14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 18 sur 21

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14 Juillet

Les Funambules

 

 

U N HOMME s’aventura sur le chemin de bois. Il y eut un “Oh”, puis le silence. La rumeur enflait dans les rues alentour, mais ici, dans la grande cour, tout le monde se taisait. Les sentinelles en haut des tours se penchaient pour le voir, les pistoleros aux fenêtres suivaient le funambule, tous ceux qui étaient là, autour du pont-levis, voulaient voir l’homme danser sur sa planche. Et soudain, Michel Béziers fit quelques pas, c’était l’homme ; toute l’attention se concentra sur lui. Il n’y avait plus de Bastille, plus de royaume de France, plus personne dans Paris. Il n’y avait rien d’autre que Michel Béziers. Bien sûr, nul ne le connaissait, c’était un petit gars de la Trinité, en Mayenne, un gars de trente-huit ans, un pauvre diable de cordonnier, vêtu de haillons. Il avait été soldat en Corse. Et c’est peut-être là qu’il avait pris ce goût de saltimbanque, dans l’armée, entre deux cuites de myrte, puisqu’on ne connaissait pas encore le cap-corse ni le cinzano. Mais il était sérieux, ce jour, il ne faisait pas le mariole, Michel Béziers. Les mouettes hurlaient. Le vent d’ouest amenait de petites volutes de poussière. Les yeux de tous ces gens, ça faisait peut-être trop de poids sur sa pauvre tête. La planche frissonna et Michel, le petit gars de Mayenne, tomba. On aurait dit que l’homme chuait dans le gouffre. C’était à la fois ridicule et grandiose. Un fait divers ou un symbole.

Il y eut une rumeur indescriptible. Chacun voulait savoir ce qui s’était passé. On se pencha. Humbert prétend qu’il était mort. Une autre version est plus folâtre, plus distractive. Dans le fossé, parmi les ordures, les cailloux et les plantes aquatiques, Michel, qu’on avait cru tué, gémissait et se tenait le coude. Il était cassé. C’est curieux comme le trivial se mêle à l’histoire de l’homme, le commun côtoie l’idéal. On est là très loin de l’Ancien Régime, très loin de la rhétorique de l’honneur qui n’a rien d’idéal, et des grands épisodes ripolinés de la monarchie, très loin de Bayard et du Roi-Soleil. Au moment où le temps est prêt à se rompre, où la volonté humaine doit franchir une étape insensée, un type se casse bêtement la gueule. Mais le sublime reprend la main.

Le lieutenant de la Bastille, qui suivait par un petit trou de serrure tout ce qui se passait dehors, prétendit que ce fut Élie le suivant. Mais le brave Élie est le joker de toutes les fables. Le soir même, il tentera de sauver, en vain, le gouverneur de la Bastille du lynchage. Aux yeux des notables, cela fera de lui un honnête citoyen et il incarnera désormais la figure édifiante de l’émeutier présentable.

Une autre hypothèse attribue à Maillard l’exploit. Cela est plus intéressant, plus sombre, plus terrible. Maillard est comme Fournier l’Américain, ou le Nègre Delorme, un paria de la Révolution, un excessif, un de ceux qui épouseront le cours insurrectionnel des choses. Il a vingt-cinq ans. Il prendra une part active à toutes les grandes journées révolutionnaires. Il sera de la marche des femmes sur Versailles, en octobre. À la tribune de l’Assemblée, il déclare : “Nous sommes venus à Versailles pour demander du pain.” Un mois plus tard, il déménage pour le quartier Saint-Jacques.

Il s’adonne sans cesse à la politique la plus remuante. Il avance avec le courant. On le rencontre aux cafés, il dispute, il complote. Ainsi, on le retrouve à la boutique de Cholat, rue des Noyers, en compagnie de Rossignol, d’Ouasse et d’autres séditieux, auteurs de papiers incendiaires, toujours prêts à se soulever. On le dirait marouflé sur le bat-flanc du monde. Le 10 août 1792, il est de nouveau là, actif, déterminé, il colle aux événements. Il déménage rue Jean-Pain-Mollet. Aux massacres de Septembre, il est encore là, comme Delorme, comme Fournier. Un habit gris et le sabre au côté, il juge ; le peuple était exaspéré, son intervention sauva des vies humaines. Il déménagea encore. La maison d’un boulanger, en face de l’Hôtel de Ville, sera sa dernière demeure. Dans la tourmente, les rôles de Stanislas-Marie Maillard seront de plus en plus tragiques, de plus en plus incommodes, éprouvants. C’est qu’il n’est mandaté par personne Maillard, il ne se présente pas aux élections, ce n’est pas un notable, il suit le cours ardu de la Révolution, et il le suit depuis la rue. Il est avec tout le monde, avec les ferblantiers, les corroyeurs, les marchandes de soupe.

À la fin, Maillard devient amer. La nuit, il dort mal. Sa femme est au lit, il la regarde. La lumière des bougies est livide. Il se traîne jusqu’à la fenêtre ; une ombre longe la Seine. Il ne sait pas quelle heure il est, très tard sans doute, il a mal partout. La vie est passée, cela, il le sait ; ah ! il aurait voulu maintenant un tout petit bonheur, presque rien, et non pas cette grande routine de la colère. Sa femme est là, endormie ; il se serait contenté de peu, croit-il ; ce petit deux-pièces où ils vivent depuis quelque temps, quelques promenades le long des quais auraient bien fait l’affaire. Il aurait pu avoir un métier, n’importe quoi, comme les autres hommes. C’est ce qu’il se dit, tandis qu’il tousse encore, la poitrine en feu. Il se rassied, il est à bout de force. Il n’a pas beaucoup dormi depuis cinq ans. D’ailleurs, ils sont tous comme lui, les Robespierre, les Billaud, les Collot, ils sont fatigués, ils voudraient s’allonger dans la terre molle et dormir. La Révolution ne s’arrête pas la nuit. On ne peut pas rentrer chez soi, mettre le couvert, faire un brin de vaisselle, feuilleter un bon livre et se coucher tôt. Non. On peut seulement bouffer sur un coin de table et faire l’amour à la sauvette. Sa jeunesse sera passée ainsi. Au début, le tourbillon était chaud. On était plein d’espoir. Heureux. Puis le tourbillon est devenu froid, si froid. Oui, Maillard aurait aimé une vie plus douce, des enfants, qui sait ? une bibliothèque même, pourquoi pas ? voir un peu de pays. Mais il n’aura rien vu d’autre que les tourbillons de la Seine. Rien vu d’autre que Paris sens dessus dessous. Il se ressert un peu de vin ; le carillon de l’Hôtel de Ville sonne cinq heures. Maillard jette un œil sur sa chambre. Il n’y a rien. Tout est gris. Il se bourre une pipe, lentement, sous la lampe. Une fois qu’il l’a allumée, il se met à tousser. Il la repose, sort dans le couloir pour ne pas réveiller sa femme et crache le sang.

L’heure passe. Le jour arrive. Maillard est étendu sur le lit. Il a trente ans. Un portrait de lui nous le montre rude, vieux avant l’âge, le menton fripé, le nez busqué, la lèvre forte, avec quelque chose dans le visage de dur et de fatigué. Et maintenant, avant de remonter le courant, il faut emmener avec soi le Maillard qui rédige en toussant sa lettre de justification à Fabre d’Églantine à la toute fin de sa vie bouillante, que l’on imagine sous la lampe, des nuits entières, arc-bouté, malade, prenant tisane sur tisane, la porte gardée par les roussins. Il nous faut tendre la main à ce Maillard-là, à l’ombre qui crache une étoile de sang sur sa chemise, à ce vieil homme de trente ans sur lequel la Révolution est passée, et qui meurt pauvre et en colère, entre deux piles de papiers. Bien sûr, elle est un peu véhémente la prose de Maillard, grandiloquente peut-être, mais elle pue la vérité. Elle sent l’exaspération, l’impatience, et elle semble toujours menacée par une sorte de crise. Et c’est à partir de ce Maillard-là, ce vieillard de trente ans que son épouse soigne dans leur garni, le malade, celui qui crache du sang, mais aussi à partir du Maillard de combat, le Maillard de plume comme le Maillard d’épée, celui qui parle à tout le monde, aux hommes comme aux femmes, aux pauvres, aux plus petits, c’est avec tout cela, l’odeur de lampe à huile qui sature sa chambre, le mince filet de sang qui sèche à ses lèvres, qu’il faut remonter jusqu’au Maillard du 14 Juillet.

Emmenons-le avec nous, prenons dans nos bras ce Maillard malade, amer, et transportons-le dans le jeune homme de vingt-cinq ans, dont on raconte qu’il était grand, et non pas voûté, l’œil superbe et non pas jauni et cerné, qu’il avait les cheveux bruns noués en catogan, et non pas en désordre sur une vieille robe de chambre, qu’il portait un habit gris à larges poches et des bas chinés ; et une fois que le vieux Maillard est entré tout entier dans le jeune, traversons avec lui le vide, ce 14 juillet. Michel Béziers s’est cassé la gueule, et le voici à son tour, Stanislas Maillard, en équilibre ; la foule ne le perd pas des yeux. Il fait un pas, un autre, le geste sûr, déterminé, utilisant ses bras comme balancier, un mètre, deux mètres, l’espace s’élargit, se dilate, trois, quatre, cinq, six, un homme, Maillard, approche enfin de la forteresse. Il tend la main, comme au plafond de la Sixtine, et prend le petit bout de papier.

Il fait le chemin de retour très vite, sans hésiter, tend le message à Claude Degain, qui se trouve là par hasard et ne sait pas lire. Il le passe à Élie. La foule écoute. “Nous avons vingt milliers de poudre ; nous ferons sauter le quartier et la garnison, si vous n’acceptez pas la capitulation de la Bastille” ; “Nous acceptons !” lança aussitôt Élie, par l’un de ces élans généreux où l’homme se substitue aux autres. Il y eut un cri général. Une réprobation.

Ce fut un instant de flottement. On ne voulait pas d’une capitulation, où les assiégés sortent avec les honneurs. On exigeait une reddition pure et simple. Le gouverneur accompagné de quatre invalides descendit sous la voûte et tira de sa poche une clé ; il hésitait encore. La foule criait : “Baissez les ponts !” De Launay avait le front tout moite, l’œil égaré. Les suisses sentaient que c’était la fin, que les portes allaient s’ouvrir, et qu’ils seraient entraînés, bousculés, maltraités, tués peut-être par une force logique invincible. Cela dut leur glacer le sang. Et pourtant, au fond, ils voulaient les voir ces gens, leurs visages, leurs yeux, la forme de leur bouche, cette foule si nombreuse, ces cordonniers, ces marchandes de poissons qu’ils connaissaient pourtant bien, dont le désir aujourd’hui semblait si fort ; il leur semblait soudain ne les avoir jamais vus.

Un quart d’heure passa. Une rumeur incessante tournoyait dans l’air comme une aveugle. Enfin, puisqu’il ne se passait rien, la foule s’écarta ; on se remit derrière les canons. On allait de nouveau faire feu. À cet instant, cela lui perça brusquement le cœur, à de Launay ; à bout de force, et sans tout à fait le comprendre, il donna l’ordre d’abaisser le petit pont.

Quand le tablier heurta le bord, ce fut comme si deux côtés du monde se touchaient. Aussitôt, Maillard, le petit Canivet, Degain, Tournay, Cholat, Élie, Hulin, Arné, Humbert, les frères Morin, tous se précipitèrent ; mais la porte derrière le pont-levis resta close, on se trouva bloqués. On tambourina. Une pauvre porte s’interposait encore entre la foule et la forteresse. La Bastille était devenue une simple maison à la porte de laquelle le monde frappait. Alors, scène irréelle, comme le portier de nuit qu’on réveille dans un hôtel et qui bâille, un invalide, ignorant tout de la rhétorique des grandes occasions, entrouvrit et demanda poliment ce qu’on voulait.

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