14 Juillet
Le Pont-Levis
L A RUE Saint-Antoine éventre la Bastille. On dirait qu’un immense bélier s’apprête à la forcer. De toutes parts, la ville abonde, ruisselle. On se cache des coups de feu ; il y a des gens derrière chaque porte de la rue des Remparts, sous tous les arbres de la grande allée de l’Arsenal, derrière chaque tas de bois de la rue des Marais. La Bastille est enveloppée par l’humanité. Mais ce ne sont pas les hordes débonnaires qui vont au champ de foire et s’en reviennent ; c’est une multitude armée de piques, de broches, de sabres rouillés, de fourches, de vieux canifs, de mauvais fusils, de pilum et de tournevis. Les armes étincellent, dans un brouhaha extravagant, confusion de voix et de cris.
L’assaut commença de partout et de nulle part, il se fit aussi bien coup de fusil que de caillasse. Les cris jouèrent leur rôle. Les jurons jouèrent leur rôle. Ce fut une grande guerre de gestes et de mots. La foule mouvante, expressive, lançait des pierres et de vieux chapeaux. Ça faisait un horrible tintamarre, jurements. Les soldats, l’ordre qu’ils représentaient, étaient traités de tous les noms : culs-crottés, savates de tripières, pots d’urine, bouches-à-becs, louffes-à-merde, boutanches-à-merde, et toutes les choses-à-merde, et toutes les couleurs-à-merde, merdes rouges, merdes bleues, merdes jaunilles. Et cela fusait avec gouaille. Quand soudain un nouveau coup de feu partit du haut des tours. Comme le matin, on courut se mettre à l’abri, les visages étaient en sueur. Un homme se traînait par terre au milieu de la cour. Il s’appuya un instant sur le coude et gémit. Derrière les portes, sous les porches, la foule se mit à pousser un râle sourd. Ce bourdonnement montait vers les murailles ; il semblait venir des rues abandonnées, des places vides. Le blessé gisait immobile, avec de longs cheveux noirs. Le soleil ajoutait à l’impression de désolation. Et puis le marmonnement devint intelligible. La foule scandait d’une voix grave : “Assassins ! Assassins !” Les gens ressortirent lentement de sous les auvents, d’un peu partout ; de petits groupes se détachaient de l’ombre, et criaient de plus en plus fort : “Assassins !” La parole ne laisse pas de trace, mais elle fait des ravages dans les cœurs. On se souvient toute une vie d’un mot, d’une phrase qui nous a touchés. À l’intérieur de la forteresse, les soldats reculèrent en une oscillation insensible. Ils éprouvèrent une impression terrible de solitude. Les murailles humides, noires, n’étaient plus une protection ; elles les enfermaient.
À partir de ce moment, on ne comprend plus rien. Les lieux vacillent, le temps meurt. Tout se précipite. Un jeune épicier observe qu’il serait aisé d’atteindre le chemin de ronde, au sommet du mur de la contrescarpe. Ce chemin faisait le tour du fossé ; de là, on pourrait sauter dans la cour du Gouvernement. Jean-Armand Pannetier, c’est son nom, laissera une petite relation de sa journée, et retombera aussitôt dans le néant. Mais à ce moment, le mardi 14, il est l’étincelle qui met le feu aux poudres. Comme il est de grande taille, il se plante contre la muraille et fait la courte échelle. Le charron Tournay monte le premier. Il porte un gilet bleu. Il a vingt ans. Huit à dix autres le suivent. Ils enjambent une échoppe qui sert de remise à un débitant de tabac. La foule les apostrophe, on rigole, on les encourage. Il y a un raffut inouï. Tournay grimpe sur le toit du corps de garde. Des copains le hèlent, le vent fait bouffer son gilet.
Je désire, j’imagine, qu’à cet instant, le charron Louis Tournay ait été lui-même, seulement lui-même, vraiment, dans son intimité la plus parfaite, profonde, là, aux yeux de tous. Ce fut pour un court instant. Quelques pas de danse sur un toit de tuiles. Une série de déboulés, la tête libre, haute, puis un chapelet de battements, de piqués, de pirouettes même. Ou plutôt, non, ce furent des pas très lents, de petites glissades, des pas de chat. Soudain, Tournay, sous le grand ciel, dans le jour gris et bleu, oublie tout. Le temps meurt un instant en lui. Il vacille près d’une cheminée. Les gens craignent qu’il tombe. Oh ! Il s’accroupit sur la pente intérieure du toit, les tuiles lui brûlent les mains ; on ne le voit plus. Il est seul. La cour du Gouvernement est vide, face à lui. Il est alors juste une ombre, une silhouette. Les soldats sur les tours le regardent. Il saute dans la cour.
Là, il est encore plus seul. Il accomplit un devoir étrange. Personne ne sait de quoi la liberté est faite, de quelle façon l’égalité s’obtient. Louis Tournay, le charron, le jeune homme de vingt ans, est passé de l’autre côté de la vie. Il n’est pourtant rien qu’un petit morceau de foule tombé là, tout seul, dans la cour du Gouvernement. La cour est large, horriblement. Tournay frissonne. Qu’est-ce que je fais là ? se dit-il. Il fait quelques pas sur les gravillons. Peut-être que malgré le bruit, il entend crisser la plante de ses pieds sur le sol des rois. À sa droite, il y a l’hôtel du Gouvernement qui a été abandonné par les soldats de la forteresse. Les bâtiments sont déserts. On dirait qu’ils sont vides depuis toujours. En face, c’est l’avenue de la Grande-Cour, le passage qui conduit au dernier pont-levis ; ce petit couloir mène de l’Ancien Régime vers autre chose. Une fois parcouru l’isthme, une fois franchie cette fine bande de pierre au bout de laquelle se trouve la porte cadenassée de la citadelle, on ne voit qu’un trou noir.
Un camarade saute à son tour. Ils sont deux à présent. Le type qui vient de tomber du ciel s’appelle Aubin Bonnemère, il était déjà là tout à l’heure, secourant l’ambassade de Thuriot lorsqu’elle fut un peu secouée par la foule devant la Bastille. Aubin est de Saumur. Il a trente-six ans. Son père est marinier. Il a vécu en bord de Loire, il a épié les bancs de sable qui se déplacent chaque année, les brumes qui rongent les rives. Mais il n’y a pas que Louis et Aubin à jouer les équilibristes, il y a huit ou dix autres hussards sur ce toit. Il faut être attentif à ces vagues présences, contours, profils, à ces locutions dont tout récit se sert pour mener son lecteur. Gardons-les encore contre nous un instant, ces huit à dix autres, par la grâce d’un pronom personnel, comme de tout petits camarades, puisqu’eux aussi ils courent sur le toit, ils font peut-être les marioles, ils dansent sur l’horizon. Tournay est dans la cour, et là, ils disparaissent, on les abandonne définitivement, on ne les reverra plus jamais. Ce sont les petits bonshommes de Breughel, ces patineurs que l’on voit de loin depuis l’enfance, ombres familières aperçues au fond d’un tableau, sur la glace. Ils nous font pourtant un curieux effet de miroir depuis leur brume. On se sent plus proche d’eux que de ceux qui campent au premier plan. Ce sont leurs silhouettes que l’on scrute, que nos yeux supposent, que le brouillard mouille. Et si nous rêvons, il n’y a plus qu’eux.
À présent, Aubin et Louis entrent dans le corps de garde. Ils jettent les tiroirs à terre, ouvrent les portes ; ils cherchent les clés, mais ne trouvent rien. Dehors, la foule cogne à grands coups sur le pont-levis, on s’impatiente. On arrive de toutes parts, le chemin tournant qui mène à la dernière cour est plein de monde. Il y a là Collinet, le chapelier, avec Giles Droix, son camarade, et Varenne. Ils ont une furieuse envie de voir ce qui se passe. Il y a tellement de bruit qu’ils se crient à l’oreille des morceaux de parole. Varenne perd un soulier. Les autres se marrent. Il boitille au milieu du chaos. Rue Saint-Antoine, la rumeur dit que l’on entre dans la Bastille. Alors, on se rue vers l’Avancée. Ils veulent tous voir. Jean Jullien veut voir, Laurent veut voir, Toussaint Groslaire veut voir, Dumont veut voir. Ils n’ont pas de fusil, pas de pique, mais ils veulent voir le grand pont-levis tomber. Falaise, le cordonnier, veut voir lui aussi. En quittant son galetas, il a fourré dans sa poche deux balles de plomb ; il ne sait pas ce qu’il va en faire, peu importe, il est un peu timide, Falaise, un peu vieux aussi. Il soulève sa calotte et passe machinalement la main sur son crâne chauve. Les rumeurs défigurent ce qui se passe à quelques dizaines de mètres. Le pont-levis de l’Avancée est déjà pris ! La Bastille tombe ! Et la foule avance, avance, dans un hourvari formidable. Et Rousseau, François Rousseau, dont la profession merveilleuse est d’allumer les réverbères, ne veut pas être en reste. Il ne pense même pas à se battre et, comme si la Bastille allait tomber toute seule, parce qu’ils le désirent tous, il avance sans réfléchir, parmi les autres, en tenant Joseph Dumont par la manche ; il se laisse emporter par le courant.
Louis Tournay se hisse jusqu’à la bascule. Les soldats depuis les tours déchargent leurs fusils sur le petit pont. Une balle touche Jean Jullien et le laissera infirme de la main droite. Laurent fut blessé, Servet fut blessé, Lamotte prit une balle dans le pied. Toussaint Groslaire prit une balle dans l’avant-bras qui le traversa d’outre en outre ; il se retourna pour courir et, puisque ça ne suffisait pas, il en prit une autre dans l’os des isles, juste au-dessous de la fesse. Il fit quelques pas en arrière et tomba.
On fit passer à Tournay une pioche. Il était en sueur. Sa chemise déchirée, les pieds calés entre les pierres, il va briser les chaînes du pont-levis. Du haut de la forteresse les fusils crachent. Tournay ne voit plus rien, n’entend plus rien que le raclement des haches sur la porte du petit pont. Ah ! qu’il est seul soudain, seul avec sa rage et ces centaines de voix qui lui crient de faire plus vite, l’encouragent, le maudissent. Tout à coup, il pleure comme un enfant. Il continuait de cogner, il cognait même plus fort, mais il pleurait de rage et de tristesse. Les larmes lui brouillaient la vue ; elles laissaient de longues traînées sur son visage plein de poussière. Il gémissait, frappait, il avait le geste de la bête, tordant les chaînes avec sa pioche, cognant, râlant, petite mouche rabiotant le terrible appareil. D’un coup de merlin, Aubin venait de faire sauter les verrous de la porte. Il n’y avait donc plus que lui ! Cela accrut son sentiment de désespoir. Il redoubla ses coups. Se blessa la main. Et continua, continua de frapper ; il ne pensait plus, il étampait, il commotionnait les anneaux de fer, il médusait cet énorme bracelet, cognait, cognait, cognait sur n’importe quoi et n’importe comment, enfonçant le nez de la pioche entre les mailles, il tordait, tortillait, tirebouchonnait, à bout de force, encouragé ou injurié par les inconnus qui, derrière les portes, hurlaient. À ce moment, le ciel fut pâle. La foule s’envenima. On roula des poings sur le grand tablier, mêlant des injures banales aux grands mots. Il y avait des voix de femmes, des conseils d’orateurs de cabaret. Tout le monde savait comment faire. Et Tournay gémissait, les paumes trempées de sang.
Enfin, les poutres vacillent, puis tombent ; le pont-levis s’abat sur le fossé. La foule recule dans un nuage de poussière. Le tablier rebondit à grand fracas, tuant un homme qui se tenait trop près. Tournay s’appuie au mur, sonné, heureux, il pleure. Plus personne ne pense à lui. On se presse dans la cour. On l’oublie. Il s’évapore. Son épopée n’a duré que quelques minutes.
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