14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 19 sur 21

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14 Juillet

Le Déluge

 

C E FUT un déluge d’hommes. Il devait être un peu plus de cinq heures quand la foule se rua dans la Bastille. Dans la cour intérieure, les invalides et les gardes suisses sont en rang. Les poches remplies de clous et de chevrotine, les émeutiers hurlent : “Bas les armes !” Un officier dédaigne le faire. On se jette sur lui et on arrache son sabre. Jean-Baptiste Humbert court vers l’escalier, sur la gauche, il grimpe les marches quatre à quatre. La grande vis de pierre lui tourne la tête. Tout va très vite ; Humbert enfile des centaines de marches sans rencontrer personne, regringole, varappe, escalade la tour, et parvenu en haut, tout essoufflé, à bout d’excitation, il se rend compte qu’il est seul. Le voici sur l’une des tours, il regarde la foule en bas qui étrangle la citadelle ; il y a du monde partout, la ville entière afflue vers la Bastille. Paris veut entrer. On tire encore quelques coups de feu. Le ciel est sombre. Et Humbert est seul, seul tout en haut du monde. Il voit tout, il sait tout, il est le premier homme.

Mais le rêve s’achève, Humbert aperçoit un soldat accroupi, lui tournant le dos. Le suisse ne l’a pas vu, ne sait sans doute pas que la Bastille est prise. Humbert le met lentement en joue. Le bout de son fusil guigne l’échine de l’homme. Il ne voit pas son visage. Ce n’est qu’une ombre pétrifiée, une gargouille.

Humbert crie : “Bas les armes !” Le type se retourne ahuri. Il a un bon petit visage. Il pose aussitôt son arme et assure en pleurant qu’il est du tiers état, qu’il le défendra jusqu’à la dernière goutte de son sang et qu’il n’a pas tiré. Humbert ramasse son fusil, fait un pas et pose sa baïonnette sur le ventre de l’homme. C’est tout mou une bedaine, tout arrondi, rempli de boyaux, de tripes, de quoi faire de l’andouillette pour un régiment. C’est plein de bombements et de convexités, de cavernes, de gaz, c’est plein de tuyauteries, de sacs, de girons, d’épigastres. Mais Humbert n’est pas un sanguin. Il aime son prochain et n’est pas féroce. Il confisque au soldat sa giberne, puis se tourne rapidement vers le canon à dessein de le faire tomber de son affût pour l’empêcher de servir. Tout se passe en quelques instants sous un lourd baldaquin de nuages. Le suisse ne bouge plus. Humbert ne le perd pas de vue. Mais au moment où il se penche sur le canon, l’œil collé à sa chair obscure, une balle venue d’une autre tour, crevant l’air de sa petite robe noire, lui traverse la nuque. Le bas de son visage se crispe, il semble tout petit et soudain si fragile ; son cou devient tout rouge, et quelque chose de très puissant le freine, le pousse, le happe. Il tombe. Sa tête heurte la pierre, sommeil noir, un fil casse, sa douleur se retire en lui, très profond, humide et chaude. Il se réveille un peu plus tard sur les marches de l’escalier. Le suisse le secoue par les épaules, sa blessure saigne beaucoup ; il l’a porté jusqu’ici. Le visage étincelant de sueur, les deux hommes se regardent. Le soldat déchire sa chemise pour panser la plaie.

On courait en tous sens. Chacun empruntait le plus court chemin vers la vérité. Rossignol se hissait sur une autre tour. En montant, il vit une cellule qui était fermée et tira les verrous. Un jeune homme était là, beau, mais tout pâle. Quel bonheur de le foutre dehors ! Rossignol reprend l’escalier, fou de joie. Lorsqu’il parvient en haut, il trouve un boulanger, Morin. Avec ses frères, il retournait les canons. Ils faisaient cela comme un autre travail, manches retroussées. L’un avait peut-être la clope au bec. L’autre crachait dans le vide. La bête est lourde, mais on parvient à la faire riper. Dans la liste des vainqueurs, on trouve bien un Morin, boulanger, mais on ne sait rien de plus. Sitôt apparu au sommet de la tour, il se dissout dans l’azur. En dessous de lui, dans la liste, il y a un autre Morin, cordonnier. C’est peut-être l’un de ses frères. Il avait trente ans. Il venait d’Énoque, village dont le nom, sans doute mal compris ou peut-être seulement mal orthographié, nous fait rêver à de grands fleuves ou de bons patriarches. Mais lui aussi, au-delà de son minuscule CV, est avalé par la nuit.

Et maintenant j’imagine Delorme, le Noir, au milieu de la foule, il entre dans la Bastille. Il court lui aussi, se perd dans les couloirs, pénètre les cachots. La fumée des charrettes, qui brûlent encore, monte jusqu’en haut des tours. Des têtes surgissent aux rares fenêtres de l’édifice comme des diables sautant de leur boîte. En bas, des hommes arrivent de tous les faubourgs. Le soleil reparaît. Les visages brûlent, les vêtements sont crasseux. On ne se connaît plus. C’est trop beau. Dans les jardins, les buissons gémissent sous leur cape de poussière. Le vent fouette les arbres. Dieu que c’est beau le monde, vu d’en haut ! Le vent se lève. Le ciel tombe. Il y a des cadavres dans la cour. Que c’est beau un visage ! bien plus beau que la page d’un livre, les sentiments y surgissent de toutes parts et s’y éteignent. Mais les morts sont tristes, intimidants. Quatre-vingt-dix-huit morts et d’innombrables blessés gisent sur des brancards de fortune, sur les tables des bistrots alentour ou sur les marges des églises. Seuls quelques noms ont été retenus, petits fragments de vie fossile : Begart, Boutillon, Cochet, Foulon, Quentin, Grivallet, Poirier, David, Falaise, Rousseau, Gourni, Ézard, Desnous, Courança, Blanchard, Levasseur, Sagault, Bertrand. Essaras, Aufrère, Renaud, Gomy, Dusson et Provost.

En revanche les morts de Flesselles, prévôt des marchands, qui trônait à l’Hôtel de Ville, et du gouverneur de la Bastille, de Launay, que le peuple lyncha le soir même, sont parfaitement documentées. Sur la mort du gouverneur, il y a l’interrogatoire de François Desnot, cuisinier. Sur celle de Flesselles, il y a la déposition du fossoyeur de l’église Saint-Roch et une information d’office. Malheureusement pour lui, le temps a conservé d’autres pièces. Une déclaration du directeur de la manufacture d’armes de Charleville nous révèle l’offre de douze mille fusils qu’il lui a faite le 13 juillet, vers quatre heures de l’après-midi, mais le maire de Paris n’a pas donné suite. Pourtant, tout au long de la journée du 14, le peuple lui réclama des armes et le bon prévôt des marchands ne cessa de lui en promettre, déplorant de n’en pas avoir. Cela retarda considérablement la prise de la forteresse et fut cause de beaucoup de morts.

Mais afin que la barque soit vraiment pleine, ajoutons cette lettre de la maison du roi qui, le 11 décembre 1789, annonce à la marquise de Launay le versement d’une pension de trois mille livres, eu égard aux malheurs et aux pertes par elle éprouvés le 14 juillet. Et puis, du côté de Flesselles, il y a également ce procès-verbal de scellés pour son hôtel, rue Bergère, et son château du Marais, ce qui nous laisse une petite idée de ce qu’en rendant l’âme il perdait. Mais là encore, reste, à l’ultime suffocation de ceux qui n’auront pas le bonheur d’être dans les bonnes grâces, cette décision du roi qui, le 6 mars 1792, accordera à la veuve du prévôt des marchands une gratification de quatre mille livres, eu égard à sa triste position.

*

Huit mois plus tard, le 23 mars 1790, vers huit heures du matin, Marie Bliard quitte la rue des Noyers, à Maubert ; il fait froid, elle porte un châle sur les épaules. Elle passe devant Saint-Séverin et par le pont Saint-Michel, puis se présente à l’office du commissaire Duchauffour, rue Saint-Louis, près du Palais. Les commissariats ont dû certes changer, mais un petit air de famille se perpétue toujours dans les institutions, un mode de vie, un folklore. On la fit attendre sur un mauvais banc. Le temps lui sembla long. Le plâtre s’écaillait au-dessus du comptoir, un planton bullait sur sa chaise.

Enfin, on l’appela, c’était son tour. On la fit pénétrer dans un petit bureau, où un gros type la fit asseoir. Il portait une mauvaise robe de serge noire, sale et trouée. C’était le clerc. Il lui demanda de décliner ses nom, prénom et qualité, puis il l’interrogea sur l’objet de sa visite. Elle se mit à parler, dans sa langue de commère, à raconter l’histoire dans le désordre, c’est-à-dire son ordre à elle. Elle raconta sa vie, puis en vint au mardi 14 juillet, car le monsieur s’impatientait. Elle parla alors de son compagnon, François Rousseau, allumeur de réverbère. C’était un brave homme, elle n’avait pas à se plaindre. Il était parti le matin, le jour de la prise de la Bastille, il était allé au faubourg Saint-Antoine. Le clerc relève alors ses bésicles, il l’interrompt. Il veut savoir ce que son mari allait y faire, à la Bastille ; est-ce qu’il comptait se joindre aux émeutiers ? Une ombre passe devant la fenêtre du bureau. Marie Bliard ne sait trop quoi répondre ; elle ne se sent soudain pas très à l’aise dans le bureau du commissaire. Elle bredouille. Son mari avait une course à faire au Faubourg, on lui a dit qu’il était entré dans la cour de la forteresse, entraîné par la foule peut-être ou bien pour voir ce qui s’y passait ; elle ne l’a jamais revu.

Le clerc ouvre une pochette. Silence. Il feuillette un dossier. Marie Bliard reste immobile, comme s’il lui fallait se tenir inerte, ne pas faire un bruit, pas un mouvement, se tenir pour morte, pendant que le monsieur inspecte ses entrailles. Il lève et abaisse plusieurs fois ses lunettes, puis redresse le nez et, d’une voix froide et lente, lui demande pourquoi elle a attendu si longtemps pour venir. Elle ne sait pas ; elle vient d’apprendre qu’il y avait peut-être une pension. Depuis la disparition de son mari, la vie n’est pas facile, un secours serait bienvenu.

L’affaire ne rapportera pas vingt sols, le clerc n’a donc pas de temps à perdre. Il la laisse un moment seule. Elle pose ses poings fermés sur ses genoux, elle ne bouge plus. Dans la cour, un chien aboie. Elle entend les portes s’ouvrir et se refermer. Puis le clerc revient ; il tient une feuille à la main, elle remarque qu’il a les ongles pleins d’encre. Il lui explique que c’est un procès-verbal de l’année dernière ; vers neuf heures du soir, le 14 juillet, trois particuliers ont amené au Châtelet deux cadavres. Eux aussi, prétendaient être entrés dans la cour du Gouvernement poussés par la foule, au moment où le pont-levis cédait. Là, ils virent deux morts et les transportèrent d’abord à l’Hôtel de Ville, puis au Châtelet.

Les trois particuliers s’appellent Jacques Collinet, chapelier, demeurant rue Saint-Nicolas, Giles Droix, chapelier, demeurant rue des Filles-Dieu, et Jean Varenne, imprimeur en papier dans la petite rue de Reuilly. Le clerc lève les yeux au-dessus de ses lunettes ; votre mari les connaissait ? Elle n’en sait rien. Le clerc reprend : le premier cadavre, qu’ils déposèrent au Châtelet, est un petit homme chauve, portant une culotte de ratine grise, de gros souliers, une chemise de grosse toile, une veste de drap olive, un gilet de coton blanc. Il avait une large blessure au flanc et le pouce de la main droite arraché. La description était sèche, technique, et cependant Marie Bliard devinait une silhouette étendue sous les voûtes obscures du Châtelet, un petit corps mort auquel ce signalement donnait en fin de compte une sorte de vie secrète. Le clerc se pinça les moustaches et dit que l’homme avait été identifié et s’appelait Falaise. Puis il passa à l’autre cadavre. Le cœur de Marie Bliard se mit à battre. De sexe masculin, âgé d’environ quarante-cinq ans. Vêtu de bas de laine à côtes gris, d’une culotte blanche. Et là, elle n’entendit plus rien, l’inventaire fut relégué dans le silence, en un bourdonnement dérisoire. C’était comme si toute sa vie passée était ânonnée, les vingt ans qu’elle avait vécus avec son mari, leur pauvre vie rue des Noyers, le boulot, le petit enfant mort en bas âge, les difficultés, les minuscules moments de bonheur, les promenades aux Porcherons, tout cela était à présent débité par petits lots, d’une voix monocorde, comme si on voulait ainsi le lui soustraire. Elle se rappelait les bas qu’elle avait tricotés, la culotte marchandée aux Misères, sur les quais, les souliers attachés comme on l’avait pu avec de vieux cordons, la veste en laine grise, le mouchoir de coton déniché à la fripe et, dans la poche, le passe-partout que François portait toujours. Et plus le clerc récitait son poème : gilet de toile blanche, chapeau à cocarde, chemise de grosse toile, et plus le corps réel de François Rousseau s’éloignait, se dissolvait dans autre chose. Ce n’était même plus un cadavre, même plus un nom, il devenait un objet, quelques lignes dans un registre, une chose qu’on voulait classer, répertorier, pour en finir. Elle regarda par la fenêtre et ne vit rien, rien que le mur d’en face, et le planton qui fumait au fond de la cour. Et puis, sans s’interrompre, le clerc passa des vêtements aux blessures, comme si cela faisait partie d’un catalogue, qu’il n’y avait pas de différence entre un vieux mouchoir et une plaie mortelle, entre un gilet que l’on jette au chiffon et un cadavre que l’on descend en titubant sur un brancard dans la basse-geôle du Châtelet.

Des balles lui avaient traversé la gorge de part en part. Le procès-verbal ne disait rien d’autre. Soudain, elle vit le sang sur la plaie. Il lui sembla le voir, pouvoir le toucher. Son col se mit à lui serrer le cou, et elle arrangea sa coiffe, qui lui sciait le front. Elle tritura un coin de son tablier. Le clerc avait saisi sa plume et l’avait trempée dans l’encre. Il ne prit pas la peine de dépenser une nouvelle feuille, il se mit à remplir une étroite colonne, en marge du premier PV. Il traçait d’étranges lignes sinueuses, très vite. Elle entendait son ongle sur la feuille. C’était un petit homme replet aux cheveux cendrés. Son encre était très noire et son écriture si fine ! Une fois qu’il eut copié la date et par-devant nous Conseiller du Roy, il écrivit, barra trois mots, et eut l’air agacé. Il reprit : est comparue Marie Jeanne Bliard, veuve de François Rousseau, allumeur, demeurant à Paris, rue des Noyers n o 17. Et soudain, tout fut pris dans les glaces. Son nom, celui de François, son métier d’allumeur de réverbère, leur garni, en un trait de plume, avaient été vidés, dépouillés de leurs viscères. Il n’en restait plus que les mots : veuve, allumeur, demeurant. La machine continuait, laquelle nous a dit que le 14 juillet, jour de la prise de la Bastille, et à mesure que le clerc transcrivait ses paroles, une langue obscure s’en saisissait, les hachurait, les tronçonnait, les nettoyait de toute vie. Ce n’était plus François qui avait été tué ; c’était quelqu’un d’autre, qu’elle ne connaissait pas. Et voici qu’arrivait le moment fatidique, les mots du clerc descendaient lentement les marches froides de l’escalier, on entendait ses petits pas secs sur les dalles. Puis il s’arrêta, reprit son souffle, souleva le drap mortuaire et ânonna chaque syllabe en la retranscrivant : le se-cond par-ti-cu-li-er, dont la dé-si-gna-ti-on du ca-da-vre ; à ce moment, le cœur de Marie Bliard s’arrêta ; il lui sembla que la pièce était immense, puis l’instant d’après toute petite, que le mot cadavre était là, sur la table, parmi les papiers. Elle sentit remonter en elle une peine profonde ; elle pensa à la petite fille qu’ils avaient eue, ensemble, et qui était morte, elle aussi ; et elle se sentit soudain très seule, aussi seule que Marie Jeanne Bliard, veuve de François Rousseau, allumeur, demeurant à Paris, rue des Noyers no 17, elle se sentit aussi seule qu’un cadavre d’allumeur de réverbère dans la basse-geôle du Châtelet, et ce fut comme si tout ce qu’elle avait aimé se trouvait à présent là, sur ce procès-verbal, et allait désormais y demeurer toujours, en quelques lignes sèches, écrites à la va-vite, par un commissaire de police. Elle eut un frisson. Ses lèvres se raidirent. Elle releva la tête, fixa terriblement l’homme qui se tenait en face. Il ne la voyait pas. Il écrivait.

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