14 Juillet
Paris
U NE VILLE est une énorme concentration d’hommes, mais aussi de pigeons, de rats, de cloportes. Les villes sont apparues il y a environ cinq mille ans, elles sont nées quelque part entre le Tigre et l’Euphrate, comme l’agriculture, l’écriture ou le jardin d’Éden. Caïn serait à l’origine de la première ville, au pays de l’errance. Et, en effet, chaque ville est bien une réunion d’émigrés et de traîne-savates, on y retrouve tous les apatrides. Les métaux et l’art de la flûte y seraient nés. Ce sont souvent les villes que Dieu châtie, Hénoch par le Déluge, Sodome et Gomorrhe par une pluie de feu et Jéricho en un coup de trompette. C’est que la ville est le moyen que l’homme a trouvé d’échapper au projet de Dieu.
Mais cette fois-ci, le 14 juillet 1789, Babylone sera plus forte que le Déluge, plus vive que la fournaise, plus bruyante que toutes les trompettes. À présent, la ville est immense, Paris est une des plus grandes villes du monde, ce n’est plus une cité, avec son agora, son forum, c’est une grande ville moderne, avec ses faubourgs, la misère qui s’agglutine autour d’elle, saturée de nouvelles et parcourue de rumeurs. On y trouve des gens de toute la France, de l’étranger même, des émigrés parlant leur patois, mêlant leurs vies, et accédant à l’expérience du très grand nombre, l’anonymat. Oui, désormais, nous sommes anonymes, dégarnis de la famille ancienne, purgés des rapports féodaux, désempêtrés du coutumier, délivrés du proche.
Paris, c’est une masse de bras et de jambes, un corps plein d’yeux, de bouches, un vacarme donc, soliloque infini, dialogue éternel, avec des hasards innombrables, de la contingence en pagaille, des ventres qui bouffent, des passants qui chient et lâchent leurs eaux, des enfants qui courent, des vendeuses de fleurs, des commerçants qui jacassent, des artisans qui triment et des chômeurs qui chôment. Car la ville est un réservoir de main-d’œuvre pas chère. Or, on apprend beaucoup, à chômer. On apprend à traîner, à regarder, à désobéir, à maudire même. Le chômage est une école exigeante. On y apprend que l’on n’est rien. Cela peut servir.
Une ville est un personnage. Pas de vaudeville ou de tragédie, non, un personnage pour pièce en plein air, sans figurant, sans chœur, sans mise en scène. C’est une masse, une foule, cohue grisante, une flopée, une multitude. À Paris, on est venu de partout, de Pontarlier, de Gigny, d’Épernay, de Loudun, de Guémar, de Montpeyroux, de Quenoche, de Verrières, et on est devenu tailleur, cordonnier, manouvrier, commis, mendiant, putain. Ils s’appellent Mathieu, Guillaume, Firmin, de leur nom de famille, car les pauvres n’ont souvent pas mieux à se mettre. Ils peuvent aussi porter noms et prénoms pareils, Pierre Pierre, Jean Jean ; cela signe deux fois leur pauvreté. Ils ont aussi des noms de métiers, Mercier, Meunier, Lesaulnier, Vigneron, car ils bossent, oui, avant tout ils sont là pour ça, pour peiner. Mais encore des noms ridicules, Godailler, Quignon, Fagotte, Bourgeonnau, Tronchon, Pinard, puisqu’ils ne sont rien que mouches et vermines. Ils ont aussi des sobriquets, Pasquier dit Branchon, Munsch dit Meuche, Heu dit Harmand, Mais bientôt on aura un nom, on s’appellera Étienne Lantier, Jean Valjean et Julien Sorel.
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En un siècle, on a dressé plus d’une centaine de cartes de Paris ; mais de toutes parts, la ville avance. Elle change de forme et déborde toujours. En 1705, le géographe Nicolas de Fer grave un plan de Paris pour les besoins de la police ; mais aussitôt que la carte est finie, patatras, elle est trop exiguë, la ville éclate. Jean de la Caille s’y coltine. Ce seront vingt planches très belles, de petits morceaux découpés comme des parts de gâteau. Mais là encore, les crieuses de tisanes et de vieux chapeaux suivent toujours plus loin les diligences poussiéreuses, la ville fait des siennes, l’étouffante menace d’être seule la torture, elle étend les bras, s’étire dans les marais, ouvre les jambes.
Déjà, Louis XIII, quoique galant homme, avait décidé de fixer des bornes à Paris, de corseter la ville, et l’administration royale s’était employée à poser des barrières, des poteaux. En vain. La ville s’étalait. À son tour, Louis le Grand tenta le coup ; il souhaitait enfermer Paris dans des limites raisonnables ; son projet ne l’était pas. La ville grandit, grandit, et sous la Régence, elle s’outrepassa. Jaillot fit une nouvelle carte, mais à peine l’eut-il achevée que, quelques minutes plus tard, elle périma. Aussitôt majeur, Louis XV se jette dans l’arène, et l’abbé Jean Delagrive, qui avait déjà publié dix ans auparavant un plan de la capitale avant de le détruire, le jugeant trop imparfait, accepte le défi. Il procède à de nombreux relevés, s’abandonne aux méandres glaiseux de la réalité, se perd dans les dédales de petites rues, d’impasses, se retrouve finalement, et lorsque les Champs-Élysées apparaissent pour la première fois sur une carte, c’est sur la sienne. Trop tard, la ville est déjà partie, elle a encore écarté les pattes. Alors, on sort le grand jeu, le pouvoir en a marre de cette capitale toute bosselée, on nivelle, on arase ; il faut que la ville soit aussi plane qu’une carte de géographe, aussi douce qu’une feuille de papier. Et puis les plans se multiplient, se chevauchent, le Scotin, le Cassini, un autre Delagrive, le Seutter, le Vaugondy, le Deharme, un dernier Jaillot se succèdent dans un hoquet. Rien n’y fait. La ville sort d’elle-même, se pâme, se vomit, exhibe ses bosses ; Belleville et Montmartre sont désormais dans Paris.
Enfin, Louis XVI, le débonnaire, monte sur le trône ; mais comme tous les tyrans indulgents, magnanimes, il sera plus féroce que ses prédécesseurs. Il veut tout de même la tenir, sa capitale. Sous son règne réputé bonace, on planimétrise à tour de bras, Esnauts & Rapilly font une merveille de petite carte ; vient ensuite celle de Bonne, où la Seine dessine son beau point d’interrogation à l’envers ; puis Esnauts & Rapilly récidivent, tentant de se surpasser. Et bien d’autres cacographes grimperont ainsi sur le cheval de bois et entreront dans le manège. De carte en carte, la ville grandit à vue d’œil comme un enfant sur les photographies, comme si l’on feuilletait un furieux folioscope. Ah ! ils feraient bien d’attendre un petit peu, ces géographes, qu’elle ait terminé de s’allonger pour en tirer le portrait. Mais non, ils veulent la prendre sur le vif et la déposer aussitôt sur son lit de mort. La ville n’y consent pas. Versailles se fâche ; puisque la ville ne veut pas se tenir tranquille, on va la ceindre d’une immense barrière, tout autre chose que la vieille muraille de Philippe Auguste. Il y aura des portes, des péages ; les fermiers généraux feront payer leurs droits d’entrée, la ville sera tenue en otage, on pourra lui faire rendre gorge. Et, en effet, Paris est enfermée ; à coups de briques et de pierres de taille, la ville est entourée d’un gigantesque mur. On enclôt plus de trois mille hectares. Les travaux sont menés tambour battant ; 1786, l’enceinte méridionale est terminée ; 1788, Ledoux voit s’achever la rotonde de la Villette et, par son splendide puits de lumière, il peut mirer le ciel. Les Parisiens maugréent.
Mais le mur est à peine terminé, on n’a pas même pendu la crémaillère, que dans la nuit du 12 au 13 juillet, les Parisiens incendient ses barrières et percent de nombreuses brèches dans l’énorme coquille. Pauvre mur des Fermiers généraux ! il n’aura pas tenu plus longtemps que les cartes de la ville. Ni la géométrie foncière ni l’art des clôtures ne sont parvenus à boulonner cette énorme masse d’hommes. D’ailleurs, la ville est un vaste chantier, les piétons slaloment entre les échafaudages, les tas de sable et de pierres. Les rues se prolongent, les vieilles maisons sont démolies, et la ville continue de s’étaler sans cesse, lascive, concupiscente.
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