Bien sûr, ce n’est pas facile tous les jours. On n’a pas encore payé son terme, le mois a été dur, peu de travail et de la dépense. Mais on se serre les coudes. On est jeune, on espère. Hier soir, avec sa femme, ils ont joué aux dés, au lieu de dîner. Les affaires iront mieux le mois prochain. Soudain, à travers je ne sais quelles migrations déchaînées d’images et de mots, le visage de sa femme lui apparaît, un peu inquiet, soucieux. Mais qu’a-t-il donc oublié de lui dire ? Il ne sait pas. Il la trouve belle, tout près de lui. Le soir, dans le grenier, on se caresse ; le goût des lèvres, de la bouche, tout cela est si doux, si intérieur, qu’on ne sait le décrire. Chaque homme a son secret.

Il revoit leurs draps blancs. La petite fenêtre. La cour où les enfants jouent. Ah ! que c’est beau et calme la vie, à l’abri, derrière ses souvenirs. À présent, deux types le traînent comme un sac, près du mur. Il a perdu connaissance. L’un d’eux lui tient la jambe et retire ses souliers ; il les enfile très vite, il est pieds nus. L’autre arrache sa chemise et retourne ses poches. Alors, la placière qui se tient derrière nous en silence, notre vie durant, lève enfin la tête et lui demande de la suivre. Sagault remarque sa figure sans expression, ses prunelles transparentes, elle ressemble à Milly, à Corny et à tous les autres ! Autour, la foule vocifère. On lui hurle de ne pas obéir. Et cette fois-ci, il voudrait bien ne pas y aller, reprendre son fusil… mais sa main est trop lourde à présent, son bras mort. Un garçon affolé marche sur son cadavre. C’étaient les tout derniers instants de son existence, il le sut brusquement ; et il eut l’idée bizarre que ceux-ci seraient marqués d’un vide, un blanc. Il ne resterait rien de lui, tout ce qu’il avait fait, ses quelques meubles, ses nippes, seraient vendus à la sauvette, posés sur le trottoir. Que deviendrait sa femme ? Certaines vies comptaient donc davantage que d’autres. Tout ce qu’il aimait serait oublié.

Alors, il sentit qu’on le soulevait. Il eut peur. Sa tête tomba sur le côté et il ouvrit les yeux. Le long de la muraille, entre les jambes de ceux qui le portaient, il aperçut une toute petite fleur jaune. Un bouton d’or. Son attention se concentra une dernière fois, il y mit tout ce qu’il lui restait de force. Encore une seconde ! juste une seconde ! La petite fleur était pâle, jaune. Le temps se figea comme la foudre. Il la regarda. Ah ! comme il aurait voulu la tenir entre ses doigts. Comme il aurait voulu… il ne savait plus quoi. Son regard chavira ; mais qu’avait-il donc oublié de dire ? On le posa par terre, sur un sol dur et froid. Il lui sembla que son visage plongeait dans l’eau glacée ; et il ressentit une grande douleur dans le ventre. Un chien renifla sa culotte, puis son visage. L’haleine le réchauffa un peu. Il y eut un cri ; un type lança un coup de pied au chien qui partit en hurlant.

*

Une fois passé le coup de feu, les assaillants ressortent de sous les voûtes. Éthis se relève lui aussi, époussette son col et enfile maladroitement son chapeau. Tout ce carnage est de leur faute ! Furieux, on l’attrape au collet ; il reçoit une gifle et se sent soudain tout petit, bien plus petit que Turpin et sa jambe qui saigne, bien plus petit que Sagault, le cadavre. Il a peur. Il essaie de donner de la voix, de se faire entendre. Les beaux discours sont une spécialité, une force ; ils impressionnent les petites gens. Éthis ravale sa salive, tente de dire quelques mots, mais il a la trouille et ne trouve que de pauvres locutions usées, des bribes de phrases toutes faites, un déplaisant mélange d’indignation et d’autorité.

Mais ce n’est pas le seul à souffrir qu’on le moleste ; Louis-Lézin aussi se fait botter le cul, il avale son mouchoir. Piquot se prend une torgnole bien méritée. Des assiégeants viennent de mourir à cause de leur incurie, de leur députation imbécile. On ne leur a rien demandé. Ils sortirent donc, piteux, environnés de fusils et de haches, de tronches sinistres, peu rassurantes. Éthis de Corny se faufila le premier. Il faut se représenter son visage mou, douceâtre, un peu gras, tandis qu’il trottine loin des cadavres, entraînant derrière lui la crème de la députation, sans se soucier des simples soldats qui l’avaient accompagnée pour lui apporter protection. Tant pis pour les petits soldats, ouste, on décampe, ils s’arrangeront avec leurs congénères. Mais Boucheron qui est bon homme revient en arrière. Il cherche un instant Joannon, le drapeau, ne le trouve pas. L’homme a dû rejoindre les émeutiers.

Et tandis que Boucheron repasse seul par les mêmes cours, longeant les maisons, sous les salves, voici que dans la cour du Salpêtre, surprise ! il aperçoit Poupart. Le pauvre Poupart est pris au milieu d’un groupe de journaliers et de manœuvres ; ils parlent de le tuer. Cette fois-ci, c’est du sérieux. Ainsi se comportent les citoyens avec leurs représentants, quand ils ont l’occasion de les rencontrer. Aussitôt, Boucheron s’interpose, crie à la méprise, jure qu’ils sont prêts à marcher à l’assaut de la forteresse, qu’ils retournent justement à l’Hôtel de Ville demander un renfort de canons. On dut se regarder perplexes. On lui rendit toutefois ses pistolets, le visage fermé, méfiant. Et tandis que Poupart et Boucheron sortent sans demander leur reste, la foule les suit, menaçante. Alors nos amis, une fois dans la rue, afin de donner le change aux misérables qui les harcèlent, hurlent à tue-tête. Ils hurlent qu’il faut prendre les armes, qu’on vient de faire feu sur une députation de citoyens. Et il est comique d’imaginer cette ambassade olympienne, qu’une multitude environne, tourmente, traumatise, jouer les révolutionnaires ; et par-delà le ton lyrique, naïf qu’emploie Boucheron dans sa relation, pour narrer l’épisode, il est bidonnant de supposer Poupart et Corny s’époumoner, vociférer qu’on les a trahis, qu’il faut prendre la Bastille à coups de canon et appeler à l’insurrection. Mais le public n’est pas dupe, et jusqu’au bout, jusqu’au comité de l’Hôtel de Ville, une foule hostile les suit depuis le théâtre des faits ; et malgré toutes les assurances que nos notables prodiguent à grands frais, malgré le catéchisme révolutionnaire qu’ils clament soudain de rue en rue, les mains en porte-voix, on leur frotta le poing sur le crâne et on leur mit de sublimes coups de pied au cul. Une fois revenus à leur comité, sous les lambris, il ne fut plus question d’envoyer des canons. Leurs collègues indignés leur prêtèrent des vêtements décents, les leurs étaient en lambeaux. Ce fut leur premier contact avec le peuple et ils souhaitèrent s’en tenir là.

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