14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 12 sur 21

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14 Juillet

L’arsenal

 

O N IGNORE où le coup porta. À partir de là tout devient plus confus. Les témoignages du temps sont pleins d’imprécisions et de lacunes. Il y eut des blessés. Mais qui ? Desonel peut-être, ou Jacques Greffe, qui furent touchés pendant l’émeute, l’un on ne sait comment, l’autre d’un coup de feu aux jambes, et qui dut vociférer avec son bel accent de Bayonne. La foule dut reculer, se planquer même, se tasser dans les rues tout autour, se glisser derrière les cheminées sur les toits, se barricader derrière les portes des troquets. On dut se faire tout fifre derrière les arbres, se coucher, ramper, courir. Oui, on dut courir, voler, mais on dut aussi se tenir bien droit, et défier. Sur le nombre, il devait y avoir des gens hardis, des téméraires. Il devait y avoir de tout. Les gamins se nichaient sous les charrettes, les femmes se tenaient à l’entrée des maisons. Et puis, une fois passé le premier moment de surprise, on commença sans doute à s’organiser.

Ayant laissé la Grève derrière lui, Cholat, petit marchand de vin de la rue des Noyers, débarque sur les quais. Il a sans doute braillé, crié avec les mouettes, scrutant le ciel, margotant des formules empruntées, remugles de Jean-Jacques Rousseau qu’il avait entendus de derrière son comptoir et qu’il répétait à présent comme un oracle ponctué de jurons. Jusqu’à ce jour, il avait servi des coups à boire, marchandé son vin, débité des topettes de calva, cela lui convenait à peu près, et cependant il rêvait d’autre chose, il pensait que l’existence pouvait être différente, meilleure. Dans sa langue d’aubergiste, il se disait que, ma foi, nous nous valons tous, qu’il n’est pas juste que certains boulonnent toute leur vie tandis que d’autres se font servir. Il devait se dire cela et bien d’autres choses encore, rudiments d’idées, à demi énoncées, dont les lambeaux formaient le fond de ses discours. Depuis toujours, il portait des caisses de vin et rinçait des bouteilles ; enfant déjà, il piochait dans la cave, rue des Lavandiers, et remontait les bonbonnes pour son père. Il étalait de la paille sur les planches, passait le balai le matin et le soir, lavait les verres, décrottait la rigole devant le magasin ; et il n’avait rien appris d’autre qu’à additionner les consommations des clients et à rendre la monnaie. C’est là tout ce qu’il savait faire. Et cependant, entre deux allers-retours à la cave, il avait eu le temps de se confectionner des opinions, une conception du monde. Bien sûr, son idéologie pouvait sembler sommaire, ingénue peut-être, débris de Contrat social entendus au bistrot, méli-mélo d’expériences contradictoires, celles d’un ouvrier qui est petit patron.

Et cependant, aujourd’hui, c’était bel et bien sous l’impulsion de ces idées brumeuses qu’avec quelques copains, ils remorquaient des quintaux de fonte en bord de Seine, refoulant du pied les branches qui gênaient leur passage, radotant des tranches mal digérées de l’Encyclopédie afin de se donner du courage. Certains devaient être d’anciens clients qu’il avait baratinés, babillant, rugissant derrière son bar à longueur d’année. Mais à présent, on n’était plus en train de causer entre deux verres de marc, on roulait réellement des canons en direction de la forteresse. Le long des quais, Cholat avait entraîné avec lui quelques je-m’en-fichistes bullant sous les platanes ; ils s’étaient agrégés gentiment au petit groupe. Et tous ces hommes marchaient à présent sur la Bastille. Ils s’appelaient Lenoble, Guyot, Ferrand, Lanneron ou Laverdure, et il y avait encore une centaine d’autres types, déserteurs, écumeurs de gargotes, requins. Parvenus rue des Trois-Pistolets, une fois passés devant le beau mascaron au-dessus de la porte où le diable tire la langue, certains insistèrent pour conduire l’artillerie vers la rue Saint-Antoine. Parmi les canons que trimbale Cholat, il y en a un qui est tout argenté, bien joli et qui vient du Garde-Meuble – c’est le canon du roi de Siam.

Cholat propose de passer par l’Arsenal, on y trouvera peut-être un reste de poudre, cela vaut la peine d’aller voir. Aussitôt, il court par la rue du Petit-Musc ; cette rue porte un joli nom, celui d’une odeur chaude, enveloppante. Mais il veut dire autre chose de plus triste. La rue s’appelait naguère Pute-y-Muse, où les putains musaient, vaguaient. Le nom glissa, comme les noms savent si bien faire, et de la Pute y muse devint le Petit-Musse, puis le Petit-Muce avec un c, et le Petit-Musc si coquet. Cette rue existait déjà en 1358. Certaines traditions durent. Les putains restèrent là, parmi quelques ruelles. Au port au Bled racolaient les plus misérables ; on retrouvait régulièrement leurs cadavres dans la Seine. Sans doute, le 14 Juillet, il y avait des racoleuses aux fenêtres. Ça chantait entre les persiennes. Les gamins jouaient à marelle. Les mouches rognonnaient les passants. Les silhouettes défraîchies se succédaient sous les porches, tableau monotone et triste. Cholat trottine, suivi de quelques gars, portant ses quatre-vingts kilos de bidoche, ahanant. Il louvoie entre les flaques ; des sirènes l’interpellent depuis les fenêtres et les pas de porte, elles veulent savoir ce qui se passe ; il répond que l’on se bat, qu’il se dépêche à l’Arsenal chercher de la poudre. Des gouttes de sueur lui coulent aux yeux. Derrière le rideau de sel, il aperçoit les petites fumerolles de l’île Louvier ; un mulet traîne entre les barques. On dirait que Cholat court dans la neige, sa chemise est trempée, il regarde en l’air, ah ! si l’on pouvait récolter les étoiles comme des pommes de terre, si l’on pouvait à la fois rire et pleurer.

Dès que Cholat fut passé par la rue du Petit-Musc, la nouvelle se propagea. Les gigolettes du port au Bled remontèrent rue de la Mortellerie, s’interpellant, riant, les accrocheuses laissèrent la rue Poirier, au nom si bénin, et glissèrent rue des Coquilles ; les tapineuses de Planche-Mibray et du carrefour Guilleri, aujourd’hui disparus sous le macadam, cinglèrent par la rue Saint-Antoine ; celles de Saint-Méry, celles de Popincourt et de Saint-Marcel ; enfin, toutes les prostituées de Paris affluèrent à la Bastille. Ce jour, les putains ne hélèrent pas le client, elles participèrent au coup de main et soignèrent les blessés, comme elles ont toujours fait aux grandes journées de l’Histoire.

Enfin, juste avant le quai, Cholat oblique à gauche et court au corps de garde. Essoufflé, il exige qu’on ouvre le magasin de poudre. Il s’assied un instant, pose son pistolet sur les marches, ses oreilles bourdonnent et il ferme les yeux. Ses paupières sont de lourdes éponges obscures. Il lui semble devenir tout petit, qu’il est assis sur la margelle d’un puits immense, noir. Il relève la tête, un invalide secoue la cendre de sa cigarette. Des hommes l’ont rejoint, ils défoncent à coups de merlin la première porte. Les soldats les regardent faire. Alors, un type paraît, affolé, qui leur dit de ne laisser entrer personne par crainte du feu et leur distribue en tremblant de la poudre. Mais il n’y en a pas assez, le reste est à la Bastille.

Deux nuits auparavant, les suisses y avaient transporté deux cent cinquante barils de poudre ; on les avait roulés dans la cour, sous de mauvaises couvertures. Puis le lendemain, les soldats les descendirent dans les souterrains. De Launay craignait sans doute que des émeutiers se saisissent de l’Arsenal. Il avait fait élargir les embrasures, réparer le pont-levis et renforcer les défenses de la Bastille. À présent, la foule inquiète l’assiégeait.

Une fois vidé l’Arsenal, on tira les canons par la rue de la Cerisaie en direction de la citadelle. Il faisait de plus en plus chaud. Les hommes, haletant, les faisaient rouler, riper. Les roues laissaient leurs balafres dans le gravillon. Enfin, on pénétra la grande avenue de l’Arsenal, la Bastille était là, face à face, comme pour un duel.

Un premier coup partit. Cela sembla miraculeux. Il ne se passa rien. Le sable de l’allée rougissait les yeux. Il n’avait jamais manœuvré un canon, Cholat, ni tiré au mousquet, il vendait son pinard, servait les clients, rinçait les verres et causait. Bien des hommes présents étaient dans le même cas. Manœuvrant la pièce, Baron, dit la Giroflée, eut le pied gauche écrabouillé sous les roues de l’affût. Il poussa un terrible cri. Sa chaussure saignait. On recula le canon. On lui ôta sa guêtre et sa chaussure, pour lui bander le pied. L’homme continua, un pied nu, l’autre chaussé, à charger la pièce. Un certain Canivet, gamin de douze ans, leur portait de temps en temps du vin, un bout de saucisson, et quelques nouvelles de ce qui se passait de l’autre côté, rue Saint-Antoine.

Soudain, tandis que le canon vomissait un autre boulet, un homme fut culbuté par le recul. Il avait tenté de mettre le feu aux poudres avec un morceau de planche. L’homme s’était renversé sur le canon, tenant comme il le pouvait sa volige en flammes. Le coup était parti trop vite et, ayant trébuché sur l’affût, il perdit connaissance. Cela dura cinq minutes, nous dit Cholat, dans son petit récit, mais en cinq minutes c’est fou ce qu’un esprit vagabonde ; et ce jour-là, l’esprit ne devait pas extravaguer moins que d’habitude, au contraire, et entre les rangées d’arbres qui bornent les murs et font comme un couloir en direction de la forteresse, tandis que sa main blessée le faisait souffrir, il vit ou il entendit quelque chose, à travers ses paupières, dans le silence de la douleur, il aperçut peut-être un minuscule tourbillon de poussière, le vol rapide d’un piaf, ou bien ce pavillon qu’on venait de hisser sur le fort. Peut-être entendit-il, à travers le brouillard, quatre coups de canon. Après cela, on ne sait plus rien de lui. L’homme disparaît comme il est apparu dans l’Histoire, simple silhouette.

Au même moment, Jean Rossignol remonte la rue Saint-Antoine. Toutes les boutiques sont maintenant fermées. Avec lui, Pigeau, sculpteur, Pierron, menuisier, Fossard, horloger, Thirion, maître ébéniste, et Rousseau, allumeur de réverbère. Ils longent la façade de l’église des Jésuites, aujourd’hui Saint-Paul, sautillent entre les marches du perron quand un coup de feu tiré de la Bastille fauche un homme. La foule se débine rue des Balais, on se planque derrière la fontaine Sainte-Catherine. Silence. Le garçon est un facteur de la petite poste. On ne connaît pas son nom.

Les noms sont merveilleux. Et Rossignol est bien l’un des plus merveilleux de tous. Il est né pauvre au faubourg Saint-Antoine, petit dernier d’une famille de cinq. À l’âge de dix ans, Jean Rossignol fut placé apprenti. Quatre ans plus tard, il quittait la capitale pour Bordeaux, désirant embarquer. En vain. Recruté chez un orfèvre, il fut congédié huit jours après et erra de place en place.

Le temps avait passé ; il s’était engagé dans l’armée et, huit ans plus tard, il l’avait quittée et refit profession d’orfèvre. Le 12 juillet 1789, en promenade à Belleville, il entre vers six heures chez un marchand de vin. Il s’apprête à danser ; une foule surgit qui se met à causer de barrières qu’on abat et qu’on brûle. Les musiciens se retirent. On renverse les tables dans un horrible tohu. Il sort. Il marche depuis une heure, l’ivresse lentement se dissipe. Il aime marcher la nuit en ville, descendre le faubourg du Temple comme s’il dévalait un escarpement intérieur, fumant, respirant, remuant toutes sortes d’idées. Il croise de petites bandes dispersées. On lui gueule : “Vive le tiers état !” Ce fut son premier contact avec la Révolution.

Plus tard, lui le petit péquenot deviendra général sous la Convention. Après la chute de Robespierre, il passera un an en prison. Il y écrira ses mémoires, dont la première phrase : “Je suis né d’une famille pauvre.” est en soi une nouveauté. Il faut pour cela se souvenir de ceux de La Rochefoucauld qui commencent ainsi : “J’ai passé les dernières années du ministère du cardinal Mazarin dans l’oisiveté que laisse d’ordinaire la disgrâce…” Ou bien de ceux du cardinal de Retz, dont le “Madame, quelque répugnance que je puisse avoir à vous donner l’histoire de ma vie…” introduit coquettement un bon millier de pages. Mais pour le moment, Rossignol n’est pas à l’ombre en train de rédiger ses mémoires, il n’est pas encore général, il n’est pas encore banni de Paris par Bonaparte, il n’est pas encore traîné de prison en prison, ni déporté aux Comores, il n’a pas la fièvre qui en quelques jours l’emportera, après l’avoir laissé inerte sur sa paillasse, parmi des lambeaux de souvenirs. Pour le moment, il n’est rien d’autre qu’un petit ouvrier courant les gargotes. Mais le voici à présent qui crapahute sous la mitraille, rue Saint-Antoine, devant l’hôtel de Mayenne. Le cri auquel il a répondu dans la rue deux jours plus tôt a éveillé quelque chose et décidé de son destin. Désormais, le mot tiers état, pour les types comme lui, cela veut dire le pauvre contre le riche, l’ensemble de la nation contre une poignée de privilégiés, comme il l’écrira lui-même dans son cachot cinq ans plus tard. Sur une gravure que l’on a de lui, Jean Rossignol a le regard triste, quelque chose de doux et de gentil. Il est encore jeune, mais ce n’est plus le petit ouvrier en route pour la Bastille, il doit déjà être général. Une sorte de grisaille ou de désillusion assombrit son regard, comme s’il savait que la fin ne sera pas drôle, comme s’il sentait que le monde allait tourner autrement, que ses espoirs seraient trahis. On raconte que le peuple des faubourgs refusera de croire à sa mort treize ans plus tard. Dans les gargotes de Belleville et des Porcherons, les bavards fabulent : Rossignol s’est échappé des Comores, il est à la tête d’un peuple sombre, indompté, tout là-bas, en Afrique. Il survécut ainsi dans les mémoires.

Mais le 14 Juillet, ce n’est pas un fantôme qui marche vers la forteresse, il ne porte pas encore de plumes au chapeau, sa redingote n’est pas cousue de fil d’or, ses cheveux n’ont pas été tourmentés par les coiffeurs. Il a vingt-neuf ans, il est jeune, ébouriffé, il croit en ce qu’il désire. Ce matin-là, rue Saint-Antoine, la poitrine lui brûle, l’idée le dévore. Il jette un œil à droite, fait signe aux canonniers que la voie est libre. Il passe la rue du Petit-Musc. Claude Cholat, un peu plus loin, déboule à l’Arsenal. Ils sont à trois cents mètres l’un de l’autre. Ils ne se connaissent pas.

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