14 Juillet

Eric Vuillard · Chapitre 14 sur 21

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14 Juillet

La Maladie de la Députation

 

L A FOULE se rue au pied de la citadelle. Entre la Bastille et Paris, il n’y a plus qu’un pont de pierre et un rideau de bois. On dirait un roman de cape et d’épée, mais les morts ne se relèveront pas. Parmi les centaines de personnes qui se bousculent, Collinet se fraie un passage. Il tire ses camarades par la manche, venez ! On rit, entraîné par le flot qui pénètre dans la cour. Falaise ne veut pas les suivre ; il essaie de reculer, mais ce n’est pas possible, il y a trop de monde, il ne peut pas remonter le courant. Un inconnu lui arrache son chapeau en riant puis le lui relance. Un copain lui crie quelques mots à l’oreille. C’est François Rousseau, ils sont venus ensemble pour se battre, mais à mesure qu’ils arrivent près de la dernière cour, ils sentent monter en eux un mélange d’exaltation et de panique. On passe le petit pont, et on se carre un instant derrière les chaînes brisées pour reprendre son souffle. Et tout à coup, les tirs reprennent. On court de toutes parts. Un garde-française tombe mort et, sans réfléchir, Rousseau cueille son fusil. Le canon est chaud. Il attrape le sachet de poudre, mais il oublie de prendre la baguette ; et le voici qui marche en direction de la muraille. Il se fraie un passage parmi les gens qui courent. On le bouscule. Les graviers sont brûlés par le soleil. Le ciel est blanc. Rousseau est heureux ; il braque son fusil en direction des tours.

La pétarade reprend de plus belle. Un biscaïen frappe un homme en plein cœur et le coupe en deux ; c’est Louis Poirier. Il a descendu en chantant la rue de Charenton, tout à l’heure, et le voici maintenant qui vomit ses boyaux. Le chaos est indescriptible. Les assaillants se couchent derrière les garde-corps. Des types traversent en se hâtant la cour, les groupes s’éparpillent et les amis se perdent. Les balles sifflent. Il fait une chaleur atroce. Collinet monte sur le parapet qui borde le fossé ; et de loin, il aperçoit Falaise qui avance vers les tours ; il lui fait signe. Dans le charivari qui règne, parmi les tourbillons de fumée, la silhouette de Falaise semble tanguer. Il tient la main en l’air, on ne sait trop pourquoi, et l’agite éperdument au-dessus du monde.

Une fois que la fusillade cesse, la cour est jonchée de cadavres. Le silence fait un étrange effet. On hésite à quitter sa planque. Petit à petit, on se risque à découvert. Un blessé pousse d’horribles cris. Deux gardes-françaises le traînent sous l’auvent d’une boutique bordant le chemin de ronde. Un cadavre est assis contre un mur, une corneille lui grignote l’épaule. Soudain Giles Droix fait signe de venir ; il a trouvé Falaise. Son crâne nu et chauve brille sur le pavé. Il a le flanc tout noir et le pouce arraché. Dans ses poches, il a toujours les deux balles de plomb prises chez lui deux heures plus tôt ; il n’aura pas eu l’occasion de s’en servir. Un peu plus loin, près du pont-levis, Collinet soulève un autre cadavre, le sang pisse par le cou. C’est François Rousseau. Les mouches lui dévorent les yeux. On arrache deux planches aux casernes. Sur l’une on dépose Falaise et sur l’autre Rousseau. Il est environ deux heures de l’après-midi.

De son côté, après l’échec cuisant de Thuriot, l’Hôtel de Ville avait aussitôt dépêché une nouvelle députation. Elle se composait du président des électeurs, Delavigne, de Ledeist de Boutidoux, député suppléant, de Chignard et de l’abbé Fauchet. Il faut les imaginer, mieux fagotés sans doute que la plupart de ceux qu’ils croisèrent durant leur petite excursion, délégation officielle, pittoresque, au milieu d’une multitude en armes. Ils eurent le plus grand mal à se frayer un chemin, ce qui prouve qu’il y avait alors beaucoup de monde, une masse inouïe de gens, avec ce prodigieux souffle des foules qui s’exaspèrent lorsqu’on les menace. On s’aperçut à peine de leur arrivée. Les assiégeants avaient bien mieux à faire que s’émouvoir d’une énième délégation ; ils se battaient. Les électeurs tentèrent timidement de s’approcher de la forteresse. La multitude les bousculait, ne se souciant point d’eux. Quelques coups de feu clairsemés les repoussèrent. Ils se retirèrent, prudemment. La petite députation ne put pas même atteindre les murailles.

Mais une nouvelle ambassade était déjà en route. La négociation est une maladie comme une autre. Cette députation fut la plus solennelle. Elle avait à sa tête Louis-Dominique Éthis de Corny, procureur du roi. Il était escorté par M. de la Fleury, le comte de Piquot Sainte-Honorine, et Poupart de Beaubourg, qui prétendait descendre en droite ligne d’un argentier de Charles VI, et qui, capitaine de dragons et croix de Saint-Philippe, portait ce jour un bel uniforme vert et arborait ses décorations. Il faut ajouter, si l’on veut que le portrait soit complet et vraiment fidèle, qu’il sera emprisonné, plus tard, pour trafic d’assignats, puis de nouveau pour pillage, concussion, complicité avec les cercles contre-révolutionnaires, et même accaparement de biens lors de la prise de la Bastille. Mais n’allons pas trop vite. Avec eux, il y avait aussi Pierre-André Six, architecte, à ce que certains prétendent, et Louis-Lézin de Milly, avocat qui, né à la Martinique trente-sept ans auparavant, venait d’une des grandes familles de Louisbourg, et était alors secrétaire du parquet de Paris auprès d’Éthis de Corny lui-même. Il est d’opinion modérée, favorable à une monarchie constitutionnelle, comme la plupart de ses collègues. Parmi ses contributions notoires au cours de la Révolution française, on note ce discours, prononcé le 20 février 1790, dans lequel il met en garde contre cette désorganisation des colonies que produirait inévitablement l’abolition de l’esclavage ; il était colon. Un peu plus tard, il motionnera contre la déchéance du roi, puis sa carrière s’orientera, paisible, vers des missions de police et de surveillance.

On voit que cette ambassade, composée avec beaucoup de tact et de pragmatisme, était la fine fleur des députations. Vers deux heures de l’après-midi, ce joyeux équipage sortit, sage précaution, par la porte arrière de l’Hôtel de Ville, la place de Grève devenant dangereuse, envahie qu’elle était par la populace. Ils longèrent soigneusement la courbe rue du Martrois qui suivait la rue Pet-au-Diable. Face à Saint-Gervais, la gentille cohorte tourna vers la droite dans la rue Longpont ; et puis, par surcroît de prudence sans doute, on décida de prendre par les quais. Ils firent bien des détours, passèrent par de petites rues, sans manquer d’appeler les patrouilles de la milice bourgeoise qu’ils croisaient à ne laisser passer personne. Leur intérêt n’allait pas à l’accroissement de l’émeute. Enfin, ils aperçurent Coutans, commissaire au bureau de la Ville, quai des Célestins, et l’engagèrent à se joindre à eux. Ce loufoque cortège traversa ainsi l’insurrection comme par miracle.

Enfin, ayant boitillé deux cents mètres, notre ambassade tomba dans l’Arsenal. À la cour du Salpêtre, on ordonne au suisse de refermer la porte, prenant bien soin de calfeutrer tout ce qu’on peut. Les voici cour de l’Orme. Ils n’en mènent pas large. Le procureur du roi, Louis-Dominique Éthis de Corny, commande que roule le tambour et de hisser le drapeau. La petite délégation est un modèle de discipline au milieu du chaos.

Ayant ainsi procédé dans les règles, le comte de Piquot Sainte-Honorine, Boucheron, le drapeau Joannon et le tambour pénètrent solennellement dans la cour du Gouvernement. Et là, stupeur, ils tombent sur un grand nombre de particuliers, comme ils disent eux-mêmes, armés de fusils, de haches et de bâtons. La petite ambassade annonce en grelottant d’un ton officiel que la Ville les envoie pour parlementer. Effarés sans doute, les combattants s’écartent et les députés parviennent au pied de la citadelle. Bien élevé, Boucheron ôte alors son chapeau. La foule le regarde éberluée ; il doit y avoir Fournier l’Américain, Maillard, le futur conventionnel, et peut-être La Giroflée, dont le pied nu, enveloppé de bandages, doit à présent être tout rouge.

De l’intérieur de la forteresse, entre deux coups de mousquet, on les entend mal ; enfin, la garde ordonne que le peuple se retire pour laisser passer la députation. Les députés exhortent les combattants à cesser le feu. Ce dut être une scène assez curieuse, pittoresque. Imaginons. Jean-Baptiste Balanche. Pierre-Louis Bidois. Jean Bole. Jean-François Boyer. Louis Chambin. Jacques Communeau. Pierre Crampon. Antoine Cras. Claude Niquet. Jacques-André Noël. Jean-Baptiste Roubault. Ils s’échinent sous un feu roulant depuis des heures, ajustant leurs mousquets, déchargeant, puis se retirant sous les voûtes. Là, on déchire à toute vitesse un rouleau de papier, on remplit le bassinet, on verse la poudre dans le fût, et la balle. Jacques regarde Pierre, ils sortent de l’abri où ils s’étaient retirés et pointent leur canon vers le ciel. Une étincelle enflamme la poudre en se faufilant par un petit trou appelé lumière. Et il faut de nouveau reculer, vider le fusil et le recharger. Les nuages roulent très haut, de temps en temps les canons brillent sur les tours. Les silhouettes des soldats y sont presque impossibles à atteindre. Elles flottent dans le firmament, parmi les mouettes.

D’ici peu de temps, à Chemillé, à Vihiers, à Dol, à Coron, à Moutière, la plupart de ces hommes seront morts, décimés par les guerres de l’an II. Et tandis qu’ils se battent, beaucoup d’entre eux étant déjà blessés, alors qu’ils sont à présent résolus à faire tomber la citadelle, sûrs de leur fait, voici qu’un petit groupe de bourgeois pointe le nez, et leur ordonne de cesser le feu. Chamin s’éclaffe. Communeau tend son mousquet, criant que ça leur ferait un joli portemanteau. Les quolibets fusent. Canivet, qui traînait dans leurs pattes, siffle un petit air méchant. Il était plus débrouillard qu’Éthis de Corny et sa troupe, Louis-Sébastien Canivet. Il se peut que le petit Navet de Victor Hugo, l’ami de Gavroche, celui qui crie “À bas Polignac !”, ait chouravé une partie de son nom à ce pétulant personnage. On l’appelait Canivet tout court. On aurait pu l’appeler Caniveau.

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